Yves Rebouillat - Personne n’aime jouer dans un flipper / Chap.3 - Défiance

Où l’on apprend comment et pourquoi, objet de convoitise et de rejet, Thomas est en danger. Suite du roman d’Yves Rebouillat.


Chapitre III - Défiance

Le temps, les mois passaient. Thomas avait des fourmis dans les jambes et des projets.

"La fête des retrouvailles comme jamais" – s'était déroulée quelques jours auparavant chez lui. Thomas l’avait voulue pour célébrer un retour à plus de normalité et pour faire le point. Le virus avait reculé, le monde reprenait son souffle, les menaces qui pesaient sur lui s’allégeaient . On allait respirer mieux, sans ou sous les masques. L’épisode remettait la convivialité et le plaisir partagé au centre des relations qui reprenaient leurs cours si longuement interrompus. Côté utile et solidaire, on faisait entre amis, le décompte des dégâts. Il y en eut peu. Des malades, mais aucun mort parmi les proches. On évaluait les besoins des uns et des autres. On s’entraiderait, s’il le fallait.

Thomas gardait de cette fête l’impression qu’il n’en avait pas maîtrisé le déroulement et que des phénomènes, des faits, s’étaient produits sans qu’il pût agir dessus, ni les décrire et les expliquer vraiment : son état de gaîté un rien béate, les inconnus qu’il y avait croisés, les faciles opportunités avec deux femmes, l’abondance de victuailles, la durée de l’événement de midi à midi le lendemain. Il lui avait semblé "marcher à côté de lui-même", se regarder ne rien faire. Que quelque chose se tramait à quoi il n’était pas initié, invité.

Thomas partageait beaucoup plus avec Luc qu’avec quiconque. Avait de amis fidèles et de bons copains depuis la fac et dans le milieu de l’athlétisme qu’il avait assidûment pratiqué, mais restait excessivement discret sur ses passions, ses joies et ses peines. À Luc, son aîné de quelques années, qui s’était confié à son cadet, il s’autorisait à ouvrir son cœur et même à rechercher auprès de lui, un conseil, un encouragement, de l’aide. Et puis comment résister à Luc qui commentait crûment les événements, racontait des âneries épouvantables mais non invraisemblables, appelait une chatte, une chatte, et poussait les gens à "avouer" les turpitudes qu’ils voulaient laisser dans l’ombre ? Jouait les machistes mais fondait comme un sucre dans une tasse de café chaud devant sa copine, un soir de reproches, ou auprès d'un enfant triste au sortir d'une fâcherie entre camarades.

Après la grande fête que Thomas avait traversée comme en rêve, Luc n’avait pas failli à son habitude. Il avait charrié son ami sur sa consommation de vins, ses disparitions dans le jardin et les étages de la maison. Lui avait demandé s’il n’était pas fou d’inviter tant de monde...

« Tu étais dans les vapes pendant toute la fête, tu avais picolé ou pris de la poudre ?

- J’ai bu raisonnablement, mais, c’est vrai, j’ai eu l’impression, qu’à partir du milieu de l’après-midi, je n’ai plus cessé de flotter ou de planer, plutôt agréablement, sans maîtriser ce qu’il m’arrivait.

- C’est bien ce que j’avais cru voir, as-tu une explication ?

- Non ! J’ai ressenti quelque chose du même genre, il y a longtemps avec mes premières expériences du cannabis. Mais je n’ai plus rien fumé depuis un sacré bail !

- Je crois que le THC du cannabis est soluble dans l’alcool. Tu n’en aurais pas pris par inadvertance ? Ou du GHB, absorbé à plusieurs reprises ?

- Comment connais-tu ces trucs-là ?

- Mon fils m’inquiète, je me suis renseigné sur Internet.

- Aïe ! Tu crois qu’il ne va pas bien ?

- Laisse ça, on parle de toi !

- Je ne sais pas comment j’aurai pu boire ce genre de potion, je ne me souviens pas vraiment de toute la fête. Et puis personne n’aurait amené cette merde chez moi !

- Tu es sûr que tu connaissais tout le monde ?

- Non, je me rappelle m’en être mollement fait la remarque.

- Tu avais invité combien de personnes ?

- Je ne sais plus avec précision, autour d’une vingtaine.

- On était environ une trentaine, j’avais essayé de compter, mais je n’ai jamais pu finir, tout le monde virevoltait. Soit, grand max, dix personne en plus. Ça fait pas mal de passagers clandestins ! Des pique-assiettes !?

- Pas des pique-assiettes, ou pas tous, je pense que beaucoup sont venus avec de la bouffe. On a manqué de rien !

