Yves Rebouillat - Mortel oubli ?

Une invite curieuse, au bout d’un chemin creux – comme un signe. Qui pourrait y résister ? Pas Yves Rebouillat qui glisse son petit mot dans la fente.

 

Mortel oubli ?

Je me baladais le long de la sente principale, étroite et raide, d’un petit village qui domine le méandre d’une rivière. Frôlant une porte très ancienne et abîmée d’une maison mal entretenue, je trébuchai et me retins à sa clenche. Une inscription à la peinture bleue, en lettres capitales, attira mon regard : "Bonjour facteur, c'est là que tu peux déposer les lettres d'amour et les récits de voyage". Le gracieux dessin d’une flèche désignait une fente grossière pratiquée dans la porte.

 

Le propriétaire de la maison, ou son locataire, voire, une poétesse, un poète de passage, ou un enfant juché sur quelque chose ou quelqu’un et qui écrirait déjà très bien sachant ce que veut dire "aimer" et "voyager"..., je n’ai pas cherché à savoir, l’un ou l’autre a pu écrire ce délicieux conseil en lettres bleues. Comme les bleus du ciel, ce lundi d’août, ou la couleur des mers, des rêves, des fleurs, mais aussi de la mélancolie...

La maison est vieille, étroite et comporte deux étages. Elle est enserrée dans un village bâti sur un piton rocheux, desservie par une sente escarpée équipée de quelques marches hautes. Ses murs sont un peu décrépits, enduits de ciment gris taché de vert et de noir, les marques de la pluie qui coule trop souvent aux mêmes endroits, dans les mêmes irrégularités du crépi où elle stagne un peu. Les volets sont fermés. La maison est plutôt austère comme toutes ses voisines.

C’est vrai, elle aurait besoin qu’un peu de passion la transfigure, l’illumine, ouvre les yeux de ses résidents sur un monde où tout est bien plus beau et qui inspire des récits de voyages. Un monde qu’on chérit, parce qu’on aime quelqu’un et qu’on est aimé en retour. Un monde qu’à défaut d’amours, on ne fait qu’entrevoir avec infiniment de frustration, par la magie de l’imaginaire, les vertus de la lecture, ou l’écoute des conteurs.

L’enveloppe que le facteur apportera, postée par l’amoureux ou le voyageur, ne devra pas être trop épaisse ni trop large. Elle ne contiendra pas plus de cinq feuillets, soigneusement pliés en deux. Sur lesquels, possiblement, de très nombreux mots seront tracés soigneusement pour dire qu’on aime ou qu’on voyage, qu’on aime les voyages et même qu’on aime en voyage ou qu’on voyage en aimant... qu’on aime voyager en aimant...

La peinture bleue est moins défraîchie que la maison mais ne date pas d’hier.

Une angoisse sourd : les textes attendus sont-ils venus choir derrière cette porte inhospitalière qui ne parait pas avoir été ouverte depuis très longtemps ? L’espérance a-t-elle connu des suites enchanteresses? L’impatience a-t-elle récompensée ?

La maison a-t-elle été témoin de sourires innombrables accompagnant la lecture de belles et tendres lettres ? A-t-elle résonné de narrations d’aventures et de découvertes faramineuses, de descriptions à couper le souffle ? A-t-elle retenti des élans des cœurs et des corps ?

Après combien de jours d’attente une missive espérée, est-elle parvenue à bon port ?

Qui sait encore avec quelle souffrance on découvre sa boite aux lettres vide et attend-on vingt-quatre heures – quand ce n’est pas davantage – à nouveau plein d’espoir et de crainte, le retour du messager ? Qui ne comprendrait pas pourquoi certaines personnes détestent les dimanches et les jours fériés ?

Et puis les facteurs, parfois oublient, se trompent de destinataire, perdent une part du trésor qu’ils ont pour mission intangible de distribuer, démissionnent en route, meurent aussi, abandonnant à tous les vents, les phrases qui disent les sentiments, les émotions, le désir, les plaisirs d’hier et ceux qu’à la fois on redoute et implore... et décrivent les côtes sauvages battues par les vents et l’océan, la barre de rocher aux sommets enneigés qui défient les grimpeurs, les dunes de sable qui brûlent les visages et les corps, les oasis qui réconfortent et soignent, les jonques chargées qui se faufilent entre les récifs, pleines de poissons à bord, la savane et la forêt tropicale, les geysers et les volcans d’où coulent d’épaisses rivières rouges qui détruisent tout sur leur chemin puis deviendront des terres fertiles, les villes et les ruines, modernes et millénaires, les glaces des hivers polaires, l’indolence des corps sur les plages et dans les lits que forment les prairies et les mousses des sous-bois, les courants d’air dans un riad où se fait entendre le doux murmure de la fontaine placée en son centre...

« Dis, propriétaire de ces mots bleus, es-tu toujours là ? Si tu veux je viendrai te parler, te raconter mes voyages et mes amours... »… voilà ce que moi, j’ai écrit et glissé dans la fente du vieux bois.

Je détesterais le monde et n’aimerais ni ne voyagerais jamais plus si, derrière la porte, dans une chambre à coucher ou dans le séjour où les araignées auraient tissé d’immenses toiles, dédaignant tes vêtements qui reposeraient sur le sol, les cendres de ton corps oublié, emportées par les courants d’air, mêlées aux poussières du temps, s’étaient mélangées à celles issues de l’âtre quand la cheminée avait pour fonction de te rappeler la chaleur des amours et les lumières des voyages.

 

    

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