La Trilogie des Confinés [ #1 - Les Jours - Suite ] - Charlie Galibert

Charlie GALIBERT

 

La Trilogie des Confinés

 

« Je suis ermite depuis 70 années.
Je n’ai jamais vu aucun génie, ou un ange.
J’ignore la recette de la drogue d’immortalité.
Je ne possède aucune formule magique.
Je goûte parfois la vague saveur d’une sagesse inexprimable.
Je vais bien. »
(Henri Gougaud, Le livre des chemins, Albin Michel, 2009, 328)

 

Je crois au livre tout-puissant,
Créateur d’un autre ciel et d’une autre terre,
D’un univers visible et invisible,
Accessible sans traduction,
Qui ferait,
Véritablement,
Trembler le cerveau.

Qui habiterait avec les éléments intérieurs de l’Être,
Partagerait la Grande Aventure des Petites Choses,
Les bleuissant voisinages aimés des crépuscules. 

 

I – Les jours (suite)

 

Le dormeur du pal

 

Les soirs désespérés tombent comme la pluie sur ma vie s'en allant, chaque soir une goutte, et mes illusions perdues se reflètent dans chacune, et mon cœur est le seau de toute cette pluie.

 Parfois, la nuit, je me réveille, sans effort croyant me retrouver nu sous une pluie fine ininterrompue, dans une clairière ronde au milieu de bois de chênes rabougris, de genévriers nains et d’hellébores hérissés.
Papa, ou peut-être est-ce maman, vient de mourir.
La nuit est profonde, sans espoir de lumière, trempée et glaciale.
Un vent coulis se glisse entre les branches des arbres proches, et l'eau des feuilles dégouline davantage encore, pénétrant au plus profond de mes os et, à travers eux, se répandant dans la terre, sous mon corps parcouru de frissons.
Je suis le tas de feuilles mortes du grand-père automne, le tas de feuilles mortes étalées sur le sol de la clairière, carrelage automnal de la cuisine des premiers frimas qui ourlent chaque herbe d'une guirlande de givre aux dents aiguisées de sourires, mais j'ai deux trous rouges au côté gauche - un pour maman, un pour papa.

 

 

Ronces et chardons en majesté

 

Demeurer éveillé dans la nuit, les yeux grands ouverts dans l'obscurité, les sens tendus à écouter le chant des bêtes, ressentir le moindre frémissement d'air dans les branches, à surveiller les lumières, en bas, dans La Plaine, regarder les étoiles danser autour, Ô Véga, Ô Déneb, Ô Altaïr, se laisser glisser dans l'endormissement, tout au bord du précipice du sommeil et des rêves et, par un doux acte de volonté, revenir dans le pays et le temps des vivants, reprendre le fil de son attention, cette fois concentrée sur les parfums que le jour a cueilli dans la chaleur écrasante de l'été pour l'offrir à la nuit pas encore humide, et le contour des montagnes qui cernent La Vallée où les derniers hommes se sont regroupés, autour de quelques feux épars, entretenus contre les bêtes fauves, à moins que ce ne soient que les lueurs des barbecues autour des piscines, tandis que l’effroi existentiel devant les Grandes Ontologies se déshabille en faisant des manières avant de se glisser nu dans les derniers draps du trousseau sauvés du désastre, de la ruine du temps, et voilà la lune qui paraît, le Grand Silence se fait, la Grande Belle Mort bleuâtre peut revenir sur la pointe des pieds, faisant du bruit sur le gravier, avec son vieux sac sur le dos, grand ouvert, ô Mère du Trou.

Qu'est-ce qui nous guide dans l'aventure de l'écriture ?
Île aux pirates, histoires d'Indiens, romans de chevalerie se disputant nos souvenirs, nos lectures, nos rencontres.
Col à franchir, marais à éviter, bois et forêts douces ou noires, aux lisières desquels sinuent de petits sentiers.

 

Les mots alors nous marchent, ainsi que des animaux curieux en demande d'apprivoisement.
Ou bien ils tombent comme la pluie d’un ciel bleu.
Nos mains se piquent à cueillir les mures des lettres parmi les ronces, les roses sauvages au milieu des chardons. 

