La Trilogie des Confinés [ #3 - L'Indienne ] (Fin) - Charlie Galibert

Charlie Galibert tire le dernier fil de la trilogie, L’indienne touche à sa fin.

  

  

La Trilogie des Confinés

 

« Je suis ermite depuis 70 années.

Je n’ai jamais vu aucun génie, ou un ange.

J’ignore la recette de la drogue d’immortalité.

Je ne possède aucune formule magique.

Je goûte parfois la vague saveur d’une sagesse inexprimable.

Je vais bien. »

(Henri Gougaud, Le livre des chemins, Albin Michel, 2009, 328)

 

Je crois au livre tout-puissant,

Créateur d’un autre ciel et d’une autre terre,

D’un univers visible et invisible,

Accessible sans traduction,

Qui ferait,

Véritablement,

Trembler le cerveau.

 

Qui habiterait avec les éléments intérieurs de l’Être,

Partagerait la Grande Aventure des Petites Choses,

Les bleuissant voisinages aimés des crépuscules.

 

 

  

III – L’Indienne (Fin)

 

John Young Choorpey Saintyves

Wa Epi Heenee

 

« Je suis une vieille femme à présent. Les buffles et les cerfs à queue noire sont partis et nos façons de faire indiennes ont presque complètement disparues. Parfois, je trouve difficile de croire que je ne les ai jamais vécues. Mon jeune fils a grandi dans l'école des blancs. Il peut lire des livres, il a du bétail et possède une ferme. C'est un chef pour notre peuple Hidatsa. Il les aide à suivre le chemin de l'homme blanc. Il est gentil avec moi. Nous ne vivons plus dans une hutte de terre mais dans une maison avec des cheminées, et la femme de mon fils cuisine dans un four. Mais en ce qui me concerne, je ne peux pas oublier nos an ciennes façons de faire. Souvent, en été, je me lève à l’aube, je me précipite dans les champs de maïs et, pendant que je pioche la terre autour du maïs avec ma houe, je lui chante un chant, comme nous faisions quand j'étais jeune. Plus personne ne se soucie de nos chants au maïs à présent.

 

Parfois le soir, je m'assois et je contemple la Gila. Le soleil se couche et le crépuscule s'avance sur l'eau. Dans les ombres, il me semble voir à nouveau notre village indien, avec la fumée qui monte en volute au-dessus des huttes de terre, et dans les grondements de la rivière, j'entends les rugissements de nos guerriers, et le rire des petits-enfants comme celui des vieux. Mais c'est là juste le rêve d'une vieille femme.

Alors je ne vois plus que des ombres et je n'entends mugir que la rivière, et mes yeux s'emplissent de larmes. Notre vie indienne, je le sais, s'est enfuie à jamais ».

(Wa Epi Weenee, Hidatsa - entretien Choorpey Saintyves, mars 1869)

 

 

 

 

 

 

 

Fragment de lettre de CEW à sa fille

 

Ressens-tu, toi aussi, Plume Bleue Juniore, cette torpeur, l'envie de se laisser emporter par le temps, de suivre les nuages qui traversent le monde, d'écouter simplement les oiseaux, de sentir le temps passer à travers toi avec le sentiment de ton inutilité, de la fin de tout espoir, du triomphe de quelque chose plus proche de la mort que la mort elle-même, et qui te cloue au sol, et qui te laisse abandonnée et seule, impuissante et pourtant tellement pleine du désir de faire quelque chose, de bouger un doigt, un seul doigt, et de savoir que tu ne peux pas, même ça, tu ne peux pas, alors comment tracer des pas, un pas, deux pas, un sentier, dans la poussière, comment aller vers les autres, ou vers les bêtes, donner du sens à ce qui, foncièrement, n'en a pas, ne pas abdiquer, ne pas se rendre, ne pas s'endormir, s'abandonner, perdre son étincelle, se noyer à l'intérieur de soi, tout perdre en renonçant au monde. C'est la peur seule qui tient les gens ensemble. La peur d'être seul et la peur d'être différent.

