Revenir où j’ai laissé mon âme - Franck Castellani

Cette nouvelle est le récit de la renaissance lors du retour à la maison familiale abandonnée. Comment transmettre tant de souvenirs ? 

  

  

Revenir où j’ai laissé mon âme

 

 

L’aurore est belle en ce jour d’avril. La mer est d’huile. A l’horizon pointe la proue de la barge qui vient chercher Dumè Sabiani. Il revient enfin définitivement chez lui à u Ghjirulatu, presqu’île des Deux-Sevi où aucune route ne mène.

Les aléas de l’existence, le destin inévitable de ces êtres qui partent pour gagner leur vie et surtout l’archaïsme d’une société partagée entre traditionalisme phagocytant et désir de modernité empreint de visées mercantiles, l’ont tenu éloigné de sa maison et de sa terre. Il y revenait parfois, par grande intermittence, la journée ou une à deux nuits pendant un week-end prolongé. L’état de sa maison ne lui permettait pas de rester bien davantage. Pas d’eau, pas d’électricité, pas de sanitaires : le nouveau siècle ici en somme avec des conditions de vie dignes des précédents. Tout est beau dans ce petit coin de Corse, sauf l’arrière-boutique…

 

Ses souvenirs d’une enfance tranquille passée auprès des siens, de ces journées de classe si paisibles, de ses promenades bercées par le parfum des vignes et de la brise marine ne lui suffisaient plus à vivre.

Il sait que son absence, parmi d’autres, a permis à de nouveaux barbaresques, à des colons de s’approprier ce territoire, avides de paradis perdus, d’exotisme et de destinations insulaires atypiques, ambitionnant de se construire une pseudo-identité. Eux, ils se sont installés outrageusement il y a longtemps, profitant des vacuités. Ils ont joui de ce que l’on leur laissait faire. Ils ont acquis la moindre cave, la plus petite parcelle. Ils sont depuis des décennies ici, heureux avec leur quotidien de parvenus, de petits provinciaux en territoire sauvage, de petits bourgeois à l’existence bohème.

 

Dumè a gagné sa vie honnêtement loin là-bas, à la ville, à Ajaccio et ailleurs. Il a fondé une famille. Il a des enfants, une femme, une petite retraite et un toit. Mais il n’a pas accompli son rêve : vivre dans son village, dans la maison que ses grands-parents descendus du Niolu ont construite il y a maintenant presque deux cents ans. Il n’a hérité de quasiment rien d’autre que de cette petite bâtisse avec pleine vue sur la Méditerranée. De rien d’autre de vraiment important à ses yeux.

Jusqu’alors, il n’a jamais pu payer les travaux pour la réhabiliter, l’affrètement des matériaux et des denrées y étant rendu ardu et coûteux au regard de l’absence de tout réseau routier et des tarifs exorbitants imposés par quelques navigateurs peu scrupuleux et autres étrangers à qui on a laissé croire qu’ils étaient « paisani », les laissant travailler forts d’un certain monopole. Ce mal de la Corse, Dumè en a toujours souffert. Heureusement il a su finalement trouver des moyens actuels de financement et accorder une seconde chance à son havre de paix.

 

Il sait que le temps passe souvent trop vite. Les années s’écoulent inexorablement. Il n'est de belle vie que celle accomplie. Il lui fallait revenir un jour. L’heure a sonné.

 

Le chemin qui mène jusqu’à la crique pour le départ est caillouteux et escarpé. Entre les rochers de granit, marchant bientôt sur le sable fin, Dumè s’apprête à rejoindre le ponton tout proche en contre-bas. Le vrombissement du bateau se rapproche.

Quelques touristes sont déjà là. Quelques-uns échangent poliment des mots sans intérêt. D’autres reviennent avec des denrées alimentaires pour leur famille et des voisins.

Dumè a les yeux qui brillent. Un sentiment de plénitude le gagne, mêlant amertume légère et profonde joie de parvenir à se réaliser.

Étrange sensation qu’est celle de se libérer de certains jougs. Son cœur se noue. Une larme sur son visage légèrement raviné alors se dessine. Bientôt, il pourra rentrer chez lui.

L’embarcation obsolète, bien que robuste, accoste et embarque en un court instant les passagers pour cet ailleurs si convoité.