- C’est encore plus inquiétant ! Quelqu’un a tourné des vidéos ?

- Je ne sais pas, mais on ne va pas mener d’enquête ni emmerder les copains avec ça, on laisse tomber.

- C’est un drôle de truc quand même !

- Ben oui, on saura peut-être un jour...

- Trouve des vidéos si tu peux ou des photos, demande à tes plus proches. »

 

Thomas revit Gloria. Il s’était réveillé à côté d’elle après avoir cru qu’elle s’était escampée pour toujours. Le revirement était apparemment spectaculaire pour peu que ce qu’il avait retenu de leur courte rencontre correspondît à la réalité. Il n’était certain de rien.

Il relança Luc :

« As-tu vu les deux femmes avec lesquelles je me suis absenté en fin d’après-midi ? Elles sont les deux personnes avec lesquelles j’ai passé le plus de temps. Il faut chercher de leur côté.

- Je ne les ai pas vues, mais oui, elles sont sûrement suspectes : elles ont eu du temps pour s’occuper de toi ! »

Il lui expliqua ce qu’il avait mémorisé d’elles et ce qu’il s’était passé le lendemain matin.

«  La seconde femme, Gloria de la gloriette ! Tu ne te foutrais pas de moi ? Elle t’a monté un bateau. Elle a manigancé pour te garder pour elle... Non ?

- Je dois être débile "Gloria-gloriette", je n’ai pas fait le rapprochement !

- Imagine qu’elle ait conçu le plan de te séduire. Pour l’homme que tu es, ou ton fric, ta baraque... etc. Mais qu’elle ne veuille pas que tu flaires son stratagème. Elle couche, fait bien le boulot – c’est le cas non ? – s’en va, fait la fille peu intéressée après t’avoir ferré et crée immédiatement ton manque. Manque de bol, assommé par je-ne-sais quoi, tu ne la retiens pas, elle revient dans ton lit pour parachever son œuvre.

- C’était très aléatoire, elle avait de la concurrence ce jour-là, il y a eu une femme avant elle.

- Sauf si elle était sa complice. Justement, comment ça s’est terminé avec celle-ci ?

- Tout s’était bien passé puis elle a fichu le camp mystérieusement.

- Elle est restée d’une traite avec toi ou bien s’est-elle absentée un moment ?

- Difficile à dire, j’étais ensommeillé

- Groggy tu veux dire !

- Je pense qu’elle aurait pu s’absenter pour aller à la salle de bains.

- Elle a pu chercher à communiquer avec son acolyte ou croiser quelqu’un qui l’aurait dissuadée de poursuivre ses petites et grandes affaires avec toi.

- Tu es diabolique !

- Elle était comment en te quittant ?

- Un peu paumée, hagarde, les joues rouges...

- Elle avait peut-être peur...

- De qui ? D’une autre femme ? de Gloria ?

- Ou de quelqu’un qui agissait avec elle ou pour son compte. Ou d’une autre personne...

- Si elles n’étaient pas invitées, elles sont louches. Si elles sont arrivées avec des gens que tu as invités et qui ne t’ont pas prévenu, il n’y a pas de lézard. Tu dois absolument rechercher des photos qui t’aideraient à savoir qui sont les vrais clandestins, ou appelle tous tes potes et décrit leur les deux donzelles. Tu seras fixé sur elles et pour remonter aux complices, s’il y en a, on avisera. »

Le lendemain, prétextant avoir besoin de retrouver une personne qui avait oublié un sac à main de femme ne contenant aucun papier pour en identifier la propriétaire, Thomas appela au téléphone la moitié de ses invités, décrivit les deux filles, indiquant que l’objet pouvait appartenir à l’une d’elles et que ne les connaissant pas, il ne pouvait les joindre... alors, s’ils savaient quelque chose sur elles... En passant il s’enquit de savoir s’ils avaient pris du bon temps, s’ils étaient venus avec d’autres personnes, n’avaient pas fait de mauvaises rencontres "parce que je ne connaissais pas tout le monde !", précisa-t-il.

Puis joignit Luc.

«  Gagné ! La fille qui, troublée, avait pris la fuite est identifiée, c’est la sœur d’un copain, Louise. Elle n’a rien à se reprocher, juste son départ précipité est mystérieux. »

Lequel copain prit plutôt bien que sa sœur eût apprécié son pote et le pote, sa sœur ; elle lui avait très partiellement raconté. Il confirma, évidemment, qu’elle n’avait rien perdu l’autre soir. Ils ne s’en dirent pas plus.