 

 

 

  

Femme-Plume-bleue

Chant d’Étoile du Matin (depuis le Trou du Ciel)

Les pluies du monde

 

Pluie sans fin ni commencement, orgue mugissant au flanc de montagne,

Pluie aux mille pattes, aux mille yeux,

Araignée des débuts,

Mussée sous les ombres et toujours affamée

Pluie aux longs bras qui pourraient se glisser

Dans les gorges

Embrasser

Mais préfère

Pleurer

Seule,

Au milieu de toute la sécheresse

De tous les yeux du monde,

Qui pleure pour tous ceux qui ne peuvent pas pleurer,

Sacrifiée,

Et hurlant dans les nuits sombres et profondes,

Car tu as peur,

vieille pluie,

Du temps et du ciel,

De la terre et de l'eau,

Du soleil et des bêtes,

Des yeux qui brillent dans la nuit

Au-dessus de toi,

Des yeux éteints

Au-dessous de la nuit,

Des larmes sous les pierres,

Des criquets sauteurs

Et des singes

Qui chantent dans les arbres,

Du crocodile qui baille

De l'homme blanc

De la boue qui te boit,

Des papillons que tu fauches d'une goutte

Des abeilles miellées

Et des guêpes et des herbes

Et des fourches

Et de ta maison de nuages

De l'hiver les gouttières jaunes patientes

Patientes.

 

Pluie aux longues pioches de cristal

Veillant sur les ruines et le temps,

Plus vieille que l'arbre et la mer,

L’os et la trace dans le sable

Pluie souvenir et oubli

Qui dessine et efface,

Suscite et tue,

Pluie aux paumes blanches ou translucides

Sous le pinceau de lumière,

Pluie aux mille doigts aiguisés et habiles,

Au soupçon de ciste,

À l'odeur de ciel,

Qui tatoue les étoiles de salive au front,

Les naseaux de soie des chevaux,

Et la couguarde pleurant ses petits aveugles,

 

Pluie oubliée dans la torpeur d’août

Et l’abeille long-courrier heurtant les vitres,

 

Pluie aux gants transparents

Laissant apercevoir les veines

Bleues de l’eau

Et les blancs os du temps,

Squelette cliquetant de l'eau,

Gentil géant penché depuis le ciel,

Tête en bas,

Bras tendus,

Les cheveux coulant sur la terre.

 

 

 

 

 

Fragment de lettre de Cew à sa fille

L’infiniment précieux sacré

 

Ce que de la vie du monde on devrait retenir : cette écorce de bouleau enroulée sur elle-même comme un parchemin à message secret, cette cétoine dorée infiniment précieuse, la dernière goutte bleue de la source, un coude de la route grise entre les arbres et les ombres, le détail d'une pierre où lire un royaume, ses tours et courtisans, ses troupes et ses minarets, un geste esquissé, un visage agréable, le son d'une cloche, une herbe gainée de givre, un filet de brouillard s'accrochant aux cascades, tous les lieux qui vivaient avant nous et qui vivront encore après nous, nos maisons, où penser, dormir, rêver, ne pas penser, ne pas dormir, ne pas rêver, les chemins sans fatigue qui nous portent, les habitudes sacrées des bêtes, le retour des étoiles et des constellations, le frémissement des saisons, la nuit doucement installée, un trou dans le sable ou un creux dans un arbre pour y passer la nuit, un parfum que l'on ne peut traduire en mot, un goût d’avant la bouche, tout cela qui disparaît avec les années et le temps à la technologie fatale, les hésitations de l'insecte dans l'herbe, et le vol certain de l'abeille, l'adieu avant la mort de ceux qui vont mourir, l'adieu après la mort de ceux qui sont déjà morts, bêtes et gens : l'infiniment précieux sacré.

 

 

 

 

CEW du matin

 

Ce matin, tôt levée, suis allée voir l'eau glisser délicatement dans les coraux paisibles, sous les montagnes aux racines nocturnes.

La nuit a fait rouler une dernière fois la lune et les billes stellaires dans sa main droite avant de les jeter de l'autre côté du monde.

Il fit jour.

Les dessins fluant des mémoires ne s'éveillèrent que pour s'effilocher dans la pelote du matin nouveau que le chat de Dieu traquait sous son trône.

Le soleil multipliant ses carquois, l’aube rouge fut une bête hérissée de flèches.

Un arbre jaillit d'un buisson, tout de soie, quelques lichens puissamment secoués à son front. Il riait aux dents noires des chasseurs tapis : le cerf, l'animal à l'arbre en pleine tête, brama vers les montagnes violettes où le loup dormait encore en rêvant. Il aspira d'une seule goulée tous leurs soupirs de neige que l’aube mouillait de salive rose. Arbre en marche incrusté dans un sorbet de verre, il s’avança dans le silence, le lacis de son sang tourbillonnant autour de lui en une niche tiède. Le liquide ainsi produit, tombant de ses feuilles, abreuvait les insectes.

