Sublimissime - Nicolas Cinieri

Nicolas Cinieri confie aux lecteurs les premières pages d’un roman historique inédit entre la Corse et Venise.

  

SUBLIMISSIME

J’étais à toi peut-être avant de t’avoir vu.
Marceline Desbordes-Valmore, Poésies

 

…j’ai frémi des dangers que j’avais courus,
j’ai murmuré d’être trop aimé, et mes terreurs
m’ont fait sentir que tu n’es qu’une mortelle.
Jean-Jacques Rousseau, Julie

  

Préface

   Il est deux lieux dans le monde, un pour la guerre et l’autre pour l’amour, le rêve et la réalité, notre cœur et l’univers qu’il contient, Venise et le reste de la planète, le ciel que nous observons et la mer où nous plongeons. La douceur de cette histoire et son ironie tragique n’ont d’autre finalité que de conforter un cœur solitaire qui aime, voyageur insolite de ces deux galaxies parallèles : le désert et la fleur, l’aridité et la recherche exténuante et perpétuelle de la beauté. Le plaisir et l’intensité de la souffrance d’écrire des histoires nous viennent de la joie et la douleur d’en avoir beaucoup lues et de bien savoir, pour en avoir fait une expérience directe sur notre propre peau, qu’est-ce qu’un livre peut-il faire. Un mot, un simple mot, fruit de mille nuits condensées fiévreusement dans un son plus ou moins musical, peut changer la vie d’un homme, sauver le cœur d’une femme, initier un enfant à la poésie. L’harmonie de la parole écrite est un élixir que plusieurs plumes, plusieurs flûtes et lèvres ont versé sur les plaies de mon esprit pour me conforter. Est-il bizarre qu’on prenne la plume uniquement pour faire une caresse ? Je ne vois d’autres bouts de la Poésie que celui-ci. La douceur, les larmes, la tendresse : voici mon encre et l’encrier, c’est mon cœur. Ayez pitié de ces personnages, de leurs pensées et de leurs émotions. Ce n’est autre que moi, moi seul. C’est mon cœur dévoilé, c’est mon amour solitaire, c’est ma caresse pour tous ceux qui ont de larmes et de sourires, pour tous ceux qui aiment.

  

  

Chapitre Premier

M.Gaffory de Corse

 

Est-ce tu mesures encore la distance entre la vague

Et l’étoile, ô marin ? Et au milieu, qu’est-ce tu cherches ? Ton trésor,

Ou seulement le sinistre destin qui déçoit tes élans ?

Hélas, comment le savoir, si en effilochant la voile

Entre tes yeux et le monde, une île se déballe et tombe

Depuis ses couches de brume qui abritaient tes espoirs,

Et la mer, toujours fidèle à elle-même, immuable et muette,

Restait, invisible comme le temps, mais voici que des vagues nouvelles,

À l’image de cheveux qui courent dans la vallée, de ta jeunesse et d’un amour

Qui s’en alla avec, elle te révélait, avant de tout engloutir.

Ta vie n’est qu’un mirage évanouissant et tout ce que tu connais,

Hélas, n’est qu’une danse de paysages.

Et toi une ombre. Tes trésors, tes perles, tes souvenirs, le vent léger doucement soufflant

Les mène ailleurs ! Est-ce tu mesures encore la distance entre toi

Et son visage ? Le songe de ses yeux, le plus beau de tes voyages.

                                                                                          Flora ou le rêve du printemps

  

   

I

   

Venise venait de déclarer la guerre contre les Turcs. Mais les Vénitiens, qui étaient avant tout des marchands et seulement après cela de bons chrétiens, pensèrent garder le secret. Ainsi la guerre n’était déclarée qu’à moitié et pas par les Vénitiens eux-mêmes, mais uniquement par une voix désobligeante, une rumeur dont on n’avait rien à craindre.

    Le Doge et le Sage à l’Écriture venaient à peine de la déclarer, ce n’était qu’une proposition avancée, un éclaireur sur la route du retour. Et il fallait donc attendre une confirmation claire de la part des Turcs, chose qui n’empêchait nullement de continuer à railler avec eux et de tisser assidûment un réseau commercial dans lequel rien ni personne ne devait provoquer aucun désordre, mais que le son lointain des fusils menaçait à tout moment en en révélant la même fragilité d’un homme derrière son bouclier ou qui ait pénétré, d’un pas saccadé, dans les larges mâchoires d’un monstre marin épouvantable. La laideur ne favorise ni le commerce et ni l’amour. Il fallait donc que ces sons restassent des plus lointains et cachés qu’il fût possible.