 

Le soleil se lève peu à peu. La température est fraîche. Les montagnes se révèlent polychromes. Un ciel sans nuage s’éclaire. Le printemps soudain flamboie. Peut-être est-ce l’annonce de jours meilleurs et d’un renouveau pérenne ?

Le fortin génois qui domine la marine n’est plus qu’à quelques mètres. Des voiliers et des yachts parsèment le golfe. Certainement se sont-ils mis à l’abri du vent dans la nuit ? Tout est calme. Sur la plage, les pêcheurs sont déjà revenus et déchargent des caisses entières de poissons de roches et de langoustes. Le village s’illumine au fil des minutes, doré par les nombreux rayons astraux. L’air demeure agréablement léger. Tout est encore calme. Tout est encore à dimension humaine, humainement acceptable.

 

Dumè aperçoit au loin sa petite maison de pierre. Lui seul sait combien elle lui a manqué, combien elle renferme bien des histoires aussi douces que tragiques. Autrefois, il y a connu la longue maladie d’une tante, la peine d’un oncle mort sur le champ de bataille et la vie humble mais heureuse de ce foyer. Lui reviennent inlassablement en mémoire, les images de son grand-père sur le pas de la porte qui l’attendait quand il venait en vacances ou lorsqu’il avait été confié par ses parents à sa famille pendant la seconde guerre mondiale. Quand cet homme l’emmenait pêcher ou planter la terre, ce sont des heures magnifiques ancrées à jamais. Il entend encore sa grand-mère l’appeler pour rentrer l’âne, chanter et déguster une assiette de bonne soupe. Défilent inexorablement ces instants de vie, ces années écoulées et lointaines qu’il a vécu là dans la joie la plus exaltante. Le reste de sa vie n’a finalement jamais vraiment compté. Ce ne fut que des moments pour patienter.

 

Le bateau arrive enfin. Chacun s’empresse de débarquer, de fouler à pas rapides le ponton de bois et de rejoindre la terre ferme. On parle fort autour de lui et l’on cause tous azimuts : « l’avocat est arrivé hier avec son voilier ; ma fille arrive demain avec ses amis parisiens ; j’ai fait travailler au black dans le cabanon un type que je connais, un polonais ; je sens que je vais adorer ce coin, je me sens déjà corse ! ». Dumè en rit. Il n’en a malgré tout que faire. C’est du déjà entendu, du classique !

 

Dumè ne veut saluer personne. Il trace sa route. Il emprunte alors le chemin de traverse qui le conduira chez lui, longeant les terrasses des restaurants aux cartes flatteuses et exorbitantes, les gîtes sommaires pour touristes et les cabanes de fortune où l’on vend à prix excessif des produits corses. Cependant, il sait qu’en cette saison, le village n’est pas trop bondé.

Dans un mois et durant tout l’été, les navettes qui organiseront les visites de la Réserve Naturelle, véritables boat-people presque de luxe ainsi que les randonneurs et des culs-dorés sur leurs bicoques, rendront le lieu insupportable, le dénaturant.

Nombreux seront ceux qui feront du fric et vendront du naturel, de l’écolo, quelques considérations relatives au développement durable et avant tout du « nustrale » bien juteux.

 

Soudain, Dumè entend claquer les vagues sur les rochers dans la calanca qu’il connait bien. Enfant, il ne cessait de la regarder accoudé à la fenêtre de sa chambre. Il retrouve alors enfin son pôle, son endroit pour vivre.

La façade de sa maison est creusée par les années. Les volets et la porte de bois exotique sont abîmés en surface mais encore très robustes. Quelques années auparavant, il les avait changés mais l’air marin a été le plus fort. Le toit fort heureusement avait été refait à neuf. Dumè sait que depuis quelques jours le rêve de sa vie est devenu réalité. Il est revenu. Il a lutté. Cela lui a pris presque une vie. Mais il mourra en ayant réussi et en ne laissant pas la place à l’abandon que pourtant souvent, on lui proposait, on lui prônait. Personne ne croyait qu’un jour il pourrait vivre ici. On ambitionnait même qu’il vende… Avec ses fils il est parvenu à réhabiliter son trésor. Une certaine franche revanche pour lui se dessine.