« Reste Gloria, tu la vois quand ? »

La démarche était courte, elle n’embrassait pas toutes les possibilités ouvertes par le grand nombre de personnes présentes le jour en question et que Thomas ne connaissait pas. Mais Gloria était grandement suspectée. Alors, son rôle serait confirmé ou il faudrait revoir, tout reprendre...

Il devait retrouver Gloria qui semblait bien se plaire chez lui, le surlendemain soir et avait demandé à Luc, au cas où la rencontre dégénérerait, de rester dans une pièce à proximité, ouverte sur le séjour et l’entrée.

Le risque était faible qu’elle vînt accompagnée d’un complice. Mais comme ils ne comprenaient pas dans quoi ils avaient mis les pieds, ils firent preuve de prudence et s’armèrent.

 

Elle arriva à l’heure de l’apéritif. Cela tombait bien, Thomas avait besoin d’un remontant pour se relaxer et se donner de un allant décomplexé.

« Santé Gloria !

- À la tienne Thomas !

- Comment t’appelles-tu vraiment et que mijotes-tu ? »

Il ne pouvait pas attendre, ne connaissait que la ligne droite pour joindre deux points ; il bouillait d’impatience.

«  Qu’est-ce qui te prend ?

- J’ai de bonnes raisons de me méfier de toi.

- Tu déconnes !

- Allez, parle ! Je pense que tu m’as drogué le jour de la fête et que tu as menacé une bonne copine à moi.

- Tu es cinglé ! Je m’en vais ! »

Elle joignit le geste à la parole et s’en fut.

Thomas entendit des cris, des portes d’une voiture claquer et cinq minutes après son départ, Gloria, revenait avec un jeune homme austère à tête de gangster délétère, au nez en sang, fracassé de façon sévère (porter une fine moustache et un Borsalino à vingt ans, il y avait maldonne), accompagnés de Luc qui les tenait en respect avec son revolver.

« Thomas, appelle les flics ! Ce mec attendait la nana, un flingue coincé dans sa ceinture jusqu’à ce que je lui colle un pain dans le pif et lui confisque son jouet.

- Ils vont peut-être nous causer avant ? Gloria, s’il-te-plaît, dis-nous ! C’est quoi ce binz ? On ne dira rien aux flics. »

Elle raconta tout.

S’appelait Carole, était l’amie des sœurs Élisa et Lisa.

Fidèle à ses jeunes amies, la rage au cœur depuis leur disparition, elle voulait, plus que tout, comprendre comment les jumelles en étaient arrivées à choisir la mort et quel rôle Thomas avait joué dans cette tragédie. Tisser un lien entre leur vie qui s’était achevée et la sienne qui se poursuivait la laissant désemparée. Elle enquêta, espérant se forger des certitudes. Elle mit en œuvre tous les moyens mêmes les plus scabreux et envisageait de dénoncer les responsables de leur disparition, s’il y en avait.

Elle voulait aussi savoir qui était cet homme « hypnotique », Thomas, qu’elle n’avait jamais rencontré et dont les sœurs lui avaient parlé d’abondance avec des étoiles plein les yeux et des mots fabuleux à la bouche. « Un homme d’exception, solaire, olympien et magnétique », selon elles.

 

Triste, bouleversante, l’entreprise n’était pas anodine. La parole de Carole n’avait rien d’une faribole et ne justifiait pas que lui fût passée la camisole.

Elle ne voulait pas exactement venger les sœurs, n’ambitionnait pas de faire payer à leur frère de circonstance, un suicide qu’il n’avait sûrement pas souhaité, elle verrait... On pouvait sûrement reprocher à celui-ci de n’avoir pas été attentif à ce qu’il s’était tramé, mais responsable du tour tragique que les affaires prirent, dans quelle mesure l'avait-il été ? Elle voulait juste savoir pourquoi et comment elles en étaient arrivées à cette extrémité et en tirer éventuellement les conséquences juridiques.

Elle admettait qu’au plus fort de sa peine, dans de douloureux délires, elle avait souhaité qu’il souffrît, sans jamais pour autant, formuler le projet de le punir.

Elle décida de le séduire, aidée par les artifices de la drogue. Pour gagner sa confiance, l’amener à parler de ses relations avec ses deux amies, qu’il fît revivre leur dérive, non par voyeurisme, mais pour « se mettre à leur place ».