     Un objet qu’on ne voit plus, comme dans une chambre où nous avons éteint toute lumière, n’existe plus. Le monde que je vois, existe parce que je le vois ; tout le reste est abstraction et si le monde existe parce que je le vois, alors si je détourne les yeux, il n’existe plus. Une guerre n’était pas une guerre si personne ne la voyait.

    Puis de plus en plus de monde commença à la voir, à la vivre et à y mourir. Mais d’ici là, à dire que cette guerre était une guerre, n’était pas moins probable que la transmutation d’une pierre en or ou d’un morceau de pain en Dieu. Ça demandait de la foi et du foie. Qu’une mine devînt un trésor et un estomac un paradis, voici la formule magique pour laquelle toute une génération s’était perdue. Il avait là de quoi nourrir les débats du siècle de telle sorte que la guerre ne pouvait y ajouter plus rien.

    Les imprimeurs avaient déjà suffisamment du papier à découper et de lettres de bois et d’encre à y jeter dessus pour laisser de la place au plomb et au sang que la guerre, la vraie guerre, demandait de répertorier, essuyer et oublier, en cas de défaite, glorifier, en cas de victoire. Ce n’était pas question d’ajouter du travail au travail. Quelqu’un insinua aussi qu’ils étaient trop occupés à ne rien faire, pour faire.

    « Oui, bien-sûr », on pouvait entendre dans les rues, « c’est une guerre, mais pas exactement une guerre, je veux dire une vraie guerre comme celle d’Allemagne ou du Milanais » et cela suffisait pour calmer les esprits les plus agités, déjà prêts à donner l’impression de vouloir quitter la ville sans par autant en avoir l’intention. « Ce n’est pas une guerre guerre, mais une guerre plus à notre taille ».

    À notre taille, c’est-à-dire, peu sérieuse et accommodante : tout ce qu’il fallait pour convaincre, tous les bourgeois qui avaient fait mine de préparer leurs bagages, à les défaire sur le champ avec la rapidité et la solennité d’un tribunal martial. Ceux qui, en Orient, étaient des ennemis, parce qu’ils portaient le sabre à la main et avaient pris l’habitude, depuis quelque temps, de se promener escortés par un grand canon ; au marché de Venise, armés de poches bien débordantes de monnaies sonnantes, qui rythmaient, parmi leurs doigts, la douce harmonie de la richesse, ne pouvaient être accueillis qu’en bienfaiteurs. Le froissement du papier d’échange qui faisait dresser les oreilles aux banquiers juifs et les malles remplies de trésors, avaient le salut conciliant et amical d’un baiser pontifical ; un bruit qui chassait, comme jamais surgit et jamais n’a existé, toute la chaîne des querelles et des batailles ecclésiastiques de tous les siècles passés. Poitiers ou Lepante se taisaient sans oser se rebeller, parce que la bourse ne veut pas de soucis et « l’argent, disait-on, est ambassadeur de paix, quand il y en a beaucoup ; de guerre quand il n’y en a plus ». Mais le mot guerre, étant devenu interdit, le proverbe fut aussitôt mis hors la loi.

    La guerre et la peste n’ont pas d’excuses. Les Milanais qui se moquaient de tous et de tout, mais qui eurent le malheur de souffrir les deux à la fois, le savaient bien désormais.

    Celle-ci était aussi l’opinion de M.Gaffory qui se disait le prince du safran et du café, produits qu’il emportait d’Orient, sans pour autant en préciser la provenance exacte, pour ne pas déplaire à l’empereur et à la République. Il n’était pas question, comme disaient les acheteurs et les nobles descendus de Vienne à Venise, d’admettre de musulmans ou seulement de « turqueries » à la table d’un bon sujet de l’empire d’Habsbourg, surtout, après le siège de Vienne. Siège dont tout le monde assurait de se souvenir éminemment comme ceux qui, pour vous signifier qu’ils connaissent parfaitement le lieu que vous allez visiter, vous en donnent tous les détails, en s’appuyant sur la connaissance d’un vieux dessin de la ville en question dont ils vous font des descriptions tellement vagues et en même temps particulières que vous n’en pouvez absolument pas douter : ils la connaissent par cœur ! Descriptions, bien entendu, merveilleuses, mais qu’on aurait très aisément pu attribuer à n’importe quelle autre ville, bois ou bassin du monde entier sans risquer de se tromper, une idée « universelle ».

