Yves Rebouillat - Personne n’aime jouer dans un flipper / Chap.1 Tendances à l'oubli

Au premier chapitre d’un roman à suivre d’Yves Rebouillat, Thomas fait la fête, fait l’amour, rêve, se réveille, se rendort, se lève enfin dans un univers bouleversé par le virus, sans vraiment arriver à faire la part des choses entre réalité vécue, fiction personnelle et songe aux figures – féminines – imposées…

  

Personne n’aime jouer dans un flipper

   

  

Chapitre I - Tendances à l’oubli

  

Après une journée fastueuse, sa nuit avait été, comment dire... étonnante. Miraculeuse. Et grave. Des interférences avec l’actualité du monde l’avaient perturbée, lui avaient ôté une partie de son charme. Des apparitions l’avaient ému. Des ombres avaient entouré des événements incertains, gâché des moments.

"Sa nuit", quelle drôle d’expression ! Comme si la nuit lui appartenait !

Elle est d’abord un phénomène astrophysique que tout le monde comprend (les gens s’accordent, en gros, sur le fait que la terre tourne autour du soleil et sur elle-même, que ce dernier mouvement est à l’origine dudit phénomène) sauf ceux – il y en reste – qui croient encore que la terre est plate.

Ensuite, la nuit dont il est question se déroule dehors (lieu physique) et dans son crâne (ou sous, c’est plus littéraire, mais incorrect s’agissant d’une cavité, d’une boîte à l’intérieur de laquelle quelque chose se produit qui n’est pas toujours une tempête), l’inconscient des songes. C’est pour cela qu’on utilise souvent devant le mot "nuit", un adjectif possessif. Parce que l’inconscient c’est... personnel.

Ou parce que chacun vivant la nuit à sa façon, commettrait un amalgame appropriatif (mot approprié mais rare) et réducteur, et dirait : "ma, ta ou sa".

En tout cas, "sa nuit", il aurait bien voulu la refiler à… n’importe qui. Enfin, pas toute...

Thomas a vécu dans sa tête endormie – la répétition ne nuit pas, elle est comme des points sur tous ces "i" – des séquences invraisemblables, à l’ordonnancement en roue libre (c’est la cinématique ordinaire des rêves).

Tout avait cependant bien commencé.

Il avait reçu des amis à déjeuner – un barbecue d’été, le seul en cette année pas comme les autres – qui avait duré jusqu’à l’aube du lendemain. Vincent-Vulcain, sous le regard de Maïa, sa Vénus, avait mis le feu, l’entretenait, grillait les saucisses, les côtelettes, l’aloyau, les côtes de bœuf et les gros morceaux de poissons. Irène radieuse, régnait, sirène, sur l’ère de la piscine, paradis des boissons : rien que des jus de fruits, de l’eau (en bouteilles) et des vins blancs, rouges et rosés. Alain pimpant pote jeune, avait, avec Clément, cueilli les légumes du potager. Ils les avaient rincés, découpés en dés, en lamelles, en tranches et placés sur une vaste plancha généreusement enduite d’huile d’olive de l’Alta Rocca et les serviraient encore un peu fermes (les légumes – courgettes, aubergines, poivrons accompagnés d’ail et d’herbes –), mais pas tous (pommes de terre et oignons seront cuits à point). Pour peu, s’étaient-ils dit, "qu’on arrive à maîtriser les choses jusque là...".

Dehors, Anne aux manettes Hi-fi, anneaux démesurés du Mali – anomalies d’or et d’argent –, suspendus à ses petites et jolies oreilles, déroulait sa play-list. Il y en avait pour tous les goûts, à commencer par les siens. Du Rock, de la Pop, du Blues et du Jazz. Pour toutes les heures qui allaient suivre. De quoi danser, se déhancher, tourner, virevolter, flirter ou écouter, irréligieusement concentré sur l’écoute de la musique, ce "langage de l’âme".