Puis, par penchant spontané ou par identification aux deux sœurs, elle avait trouvé la compagnie de Thomas agréable. En se donnant (c’est bien de cela qu’il s’agît) à lui, elle s’embrasa. Ses qualités d’amant d’un instant jouèrent mais aussi son comportement bienveillant à l’égard de tous les gens qu’il croisait, sa bonne humeur (encouragée par un nuage de THC ou une lampée de GHB). Elle avait fini par souhaiter faire durer leur relation. Qu’elle fût sous le charme n’étonnera pas. Qu’elle tombât amoureuse de Thomas était probable tant, bien souvent, on aime les mêmes gens que ceux qui sont aimés de ses très proches. Et puis tout le monde aime Thomas.

À l’inverse, que Gloria-Carole l’attirât dans son giron, n’était pas donné à l’avance. Dotée de nombreuses qualités physiques et intellectuelles – étant joyeuse et même courageuse –, il lui fallait quand même le conquérir. Et oser l’expédition chez lui, en territoire inconnu, un jour de fêtes, l’observer, l’espionner, élaborer des tactiques, lui faire absorber une potion et qu'il s'entiche d’elle... c’était plutôt risqué, aléatoire, insensé ! Mais elle avait grande confiance en elle.

 

«  Et ce loubard, il est là pourquoi ?

- C’est un copain, pas vraiment mon garde du corps, une sorte d’ange gardien, enfin..., pas vraiment un ange non plus.

- Tu estimais être en danger avec moi ?

- Pas du tout, c’est Chuck qui m’a conduite ici avec son auto. Il traîne toujours autour de moi plus qu’avec moi. Ce soir, il ne devait pas rester là. Je ne sais pas ce qu’il tramait. Chuck qu’est-ce que tu foutais ici bordel ? T’es jaloux ?

- Tu vois, j’avais raison de me méfier, aboya Chuck.

- Abruti ! » lança Luc.

Carole ne le contredit pas, Thomas n’ajouta rien et fit signe de continuer.

 

Que s’était-il donc joué dans à l’extérieur de la chambre bleue ?

Gloria collait discrètement aux basques de Thomas et avait très mal pris l’immixtion de la femme qui l’y avait accompagné. Elle contrariait ses plans, devenait une rivale qu’il fallait neutraliser. Il aurait suffi que celle-ci eût plu à Thomas pour ficher en l’air son plan. Il fallut aviser.

Elle savait comment exercer d’efficaces pressions.

La fille de la chambre bleue sortit un instant de ladite pièce, après ébats, pour satisfaire à une obligation triviale. Attendue patiemment, elle fut interceptée au sortir des toilettes par un couple qu’elle ne connaissait pas et qui lui enjoignit de déguerpir s’il elle voulait bien  finir la fête et retrouver, intègre, son domicile et ses proches. Le gus mal embouché qui n’avait rien dit encore, lui administra deux gifles de fripouille, histoire qu’elle comprît mieux et se souvînt qu’elle pouvait souffrir le martyre en cas de désobéissance.

Ceci expliquait le changement d’humeur, à son retour, de la belle Louise (la fille de la chambre bleue) et le sourire qui se dessinait sur le visage de Thomas tandis qu’il redressait le buste en écoutant les confessions de Carole, songeant bêtement qu’on s’était quasiment battu pour obtenir ses faveurs, ce qui ne collait pas du tout avec le déroulement des faits. Les héros sont des hommes exceptionnels avec d’ordinaires faiblesses.

 

Après le décès des jumelles, Carole avait essayé de nouer un lien avec les Battistini et fut mal reçue. Ils lui dirent qu’ils ne voulaient pas savoir qui leurs filles avaient fréquenté à Grenoble ni revenir sur leur disparition. Elle comprit que l’accès au monde de ses très proches amies lui était partiellement refusé de sorte qu’il manquera toujours un chaînon entre elles trois. Elle s'était encolérée, sa raison avait alors vaguement vacillé.

Thomas avait été séduit, il serait bien resté avec elle (mais aussi avec Louise), même en dehors de la tonnelle (et de la chambre pastel). Quand le caractère extravagant de l’approche par Carole des relations humaines ne lui était pas apparu dans toute son étendue (après s’être résolu à ne pas comprendre Louise).

Heureusement que tout ce jeu déraisonnable s’arrêtait. Le flipper frôlait le point "tilt".

La trajectoire de Carole, privée de boussole, avait dérivé, elle suivit sa petite frappe dans ses combines et arnaques, abîmée par son trop plein d’amour mal investi. Il fallait espérer un rebond miraculeux.

  

FIN (du troisième épisode)

   

La suite au Chapitre IV - Prise de distance

avec, pour cadre, l’Italie et la Corse

  

   

   

Retrouvez d'autres textes de l'auteur :

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