    De ces gens-là Venise en était pleine. Tous ceux qui s’informaient auprès d’eux, en passant par Rialto, ne venaient pas en quête de renseignements sur le lieu, toujours éloigné, qu’ils visiteront, mais de rêves et consolations, un peu comme dut faire le père de tous les Vénitiens, Marco Polo, quand il crayonna, sous les yeux éblouis du Grand Khan, la gravure lunaire d’un empire de sable où les hommes dormaient à tête renversée dans des villes suspendues ou qui existaient uniquement pendant la nuit de telle sorte que le voyageur curieux qui s’y fût endormi dans un grand lit à baldaquin au milieu d’un palais luxueux et entouré de domestiques, se serait retrouvé, au petit matin, encerclé de fennecs rapides et de lents dromadaires, dans la profondeur du désert le plus austère ; « l’incompréhensible, l’étonnement font la joie de tout homme qui veuille se mettre à l’abri des rayons de la raison, à l’ombre d’un univers absurde et pourtant rassurant, disait M. Gaffory, mentir nous blesse, mais quoi faire si la vérité nous tue ? ». Et ses yeux, depuis le marché, semblaient le quitter pour percer les murs, traverser les canaux et atteindre les palazzi de la femme qu’il aimait, la fenêtre de la princesse de Chypre. Personne comme M.Gaffory ne dépendait de cette paix que le mot guerre risquait de miner. Lui couper la voie de la soie, c’était lui couper la veine du cœur. La princesse serait partie et sa vie avec elle.

    Il s’y était résolu, s’en tenait tranquille et se penchait sur la verticale vertigineuse d’un gouffre dans la posture sereine et figée d’un plongeur.

    « Je ne survivrai pas à son départ », se disait-il tout en fixant la fenêtre de la princesse de Chypre.

    « Je n’ai pas la force, ni les moyens de vous dire : restez », il lui avait dit, un soir, à l’ombre de ses volets, « mais je serais tellement heureux de ne pas vous voir partir ».

     Et il avait décidé qu’il ne l’aurait pas vue. Mais elle, indifférente, avait, tout simplement, tiré le rideau et éteint la lumière.

 

 

II

   

   C’était la même fenêtre d’où, une nuit tiède de septembre, il en avait aperçu l’ombre et la silhouette aérienne. L’ombre et la silhouette d’une nymphe dont nul homme n’aurait dû goûter à la beauté en la voyant se peigner devant un miroir. Miroir que lui, en était sûr, croyait devoir être ovale ; comme dans toutes les fables qu’on avait lues étant enfant, lorsqu’on avait du mal à s’endormir. Alors, il demandait au monde, borné à la voix subtile et douce de sa mère, la matière pour le rêver.

    Il y avait bien des années que personne ne lui contait plus de fables et que les banques, les commerces avaient tronqué et coupé à jamais le fil rêveur de son enfance. Pourtant, cette nuit-là, en se trouvant en compagnie de François, le plus fidèle de ses domestiques, il conjectura, sans le moindre effort de sa fantaisie subitement retrouvée, que la femme qu’ils voyaient ne pouvait être que brune.

   Les deux défilaient doucement sous sa fenêtre, au bord de leur gondole.

   « Brune, je vous dis, François, aux yeux noisette, disait-il, et son corps doit être fin, gracieux et fuyant comme celui d’une jeune biche, si pudique qu’elle préférerait se jeter dans un ravin plutôt que de se laisser surprendre et, qui sait, séduire par une œillade indiscrète. C’est une créature magique, mon cher, qui vous inviterait à la chercher pour le seul plaisir de ne pas se laisser trouver ou de se laisser trouver pour le goût de se faire chercher : comme les vagues qui fuient la mer pour se laisser rattraper ». Mais depuis quelques secondes déjà, tandis que M.Gaffory achevait son monologue, la lumière à la fenêtre s’était éteinte et la belle femme avait disparue en renfermant, dans un seul instant comme une fleur qui se replie sur elle-même, tout le parfum qu’elle avait dégagé à son insu. Une bonne partie du cœur de M.Gaffory s’en retrouva effondrée.