Les autres invités, autour d’une vingtaine, il n’en avait pas fait le compte – n’étant pas comptable mais tendanciellement, écrivain semi-occulte et méconnu (il n’écrivait que pour ses amis, leur donnait des textes qui parlaient d’eux, de lui, de villes et de campagnes, illustraient des valeurs, la mise en œuvre de principes moraux et n’avait jamais su s’y prendre pour élargir son audience, mais écrivain secret, qui fait plaisir à des gens qu’il connaissait et aimait, il adorait – il n’était cependant pas dépourvu de ressources ni d’un vrai métier comme on le verra) –, tous les autres donc, se joignaient aux plus affairés et les aidaient à dresser le bar, les tables, à compléter les préparations, à remplir les verres, garnir des ramequins individuels ou collectifs, de succulences travaillées, à les servir. Puis, on en avait rapidement repéré jouant au ballon sur la prairie jouxtant la maison, grimpant aux arbres (vraiment), dansant (déjà !) sur la vaste terrasse recouverte d’une fine pellicule de talc pour favoriser la glisse, nageant nus (déjà ? mais là, voilà, non, quoi !) dans la piscine.

C’était la fête des retrouvailles comme jamais. Il faut dire qu’après deux ans de confinement-déconfinement-reconfinement, de gestes barrière, de réticences, d’abstinences, de victoires éphémères des sciences sur le virus, on se sentait mieux, les autorités étatiques aussi, tentant tant en ces tristes temps de libérer de ses tourments tout un peuple de moins en moins taiseux, tombé, au tapis, arrivé au bout du rouleau, se préparant au pire.

Les heures passaient joyeusement dans le fracas des rires et des cris et le bruit de fond des chuchotements. Selon les personnalités, on faisait les fous ou, sages, on conversait ; entre les deux, on écoutait, regardait, rêvassait, on faisait ce qu’on pouvait.

Les privations avaient laissé des traces déroutantes. On s’attentait à la persistance des méfiances, à des hésitations dans les mouvements vers autrui, à des politesses artificielles, à des impolitesses ancrées dans les habitudes de la distanciation physique, à de la gêne, de la retenue. À un long cheminement vers autrui, au réapprentissage balbutiant de la relation, à l’ouverture timide de sa propre bulle.

Or, jamais il n’avait vu autant de proximité échevelée, de contacts entre les uns, les unes et les autres. On n’emploiera pas le mot "débauche" pour qualifier ce bastringue nouvelle vague (la bonne, pas la cinquième, hier redoutée et finalement advenue, ni la cinématographique qui datait), terme excessif et beaucoup trop sexuellement connoté. Mais ce qui se passait se plaçait très haut sur une échelle d’appréciation du plaisir d’être ensemble de toutes les façons possibles. C’était naturel mais ce n’était pas normal et résultait de longues et cruelles privations. On prenait des revanches. On faisait exactement le contraire de ce qui avait fait son quotidien si longtemps auparavant. Ce qu’on n’avait jamais fait de sa vie. Comme si tous redoutaient que la joie et la liberté ne fussent qu’une parenthèse, une permission provisoire de sortie, une courte récréation, un répit, une pause.

On croit se souvenir de moments de réjouissances excessives où, affamés "d’amour", on se "jetait" (image volontairement outrée) sur les gens... mais non, on ne se rappelle pas avoir vraiment vu ni fait cela. Peut-être l’écho puissant des années 70, au XXe siècle, avant le Sida, quand l’ordre moral oubliait encore que les femmes et les jeunes gens mineurs – qui reviennent toutes et tous de loin et ne sont toujours pas arrivés... – avaient droit, comme toutes les composantes de l’humanité, au même et absolu respect de la part de tous et particulièrement des hommes, et quand la pénalisation, la criminalisation, de certains comportements se faisait attendre.

Personne, ce jour-là ne revenait en arrière et cette fascinante et farfelue folie festive ne connut aucune faute, aucun dérapage. On dansait sur le fil, les yeux fermés mais avec balancier.

Cette fraction d’humanité s’entendait comme joyeux drilles en foire (fusion d’expressions voulue). Et c’était bien ainsi. Il n’y a pas d’indécence ni de spoliation de quiconque à être heureux, joyeux, amoureux, désireux, avide-respectueux, goûteur de vins, très-très légèrement ivre, pitre, danseur pseudo-étoile ou maladroit, jongleur brillant ou défaillant, nageur sérieux possiblement entièrement dévêtu (alors un soupçon indécent). Les sourires et les rires sont les pierres éminemment précieuses de la "vie belle" (notion philosophique qui dit le dépassement des "passions tristes" – autre catégorie philosophique –, c’est bien expliqué partout, mais on subodore de quoi il retourne).