 

Il lui faut pénétrer avant toute chose dans la bâtisse. C’est cela qui lui donnera un vrai souffle de vie après cette survie si longue. Les serrures sont en bon état. Les gonds grincent un peu. Soudain jaillit une trop fine lueur ou plutôt, un pâle mais résistant clair-obscur. Il pose son sac et une petite valise. A tâtons, s’aidant d’une lampe de poche, Dumè se dirige vers une persienne afin de l’ouvrir et de capter la lumière naturelle. Alors s’offre à lui un paysage époustouflant et revigorant : la mer à perte de vue, habitée de montagnes arides sous un azur bleu clair. Immédiatement devant lui, il voit son jardin envahi d’herbes rampantes, de cailloux et d’arbustes endémiques au milieu desquels un pallier en ruine trône, attendant une renaissance possible. Enfin tout s’irradie davantage grâce à la force du rayonnement pénétrant dans les pièces. Une lumière qui réchauffe. Une lumière qui illumine un chemin conscient.

Et puis tout s’éclaire autrement jusqu’au plafond et tout fonctionne. Il a réenclenché le disjoncteur. Il ouvre le robinet général d’eau courante. Ces actes ménagers classiques, presque normaux, sont incroyables car jamais il n’a connu ici un tel confort finalement devenu si désuet pour nous tous.  Enfin il ne vivra plus comme un arriéré, un aliéné !

Son premier réflexe est d’écouter la mer, de se nourrir de cette quiétude et de caresser ces photographies vieillies où apparaissent ses grands-parents et sa mère. Il pleure. Il est heureux.

 

Dumè redécouvre sa maison. Elle a changé. Elle n’est plus vraiment la même. Viabilisée, modernisée et repensée, c’est l’humble projet d’une vie qui trône devant ses yeux. Sa petite maison renaît et vit à nouveau. Lui aussi.

Une tasse de café à la main, il s’assoit dehors sur la terrasse en teck. Il regarde autour et finalement tout est identique. Le bruit que font les vagues dans la calanca et le parfum de la végétation sont restés les mêmes. Il y restera deux bonnes heures à ne rien y faire d’autre que de revoir son passé défilé et à entendre la vie qu’il y avait ici du temps de ses aïeux. Son grand-père qu’il a tant aimé est notamment là, bien présent. Il le perçoit.

Puis il décide de visiter sa maison. Originale et désuète occupation. Il scrute chaque pièce, chaque recoin. Il touche les velours des fauteuils et le lin des rideaux. Il s’amuse à faire quelques pas dans la salle de bain. Il désespérait d’en avoir une en ces lieux ! Il s’émerveille devant sa cuisine coquette et s’attarde au salon où quelques-unes de ses peintures trônent. A l’étage, la chambre est cosy. Les fenêtres donnent sur la grande tour génoise et sur le jardin en friche. Des images de la vie d’antan le taraudent.

 

Midi sonne. Il décide de se préparer un bon repas. Il a apporté du prisuttu et du pain, des lasagnes au brocciu faites par sa femme hier soir, de la salade et des fraises du jardin. Il déjeunera dehors, face à l’horizon sans nuage. Il mangera seul et ravi. La vie simple d’antan.

 

Au moment du café, il entend des pas dans le chemin qui longe la maison. C’est une vieille connaissance, un voisin qui vient lui rendre visite.

- «  O Dumè, tu es de retour ? Tu viens voir ta maison ? Elle a changé ! 

-  Oui. Je suis arrivé ce matin. Ma maison est si belle. Elle est debout surtout ! Mais je crois que c’est toujours la même. Ce confort, je le lui devais mais c’est toujours la maison que le grand-père Paul-François a construite ! 

- Et tu es là pour longtemps ? 

- Oui. Pour toujours j’espère. Ma femme viendra bientôt. J’attends mes fils qui arrivent demain pour presque un mois. Il me tarde que nous soyons ensemble. Je suis fier d’être ici mais avec eux, je le serai bien davantage. Au fait, je peux t’offrir un café ?

- Avec plaisir ! Et dis-moi, cela fait longtemps que tu voulais la refaire ta maison ! Nous ne sommes plus très jeunes. Il faut que tu en profites le plus possible !

-  C’est pour cela que je suis là ! On m’en a empêché en quelque sorte pendant plus de cinquante ans en me mettant les bâtons dans les roues comme on dit vulgairement, mais maintenant que j’ai réussi à revenir et à assouvir mon ambition, je ne vais pas laisser ma part à ces chiens ! Mes enfants aussi sont nourris de cette volonté. L’aîné est le plus acharné et surtout le plus vindicatif. Le plus jeune est une force tranquille mais il est déterminé à venir très souvent. 