Puis le cerf se prit à fuir. Toute aube lui était seuil, piège archaïque.

C'était un jour de bave d'or, un jour de pluie tiré par l'escargot et la limace.

Dans le soleil voilé passa un Mexique de glace. L'automne tendit son dernier jour à l’hiver, nombril de froidure promise.

Arbre au front, le cerf traversa la rivière ; les poissons nageaient dans sa tête. Le monde entier était son squelette.

 

 

 

 

 

Orsu Santu

8 août 2020

2H00

 

J'aimerais être le bouleau qui regarde ses feuilles passer du vert au jaune, le hêtre qui accepte en son ventre l'écureuille, l’ourse et la renarde, à l'orée de l'hiver, le peuplier qui s'est retiré du monde pour battre de toutes ses mains d'or et peindre, paisible, le ciel, du bout des doigts.

J'aimerais être le nuage qui passe sur le dos, dans les yeux sa divinité impalpable.

J'aimerais être les bêtes, chaque bête tôt levée, la fontaine des aubes au front, allant devant elle comme dans une maison molle aux gradients de lumière, de froid, de copulation et de dent, jusqu'au soir refermant le volet du monde en baisant sa paupière

 

 

 

 

 

 

Des tourterelles à tourelles

 

En ce temps-là, il était une fois, même les tourterelles s'étaient armées.

Oh ! De tout petits revolvers, de la taille de revolvers d'oiseaux, avec les barillets à l'échelle, et les balles de même.

Cela faisait tout de même de petits trous rouges dans les couches superficielles de l'épiderme.

 

Mais les tourterelles ! ! !

 

- Si les tourterelles en ont, il n'y a pas de raison que nous n'en ayons pas, nous aussi, dirent les pinsons des montagnes – qui sont gros comme des dés à coudre.

 

Il y avait belle lurette que les rouges-gorges en avaient déjà.

 

- Il n'y a pas de cause, non plus, ajouta le Tuiiitt tuiiitt Busianus, l'intellectuel de la petite tribu au cœur léger des oiseaux du Montcalm, qui voulait faire l’intello des têtes de linotte.

- Ouaip, yapaderéson, renchérit la pinsonnette, dans son dialecte.

 

Les armuriers se mirent au travail et, au fur et à mesure que l'on descendait l'échelle des tailles, les créatures les moins vraisemblables – insectes, fourmis, acariens… – s’armèrent.

 

Les scorpions et les araignées rigolaient, les prenants de haut.

 

Puis l'écho de la terre remonta vers les grands vertébrés : les vaches refusèrent, les chevaux aussi.

Les chiens hésitèrent.

 

Les arbres, ce fut selon les espèces, les genres, les sexes.

Les rochers, les fleuves, les montagnes même furent prises de doute

 

Fort heureusement, quand le Grand Canyon s’arma et en parla au ciel, cela coïncida avec l'époque où les munitions vint vint vinrent à manquer, vers 1863.

Oh gai, oh gai oh gai : on l’avait échappée belle !

 

Depuis, le monde attend.

 

Les tourterelles à tourelles sont en voie d'extinction.

 

 

Le coucou

 

Elle parle aux arbres. Le vent vole ses mots, mais les arbres hochent la tête comme de grands chevaux. Puis elle se tait, se recueille : tant de silence accumule, empilées comme des dalles, des géologies d'éternité. Elle est tel un visage en train de se former, à son commencement. Dans ses yeux, l'oiseau du jaune se baigne nu dans le bleu. Tant d'étoiles y dansant ne l’empêche-t-elle pas de voir ?

Soudain, il se fait plus tard dans cette partie du bois.

Un trille.

Elle dit :

- Coucou, ô coucou, viens dans mon lit…

 

Chaque nuit qui passe répand sur elle ses sources, jusqu'à faire éclore une fleur de sourire.

 

   

     

Pour lire les autres texets de l'auteur :

    La trilogie des confinés, Les jours #1

    La trilogie des confinés, Les jours #1 (Suite)

    La trilogie des confinés, Les jours #1 (Fin)

    La trilogie des confinés, Souvenirs d’hier et demain #2

    La trilogie des confinés, Souvenirs d’hier et demain #2 (Suite)

    La trilogie des confinés, Souvenirs d’hier et demain #2 (Fin)

    La trilogie des confinés, L'Indienne #3

    La trilogie des confinés, L'Indienne #3 (Suite)

  

  

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