Il était "aux anges" mais n’aimait pas la niaiserie mystique de cette formule. Il aimait bien sa musicalité, mais surtout son détournement athée, l’image d’un paradis ironique, païen, terrestre, de cocagne qu’elle véhiculait. Comme une confusion culturo-mentale volontaire et poétique.

On l’aimait bien, lui, le "portraitiste" sans pinceaux, juste avec ses mots, l’hôte généreux, le maniaque de l’amitié, le raconteur d’histoires, le rencontreur de gens aimables et dignes, le randonneur solitaire qui évitait le GR 20 qui lui rappelait trop ses propres faiblesses, ses élans artistiques impossibles, ses échecs littéraires, sa peur du vide, son incapacité à se fixer des objectifs démesurés, ses craintes de dire ses frayeurs. Il n’irait pas non plus s’alanguir sur les vastes et somptueuses plages du golfe de Valincu qui semblent faites pour le repos, la contemplation, l’expérience de l’ennui, antithèses de la vie. Sauf s’il y trouvait des joueurs de ballons, ou s’il pouvait marcher rapidement sur le sable dur à proximité de l’eau, aux endroits à déclivité nulle (il n’y en avait pas, les plages ne sont pas plates mais en pente vers les fonds marins), exposés aux embruns charriés par les vagues et le vent (c’est précisément cela, les embruns), parce que marcher en boitant, quand la démarche naturelle n’était pas contrariée par une infirmité passagère ou définitive, c’est débile. Il préférait les chemins de moyenne montagne serpentant ou traçant droit sous les frondaisons des chênes et des oliviers, bordés de murs antiques faits de grosses pierres de grès, de granit ou de calcaire dans lesquels des blocs servant de marches, avaient été comme plantés pour faciliter aux paysans l’accès aux cultures en terrasses et aux petits élevages "surélevés". Dans le vacarme de la cymbalisation des cigales, des stridulations des criquets et les chants inharmonieux des oiseaux. Que ce fût escarpé lui allait bien, à la condition que cela ne durât pas trop longtemps. Il appréciait peu les sentiers de rocailles où le risque de se rompre les chevilles est partout. Il était difficile, voire casse-pieds (longue digression pour dire qu’il connaissait la Corse où, ces dernières trois années, il avait passés plusieurs semaines ; il aimait ce pays).

Il ressemblait à pas mal de monde (il était à lui seul, un échantillon représentatif, c’est ce que, trop [im]modeste, il disait), alors on le fréquentait, c’était facile, on cherchait ses attentions, il en était prodigue. Il n’était dupe de rien et ne dupait personne. Alors, quand une femme insistait gentiment et qu’il aurait pu faire le premier pas – mais n’y avait pas songé, une tendance à l’étourderie, à la nonchalance et à l’oubli –, il ne reculait jamais.

Cette après-midi-là, jamais seul plus de peu de minutes, il but, grignota, nagea, joua au ballon, débarrassa, rangea, conversa, dansa, flirta, tout comme à peu près tout le monde. Aima deux femmes, belles comme les femmes de ses rêves, douces comme ses nuits sans cauchemar. L’une dans la chambre bleue et paisible, l’autre sous la gloriette entre le potager luxuriant et les massifs de rosiers embaumant encore et ceux riches de vivaces en fleurs. À cinq ou six heures de distance.

La première s’était engagée dans la relation avec Thomas, alternant l’étonnement un rien béat et la gaîté débordante. Elle se replia, sérieuse telle un pape, à la toute fin du processus amoureux, peu après une lente sortie d’un état voisin de la prostration. "Voilà qui n’est pas ordinaire" s’exclama en silence Thomas. Elle avait dû "se faire des idées". "Une vague ressemblance avec une idole de son cinéma personnel, une imagination débridée"... ou ne s’était-il pas hissé à la hauteur attendue ? Y avait-il erreur sur la personne ? On affabule, on y croit, et puis on redescend (elle, mais lui aussi). Elle le lui fit sentir à la façon dont elle prit congé : deux bises-éclair tristes et un départ précipité sans un regard en arrière. Pourtant, il avait cru à des moments (une bonne heure) de bonheur, de fusion douce et de partage "équitable" de plaisirs exquis.