 

    Ce fut ainsi, il ne cessait de le répéter à soi-même quand il était seul et à François quand il était là, tout en le nommant comme pour lui demander confirmation, qu’il l’avait vue pour la toute première fois, si belle, fluide et aiguë, tellement fine « passer sous mes yeux comme passent les saisons, l’odeur, la fragrance de la moisson dorée, et celui blanc et spirituel de la neige qui tombe ». Sur le lendemain François s’était précipité aux portes de ses palais pour y déposer un cadeau de la part d’un admirateur inconnu pour ensuite regagner les appartements de son maître afin de lui apporter ce qu’il attendait, ce qui lui avait fait perdre le sommeil : le nom de la jeune femme. « C’est la princesse de Chypre », dit François.

   « La princesse de Chypre », répéta-t-il pour en savourer toute la douceur sans rien y comprendre.

   Du fond de son lit, d’où le haut des couvertures semblait lui opposer un obstacle infranchissable, lui parût que le regard de la princesse, que lui n’avait pu voir, mais que sa fantaisie lui permettait d’imaginer et de garder en son cœur comme le souvenir d’un baiser volé, devait transfuser toute sa beauté sous la voûte de sa chambre à coucher.

   C’était un charme inconnu qui se mêlait à celui des réverbères bleuâtres des canaux de Venise en contribuant à transformer la pièce en un véritable temple métaphysique et vitré où une broderie d’étincelles multicolore ruisselait librement débordant un peu partout à cascade.

    Il se livrait ainsi au silence complaisant de ses rêveries, dans le calme d’un paradis autant beau que fragile et qui n’existe plus dans l’instant même où nous en apercevons la présence, quelque part, dans notre cœur.

     Il avait savouré goulûment tous les plaisirs d’un amour insaisissable et son imagination factice lui donnait l’impression qu’il aurait pu en tirer et goûter davantage si seulement il avait pu retenir la belle femme, avec une phrase et par là, mieux en imprimer la physionomie, comme une image en filigrane à voir et revoir dans la fragilité de sa rétine, aux lueurs d’une lanterne visible quand la raison s’éteint et les sens se réveillent.

   L’idée le flatta, puis il pensa que comme toutes les belles et jeunes femmes, grandies sous une pluie de louanges, elle avait dû se faire aux compliments et indubitablement, elle avait développé, peu à peu, avec le temps, une certaine imperméabilité qui lui permettait de s’en passer quand ceux-ci tendaient à l’adorer, comme ceux des jeunes chez qui l’amour et l’idéal ne diffèrent en rien, ou à la caresser pour se rendre plus présentables, comme ceux des vieux chez qui l’amour était devenu un idéal, c’est-à-dire, une folie ou une plaisanterie.

   M.Gaffory avait la chance heureuse et, dans le même temps, l’inconvénient de se placer comme un obélisque entre un âge où la force limitée par l’inexpérience ne peut encore être exploitée sans de graves conséquences et celle où le manque de force rend totalement inutile toute l’expérience qu’on avait jusque-là accumulée.

    M.Gaffory, que les aiguilles incompréhensibles du temps avaient poussé à l’âge de trente-cinq ans, ne pouvait goûter ni aux ardeurs d’une jeunesse qu’une conscience prématurée lui avait empêché de vivre, ni à l’âge mature qu’une rébellion posticipée repoussait dans un espace empirique imprécis et dépourvu de bornes et lignes distinguables. En exil de toute âge, M.Gaffory se consolait dans la conscience de toutes les choses qu’il avait perdues comme autant de joies que, sans doute, il aurait pu retrouver dans un jour de plus en plus proche et qui l’éloignait immanquablement de cet hic et nunc qu’il refusait de traduire en pratique et que l’accent latin aidait à rendre mystérieux et inaccomplissable. La vie n’était pour lui qu’une promenade dans le néant ou dans le mystère.

   Tout homme n’est qu’une pierre qui tombe et même les actions les plus spectaculaires n’ont pas raison d’être et trouvent leur place dans le gouffre de l’oubli ou dans la légende.