Mais si seuls importaient vraiment les chardons et les ronces ? 

Si les sentiers ne menaient qu’à d’ennoyant marigots, dont l'esprit noir remonte en bulles boueuses ? 

Si les héros invoqués ne nous protégeaient que de nous, interposant leur visage doux et guerrier entre nos propres peurs taillées dans des arbres totems et les yeux, et les dents, et les mains qui ont faim de nous, s'alimentant à nos terreurs pour nous abandonner nus et glacés de froid dans le ravin de la nuit éternelle de notre âge d'homme, toute enfance enfuie ?

 

 

Chaque quatre heures est une plénitude unique, hors des temps et des lieux, un impondérable qui danse sur sa bonne volonté.

C’est alors, et ainsi, qu’on saurait le mieux le ressentir, sans le comprendre.
L’incompréhension faite peuplier mystérieux repeignant ses verts aux jaunes d’automne.
La stature évanescente d’une présence qui aurait été capable de créer les dieux - et, bien sûr, s’en serait bien gardée.

Moment rond, plein, transparent, ramassant l’espace en ses grandes mains en battoir, sans voix, en silence, et qui passe, vite vite, vers le grand bal des couleurs débutantes de la nuit.

Tous mes temps, au-devant de moi, filent, dansent, fluent, voyagent.
Et moins voyagent de moi dans le temps que voyagent des temps eux-mêmes, m’entraînant par morceaux, épisodes, séries, désirs, joies et horreurs.

Ainsi passons nous seul au milieu du troupeau des seuls, animaux à la peau luisante, au cuir ciré de frais.

 

Papillon par-dessus les toits, voletant à la mort, multicolores, bariolés, bigarrés.
Monarques.
Souverains.

   

      

Le container maquisard de l’Île Sacrée

 

Un container à poubelles a roulé dans le maquis, voilà des années maintenant.
Brûlé par les étés, rincé par les pluies, gelé par les hivers, poncé par les vents, sa couleur se confond désormais avec les herbes rabougries, les buissons ras, les cistes et les bruyères.

Cette île n'a rien à faire du développement.
Elle désire rester à l'écart du monde.
Elle voit de son œil cyclopéen l'économie, la marchandisation manger le monde autour d'elle et elle ne souhaite pas intégrer ce tango mortifère.
Quel besoin du concert des nations consommatrices quand on est un microcosme de terre qui polyphonise le monde ?!
Elle regarde en arrière d'elle, vers les pâtres Hellènes et les cultivateurs élevant des murets pour apprivoiser les éléments.
Elle récite la table de multiplication des passions défuntes.

Peut-être même ne veut-elle pas vraiment de ses hommes.

Elle désire rester seule avec ses vieux dieux.

Embaumant ses containers oubliés dans l’encens et la myrrhe. 

Le temps, la parcourant, le temps mort dans ses bras, est son unique Roi Mage.

 

Que peut bien soigner un docteur en philosophie : des mots de tête ?

Les deux hippocampes du paravent, éperdument amoureux, nuit et jour se regardant et se désirant, éternellement condamnés à une place fixe sculptée dans le bois, à tout jamais tout près et tout loin l’un de l’autre.
Leur passer le chiffon à poussière me faisait complice de la maintenance de leur inquiétude.

La poésie, comme une autre perception du monde, un possible autrement infini et infiniment autre, qui parviendrait au sommet de la connaissance sans emprunter le chemin de meurtre du savoir. 

Toutes ces peintures prisonnières de leur tableau, tous les maux rêvant d’autres jeux, de libertés et d’accouplements, mais enfermés dans les livres muets et pâles, phrases ainsi que des veines bleues dans des mains transparentes protégeant une lumière.

Nous brûlons - ainsi de notre destin de cire.

 

     
Lien vers les autres textes de la trilogie :

La Trilogie des Confinés [ #I - Les Jours ]

La Trilogie des Confinés [ #2 - Souvenirs d'hier et de demain ]

La Trilogie des Confinés [ #3 - L'Indienne ]

     

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