Il crut, à nouveau, pendant environ une heure, qu’il s’attacherait à la seconde et que la réciproque serait vraie. Ce ne fut pas mieux. Elle se rhabilla, n’avait rien dit d’elle, prit congé avec le sourire, en le remerciant pour "cette heure un quart délicieuse, au plaisir de vous revoir !". Quelle désinvolture et ce vouvoiement !? Elle aurait dû lui signifier avant qu’elle n’en aurait que pour cinq "petits" quarts d’heure. Il se serait peut-être abstenu (de quoi au juste ? de croire ?).

Peu avant l’aube, il s’était retrouvé seul. Ses invités avaient été charmants et du désordre occasionné par la fête, il restait peu. Encore un brin de ménage à faire, mais rien qui aurait pu durer très longtemps dès le lendemain matin ou plus sûrement, dans l’après-midi.

Il se coucha. Seul. Dans la chambre jaune. Sans mystère : la bleue l’aurait rendu triste, il y aurait ruminé ses rencontres de l’après-midi et ruiné son sommeil. Il ne voulait pas cela. L’esprit des vins ne l’avaient pas trop abîmé ni l’amour trop égratigné, ou à peine.

Il s’endormit.

Des bruits le réveillèrent. Il se leva, descendit dans le séjour. La lumière était allumée. Deux femmes se chamaillaient.

L’alcool, finalement, produisait sur lui, une curieuse réaction. Les femmes, assises face à face, changeaient de visages qui prenaient tour à tour, l’un l’aspect de l’autre, dans une ronde enivrante (accentuant les effets en cours d’absorptions antérieures et donc son engourdissement). Puis, pendant une longue séquence, d’autre figures, celles de jumelles qui s’observaient, dans lesquelles il reconnut Élisa et Lisa. Son cœur fit des bonds de joie, lui-même en fut bouleversé et fou de bonheur. En reprenant leurs visages initiaux, les deux dames parlaient de lui. En des termes qu’il n’aurait jamais soupçonné que quiconque les eût prononcés à son sujet : "Bel homme, empathique, serviable, à l’écoute, sensible, plein d’humour, cultivé, réfléchi, drôle, un peu savant, aimant, merveilleux amant". "N’en jetez plus !" avait-il envie de protester avec sincérité.

Elles le voulaient l’une et l’autre, exclusivement. Elles se disputèrent : "Je l’ai aimé la première", "je l’attendais depuis si longtemps !", "j’ai eu l’honneur de sa chambre", "il m’a dit qu’il voulait me revoir", "c’est moi la plus proche", "j’aime, comme lui, la littérature", "je ne renoncerai jamais" et plein de "moi aussi" et de "moi non plus". Les deux osèrent, presque en chœur : "j’attends sûrement son enfant !". Puis, "tu peux l’attendre longtemps, l’enfant !", "tu sais où tu peux te le mettre, le mioche", "grosse vache !", "chèvre nauséabonde!".

L’ambiance se dégradait. L’heure du crêpage de chignons sonnait, il était temps de déserter le champ de la probable bataille qui n’était pas la sienne.

Ces surenchères à propos de sa piètre petite personne l’ennuyèrent, il retourna se coucher. Et puis, les visages des jumelles s’étant effacés, l’intérêt de la scène s’était considérablement amoindri.

Mais le temps n’était, décidément, pas à l’anodin.

Elles le réveillèrent, s’allongèrent à ses côtés, l’encadrèrent, l’une à droite, l’autre gauche. Et s’ingénièrent à prouver (mais à qui ?), l’une qu'elle était meilleure amante, l’autre qu’il gémissait plus avec elle... Personne ne les départagea. Elles durent continuer sans lui. Il se rendormit pour de bon et oublia tout.

Il continua à rêver... La femme de la chambre bleue avait le visage d’Élisa ou de Lisa (qui avaient, à deux détails près, le même), celle de la gloriette, leur corps (idem) ; revenues enfin, les jumelles, le mignotaient. Il était au paradis (cf. plus haut, le petit développement sur l’expression "aux anges").

Un virus les éclipsa qui s’était propagé à partir, vraisemblablement, d’un marché asiatique (on n’entrera pas dans les querelles cauchemardesques de savoir si des militaires américains étaient passés par là, ni si la chose avait échappé à ses créateurs, les rêves sont rarement complotistes même s’ils inventent des trucs à faire pâlir d’envie tous les auteurs d’infox du globe – terrestre), avait gagné l’entière planète et tué un nombre astronomique de gens.