   « Si Hamlet n’avait pas su s’opposer à son oncle, disait-il à François, un dimanche devant la lagune, quand toutes les circonstances auraient dû le disposer à une attitude de vengeance sans égale, vous pourrez convenir du fait qu’il n’y avait rien dans tout ce qu’il vivait, aucune raison pour le déterminer et prendre son parti définitif ». Et cela apaisait son esprit et soulageait le poids d’une inutilité totale de toute chose et son contraste si net et accablant avec la beauté de l’eau lagunaire. Mais, Hamlet, prince du nord, la peau probablement claire et les yeux d’un azur polaire, les cheveux tombants sur ses épaules en boucles légers et dorés, n’avait pas sa place dans une famille méditerranéenne infectée par l’ancienne et terrifiante maladie d’Aphrodite.

    Le sperme amoureux et jaloux du ciel et la colère du sang furent les vrais géniteurs de la beauté dans un mélange de larmes, rage, rébellion et douceur et que Vénus connut dès qu’elle put ouvrir les yeux au ciel et féconder les terres tout autour avec la douceur de son premier sourire, en se présentant comme la première malade de la Méditerranée.

    Les symptômes tout le monde les connait : jalousie, amour et vengeance dont un quelconque Docteur Balanzone aurait pu deviner origines, effets et causes, à coup sûr, dans le cœur furieusement amoureux d’un Othello, mais que personne n'aurait pu démasquer dans les intentions, toujours détournées et jamais accomplies, d’un Hamlet. Et pourtant, contre toute attente, le prince du nord et le prince du sud, ne diffèrent en rien. « Piquez-moi et vous verrez un sang identique au vôtre », s’écriait le juif. La différence n’est pas, en effet, qu’un jeu de mots, une construction synaptique. Le prince du nord aurait compris l’action déraisonnable de l’autre dans la mesure où celui-ci aurait accepté l’inaction absurde et pourtant raisonnable de celui-là.

   On peut agir déraisonnablement ou se taire raisonnablement dans l’absurdité d’une inaction qui nous tue ou qu’on tue. La raison s’arrête devant la passion comme un homme face à l’abîme et la passion avance sans savoir d’où elle vient, parce que derrière elle il n’y a plus que le même abîme devant lequel la raison s’était arrêtée : pour tout dire, l’un est l’abîme, la nuit, la cause sans cause de l’autre. Le noir ne connait pas la lumière et la lumière pourrait se débarrasser du noir sans pour autant en pouvoir percer la présence. L’un n’existait pas pour l’autre tout en se contrepassant et en se fondant à l’image des amants, de ces deux solitudes qui se rencontrent tout en restant l’une l’inconnue de l’autre. On peut rencontrer quelqu’un, vivre avec, partager ses émotions et la moindre sensation, sans le connaître par autant : la preuve de tout cela est certainement dans notre miroir : dans cet inconnu qui nous ressemble avec lequel nous nous confrontons sans jamais en approuver l’existence ou l’accepter, cet étranger que M.Gaffory aurait banni de sa vie si seulement en avait eu les moyens.

    M.Gaffory était Corse, mais le soleil et même la canicule la plus brûlante, sa passion toute méditerranéenne de vivre, se heurtait paradoxalement à la froideur d’un raisonnement sans raisons. Ce talisman rempli de jouissance où l’azur du ciel a renversé son charme et son pouvoir, il le gardait dans ses joues, et, il l’avouait malgré lui quand, l’observation de quelque invité de marque contre qui, il n’aurait pu dresser aucune ligne défensive pour ne pas en perdre la faveur, dans le ton le plus désobligeant du monde, le félicitait pour cette corsité, comme d’une qualité toute particulière et exotique qui aurait dû occuper et découper l’oisiveté du beau monde vénitien. « J’espère que vous n’allez pas regretter la beauté de la plage d’Ajaccio devant l’aspect marécageux de notre pauvre lagune ».

   Le mot était dit. Et alors quelques têtes se levaient du nid de la salle et quelques lèvres laissaient ruisseler dans l’oreille de son voisin, prenant garde de se faire entendre par tout le monde, tout en faisant mine de confier un secret, disaient : « Je l’avais deviné, il est Corse », parce qu’on devient des oracles une fois que la vérité est là et qu’il n’y a plus rien à deviner, le risque est d’en douter et de passer, pour ainsi dire, de Delphes à Athènes.