- Je vous comprends, c’est normal ! Être corse, vivre en Corse et ne pas pouvoir venir dans son village, ce n’est pas normal ! Mais moi je croyais que vous préfériez rester au Niolu. Vous avez la maison là-haut, non ? 

- On y va très souvent le week-end et on y reste toutes les vacances. On vit à Ajaccio surtout. Mais j’ai toujours voulu revenir, toujours voulu perpétuer ce que mes grands-parents avaient fait ici. Cette maison devait être réhabilitée. Cela a pris beaucoup de temps pour les raisons que tu connais. 

- C’est une renaissance, un recommencement en somme ! 

- Tu as tout compris ! »

 

Après quelques minutes de discussion et de quelques politesses, le voisin part et Dumè peut enfin faire sa sieste.

Au réveil, il va faire la promenade tant attendue qu’il a toujours affectionné : monter en haut du village vers l’aire de battage, redescendre par les chemins, longer la plage et partir vers l’ancienne petite vigne de la famille pour finalement revenir par derrière, à travers le maquis.

Le soir venu, il mange une soupe et se met à lire un bon livre. Il écoute surtout cette Méditerranée qui chante pareillement depuis toujours. Il s’endort ensuite paisiblement, comblée par cette existence épurée, retrouvée.

 

Le lendemain, les fils de Dumè arrivent très chargés de valises et d’autres paquets. Les retrouvailles sont alors intenses. Une autre surprise a aussi été réservée : le petit-fils de Dumè est venu ! Trois générations sont réunies et la vie est bien là !

Les jours s’écoulent alors tranquillement, chacun trouvant ses marques, appréhendant réellement dès lors ces quotidiens nourrissants dans ce « chez soi » devenu presque mythique. Les enfants redécouvrent leur père transcendé par les instants vécus et ce père est fier d’être dans cette maison avec les siens. Les trois hommes se retrouvent et se rapprochent. Ils en avaient besoin. Ce sont aussi leurs propres renaissances personnelles respectives qui s’affirment. Comme une filiation qui se régénère. Cette maison est devenue l’épicentre de ces métamorphoses. Et cet enfant qui danse au soleil, qui court et joue avec tout et rien, fait naître le sentiment que le temps s’est figé ou qu’il a été remonté. Cet enfant de deux ans, c’est Dumè au même endroit il y a des décennies.

 

Au soir d’une journée encore bien remplie et forte en émotion, chacun se raconte ce qu’il a fait. Dumè a fini sa dernière peinture à l’huile, une marine ensoleillée. Il a aussi planté des fleurs, des légumes et finit d’embellir son jardin avec l’aide de son petit-fils Pierre-François. Ses enfants se sont promenés et ont admiré des endroits autour du village dont leur père parlait souvent, des plages et des chemins. Ils ont aussi joué sur leurs guitares et profité pour faire de la photographie.

Ils décident tous alors de mettre de la musique et de préparer un repas de fête. C’est le moment choisi pour Dumè d’annoncer à tout le monde son ultime secret, une nouvelle qui va changer profondément le cours des choses. Il est atteint d’un cancer. Il devra repartir bientôt commencer sa chimiothérapie. Il se dit prêt à lutter. Il avoue avoir peur mais être résolu à vivre. Une chape de plomb s’abat sur chacun. Ils étaient pourtant si bien. Tout le monde se prend dans les bras et laisse échapper quelques larmes. Dumè demande à ce que l’on passe à autre chose et que l’on profite du moment. Il avoue à tous qu’il est heureux d’être là et que ce qu’il vit ici est merveilleux. Cette nuit-là, de nouveaux démons s’annonçaient.

 

Dix mois ont passé. Dumè est mort, emporté par la maladie. Ses derniers mots ont été pour ses enfants : « Je suis revenu où j’ai laissé mon âme et je peux mourir maintenant en paix. N’oubliez jamais d’où vous êtes et poursuivez ce cycle de la vie avec le souvenir des belles choses ! Revenez chez vous, à u Ghjirulatu, là où je serai toujours. » 

 

 

Pour retrouver d’autres écrits de Franck Castellani :

    Dimmi l’amore / Più che tuttu, ci sì tù

    A mo isula viaghja / La petite rivière

    Résilience

    Cum’è un ponte / Un paradis

  

   

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