Un premier confinement mondial (pour faire simple) – avec obligation de déploiement de "gestes barrières" (des  brochures-modes d’emploi et des BD avaient été tirées en centaines millions d'exemplaires et de petits films publicitaires à la manière des sketches joués par les hôtesses et les stewards dans les avions avant la crise, illustraient comment bien faire) – avait été décrété suivi de quatre nouvelles rééditions.

Les effets de bord de la pandémie avaient créé de la panique, une abstention mortelle de soins hors Covid, des crises cardiaques, des dépressions nerveuses, des suicides, des divorces, des cagnardises aiguës. Des animaux et des enfants avaient été abandonnés, dans un premier temps, clandestinement, la nuit, pendant les couvre-feux, le long des chemins forestiers et entre deux confinements, plus librement, le long des autoroutes, comme d’habitude s’agissant des chiens et des chats. Une première pour de tout-jeunes enfants. Le tout bien entendu, en plus des victimes directes du virus.

Les gens étaient usés, les enfants ennuyés, les bébés perdus qui ne reconnaissaient plus leurs parents derrière leurs masques, les adolescents cadenassés chez eux, agacés, les salariés privés de travail et de ressources, les chômeurs empêchés d’en trouver, les retraités-voyageurs-impénitents immobilisés, les patrons dont les entreprises avaient fermés, fous de rage..., on pressentait que cela allait mal finir.

Et ce fut ce qu’il advînt.

Ulcérés, tous et mêmes des politiques et des ministres impuissants (certains craquaient carrément, reconnaissaient qu’ils n’y pouvaient rien, c’était nouveau, comme le reste), de très-très jeunes gens, des résidents en Epahd, plus des soignants, des éboueurs, des employés du commerce, des transports... se révoltèrent, descendirent, déprotégés, dans la rue, mais ni à la manière de la CGT, ni à celle du Black bloc ou des porteurs "d’équipement (jaune) de protection vestimentaire individuelle"... mais en vue d’un suicide collectif sous propagation rapide du virus avec pour programme plus détaillé, une mort lente, à peu près certaine, libératrice, rédemptrice, pédagogique, exemplaire et s’il en réchappait, preuve serait apportée que "Dieu" existe ou l’immunité croisée pour les croisés d’une quête moins immanente. Cette manifestation massive de grégarité établissait de manière patente, la filiation animale de l’espèce humaine. D’ailleurs avait-on jamais vu un défilé de moutons avec masques ?

Certains (pas mal, même) en réchappèrent. Mais faut-il choisir maintenant ce que cela prouve ?

Puis l’ordre était revenu, l’économie se reconstruisait, pas seulement dans les Amériques. Des taux à deux chiffres (avant la virgule) disaient la nouvelle croissance, les usines tournaient à fond, les transporteurs – camions, autos, bateaux, trains, avions –, sillonnaient toutes les voies du monde – ferrées, autoroutes, petites routes, couloirs aériens, maritimes – (les drones et Schengen avaient fait oublier les chemins des contrebandiers). Il fallait rattraper le temps et l’argent perdus. Nouer des relations commerciales, remplacer les morts, et ceux que la maladie avait diminués, invalidés, mettre au travail les chômeurs (un sacré boulot !), reprendre les migrations croisées, rembourser des dettes titanesques, nationales et européennes. Bref, si on ne faisait pas tout cela tout de suite, autant revenir à l’âge de pierre. Cela tombait bien : il avait des amis et des collaborateurs tailleurs de pierre et maçons, c’était son job.

Les consommateurs re-consommaient, les raffineries re-raffinaient, les usines re-usinaient, les pollueurs re-polluaient, les animaux de mauvaise compagnie salissaient toujours les trottoirs. Chacun refaisait ce qu’il savait faire le mieux.

Gouvernants, capitalistes, employés, cadres, ouvriers, indépendants, n’avaient rien oublié sauf... ce qu’ils avaient chassé de leur mémoire infiniment sélective : le confinement propice à l’exercice de la pensée, de l’intelligence et de l’autocritique, ainsi que les malades et les morts.