   Or cette passion, cet appétit et sentiment shakespearien qui, dans un seul instant, le mot corse évoquait avec tout ce qu’il y a de bien et du mal, à mesure que la Corse se rapprochait, repentie, de Gênes ou qu’elle s’en éloignait pour se mettre sous les ailes de Saint-Marc ; cette furie amoureuse et fatale dont personne n’aurait pu douter en la reconnaissant partout, dans l’ensemble de ses actes, de ses gestes, dans l’accent, les manières ; mais seulement, voilà la seule condition, une fois qu’on les avait nommés, une fois qu’on les avait suggérés en attribuant à quelqu’un, jusqu’à ce moment-là négligé, le nom de corse. Alors on lui changeait d’habit et toute la pièce, la salle, l’horizon où ce soleil était venu se placer, subissait une de ces transformations rapides et immédiates que pour les avoir vues maintes fois dans un théâtre, on s’était douté de pouvoir les rencontrer hors d’un plateau, au-delà de la coulisse où l’acteur disparaissait pour redevenir homme et spectateur, mais que le nom de corse pouvait transporter des lumières du spectacle à celles plus modestes d’une salle à manger. La ville elle-même de Venise n’était qu’un grand théâtre où des acteurs de forme fantasque, derrière des masques humains ou divins, jouaient un spectacle bien plus irréel et insolite que toutes les comédies de l’époque, à tel point que le théâtre devenait un lieu où on aurait pu devenir, pour un seul instant, les spectateurs rêvés de la vie quotidienne. On y allait pour vivre et prendre une pause du rêve permanent et voire insolent de tous les jours. Néanmoins, ces songeurs réveillés ne se rendaient pas compte de n’être que des illusions, des produits de leur propre fantaisie et ils attendaient sans cesse de voir, dans ce monde figé comme un tableau de Bosch, ou quelque chose de surprenant, l’intervention d’une plume magique qui modifie un vers ou d’un pinceau qui ajoute une touche de couleur à l’arc-en-ciel d’une composition aussi brillante et riche qu’un carnaval sur la place de Saint-Marc.

   C’était un coup de baguette, un prodige qui dans une atmosphère arlequinée, permettait à tout le monde de rompre sa propre routine et de se livrer à l’espoir d’une distraction nouvelle, annonciation, promesse d’un avenir souriant que le son de cette parole inspirait dans le cœur de tous d’une manière plus profonde et prophétique que la musique des clochers quand, au milieu de la nuit, le tocsin qui sonnait à tue-tête, semblait annoncer, selon les différentes interprétations, la fin du monde ou le début d’une ère nouvelle, en provoquant ainsi le suicide des uns ou le sommeil prometteur des autres.

   Le nom, par lui-même, et celui qui le portait, ne pouvait rien provoquer, mais aussi rien éviter. Ainsi cette effervescence spontanée se poussait tellement loin que tout le monde en oubliait aussitôt la cause comme le nom d’un héros ou d’un être cher qui réveille, à traits impossibles à prévoir, les profondeurs de notre vie, sans pouvoir nous rappeler clairement à quel moment et par quel moyen il a pu y pénétrer et, surtout, s’y installer. Son nom et les lettres qui le composent, en entendant par-là les traits et la voix de la personne ou les travaux du héros en question, ont disparu, mais la force, les effets et les troubles qu’ils nous inspirent, restent là, dans une permanence de secousses et détentes qui stigmatisera le mouvement incessant de notre vie intime.

   

Corse plus qu’un nom qu’on aurait pu attribuer telle ou telle personne pour en désigner l’origine, était devenu une sorte d’affection, une vue de l’esprit, une expression métaphysiquement variée et compliquée, déclinable pour une multitude d’objets illimités, pourvus de la seule caractéristique qu’on leur demandait : celle de n’en avoir aucune pour toucher à toutes.

   Cette méthode de penser, cette façon toute vénitienne de maîtriser le monde (laquelle visait à ne pas le maîtriser et à transfigurer l’histoire en légende) ignorait la lutte intérieure qui tiraillait M.Gaffory. La chaleur, pour tout le monde corse, forte, avait du mal à briser la glace que l’agitation de sa pensée anthropomorphique avait sournoisement superposée sur les vagues frémissantes et toutes puissantes du port d’Ajaccio, en la figeant dans un immobilisme de colère qui se résume dans le calme de la profondeur sous une surface en tempête.

    La cuirasse, dont les autres l’avaient revêtu, lui permettait de dissimuler cette guerre intérieure en laissant que les mots et les paroles du grand monde animassent cette armure derrière laquelle il avait appris à se cacher. Hamlet et Othello, le prince du nord et le prince du sud qui vivaient dans ses yeux, l’attendaient dehors, même quand la nuit faisait rage, quelque part, au port d’Ajaccio ou dans un fjord, tandis que son habit, son masque, se promenait dans les salons les plus réputés de Venise. Il empruntait son corps aux louanges des autres.

    Malgré ces véritables nuages de poussière dans lesquels il était bien à l’aise, malgré la force de ces masques, une légère défaillance survenue dans un tête-à-tête, quand on passait à des arguments sérieux, couronnés par le mot amour qui avait, grosso modo, le même effet profondément perturbant du mot corse, une certaine faiblesse aurait pu avouer que ce héros de la Méditerranée n’était plus percevable qu’un château d’eau.

    Au mot amour comme au son d’une clochette, les deux princes accourraient armés de remèdes et poisons versés dans le même calice ou renfermés dans des boîtes de la même couleur ; ainsi la cuirasse retrouvait la poitrine soupireuse qui lui avait échappée et pour une seule seconde un homme vrai, un corps nu, prenait sa place derrière le bouclier du héros. Puis l’homme disparaissait à nouveau dans l’idée qui guérissait et confortait tout le monde, y compris M.Gaffory.

    Que M.Gaffory était amoureux tout le monde le suspectait. Certains l’avait vu se promener, seul, le chapeau baissé sur le front, le manteau sur ses épaules, sous les fenêtres de la princesse de Chypre.

    Il s’y rendait chaque nuit, à la même heure, c’est-à-dire, dans le moment où la princesse, avant d’aller se coucher, se mettait au miroir pour arranger sa coiffure et débarrasser les fils innocents de ses longs cils, du poids encombrant et futile d’une journée consumée.

    Il restait là de longues minutes sans détourner ses yeux de l’éblouissante filigrane de la belle femme et même quand, lumière éteinte, le rideau ne pouvait plus lui renvoyer aucune image, son regard continuait, dans une sorte de toile subtile, à recomposer, pièce à pièce, tous les éléments d’une peinture aussi éphémère que permanente.

    Il était amoureux. Tout le monde savait aussi à quel charme il avait succombé mais personne n’osait donner le diagnostic final qui l’aurait définitivement classé parmi les espèces les plus en danger de ce siècle, selon l’expression d’une dame hautement réputée et issue du patriciat le plus noble de Venise, la marquise Pallavicini. Elle ne doutait point que dans un autre siècle, dans un autre monde, un autre temps, ces animaux aux yeux grands et lucides que sont les amoureux, peuplaient la planète et la parcouraient – les poèmes médiévaux en étaient la preuve incontestable – à la recherche d’une Dulcinea ou d’une Béatrice, à la conquête de l’Eldorado ou de la Terre Sainte et elle méprisait tous ceux qui osaient mettre en doute les raisons.

    Personne ne pouvait, en effet, se prononcer sur une question si délicate et importante avant la marquise Pallavicini. Elle était la seule à avoir ce droit divin de distinguer, avant quiconque, un fou, un poète ou un amoureux de toute autre personne ou homme normal et en bonne santé. Ce droit lui revenait par une sorte de tradition chamanique dont personne ne connaissait l’origine, mais que l’ancienneté enveloppait dans une couche de noblesse et de véridicité que seul un scélérat aurait pu franchir au risque de sa propre vie ou de sa réputation (cela était la même chose dans un monde clos comme celui de Venise).

    Si M.Gaffory était amoureux ou non, c’était bien une histoire qui devait passer sous le sceau officiel de la marquise, même si son nom et ses sentiments avaient gagnés les bouches et les oreilles de tout Venise, à tel point qu’elle aurait eu le pouvoir d’éteindre la flamme qui brûlait sur les lèvres de ces gens-là, tous coupables de n’avoir pas su attendre le verdict de la marquise, tous violemment ostracisés si elle avait donné un démenti.

     Elle seulement aurait pu établir si M.Gaffory faisait bien partie de cette espèce en voie de disparition ou pas.

    Venise se taisait et l’eau des canaux coulait sans plus murmurer.

  

   

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