Les épidémiologistes faisaient de loin en loin, des hypothèses. En général, trois en même temps : a) tout ira bien, b) il y a encore des risques, c) des vagues nous assailliront encore un "certain temps". Ainsi, ils ne se trompaient jamais.

Les économistes étaient tordants, les seuls à faire rire. Intellectuels, parfois brillants, ils ne voient jamais arriver une crise, l’expliquent tous après-coup, chacun de manière originale et catégorique, et meublent, entre deux crises, en jetant en pâture à ceux qui voudraient comprendre la dernière, quelque récit historique racontant une autre convulsion sans rapport avec celle dont ils sont censés percer les mystères – ce qu’avec raison, les historiens déplorent et dont ils s'agacent. Comment comprendre leur prétention à qualifier leur art de la rhétorique aux accents mathématiques, de "Science" ? Pourquoi pas de poésie tant qu’on y était ? Ils avaient dû lire le petit traité (parfaitement scandaleux au premier degré) de Schopenhauer, L’art d’avoir toujours raison, et en appliquaient à la lettre, tous les "Stratagèmes".

Les authentiques scientifiques étaient aux fraises, leurs modèles, des fariboles. Les politiques, des joueurs de bonneteau plus ou moins habiles.

Seuls les historiens, les philosophes et les écrivains lançaient des alarmes : "Il y eut des temps récents et douloureux où il fut question du monde d’avant la pandémie et celui d’après que, nombreux, nous voulions différent, détendu, respectueux, sain, aimable, régulé, secourable, fier, généreux, débarrassé du virus-argent-roi. Rappelez-vous, politiques-faussaires, entrepreneurs insincères et citoyens lacunaires !".

Les instituts de sondage avaient interrogé – à grands bruits, frais et profits, puis cessé de le faire, ce n’était plus porteur – les peuples –, tout compte fait, de tous petits échantillons "statiquement représentatifs" – qui exprimaient majoritairement qu’ils mettaient leur confiance dans les gouvernements de leurs États pour juguler la "chose", qui elle-même se moquait "grave" des gouvernements, des peuples et surtout des instituts de sondage qui sondaient tout d’abondance et ne prévoyaient jamais l’avenir (quel métier de m..., insondable !). Les mauvais jours étaient oubliés, loin derrière eux (les échantillons de peuples).

La participation des bébés à une manifestation mortifère avait titillé l’esprit endormi, mais toujours critique, de Thomas qui souleva une paupière puis l’autre. Ébranlé. Il se réveilla, mais pas tout à fait.

Déposa un chaste et machinal baiser sur le front de la femme nue d’à côté, se leva, ferma la porte de la chambre bleue, s’en fut dans sa cuisine.

Il alluma la radio. Commença d’écouter les nouvelles diffusées par les très bonnes stations du service public.

Se mit à préparer un quart de litre (à quelque chose près) de café fort, le "Blue Mountain" de Jamaïque. Inséra deux belles tranches de pain dans le grill éponyme. Se servit un jus de goyave. Tartina de beurre au goût de noisette, légèrement relevé de sel Guérande, et de confiture de vertueuse rhubarbe, lesdites tranches dorées pile à souhait. Avala une gorgée de café, s’apprêtait à se servir une cuiller pleine de ces baies roses et rouges regorgeant d'antioxydants si utiles à la préservation de la mémoire.

Ce qu’il entendait en zappant sur les chaînes de radio et qui s’ajoutait à sa bonne et régulière information coïncidait avec les bribes de ses errements mentaux et nocturnes qui restaient fichés dans sa mémoire : état précaire de l’économie, ballets inélégants de péremptoires experts, rodomontades et propos dépités de politiques piteux, suffisance des sondeurs, tendances de sous-ensembles de peuples à jouer avec le feu en abandonnant les dispositifs de protection, oxymore fait de confiance des mêmes en leur État pour gérer les sorties de crise et de peur panique de l’avenir (en attendant, on jetait les masques souillés sur les sols, des foules de gens qui seront ou seraient vieux plus tard, sous l’emprise d’autres molécules que celles naturelles du plaisir, se livraient à des "happenings" contagieux). On évoquait moins le monde d’après, soit parce qu’on y était, soit parce qu’on n’en voulait plus, maintenant qu’on reprenait l’espoir de se comporter comme avant.

Sur la durée de la crise, ses effets limités sur la volonté de changement des sociétés, il aurait bien engagé des paris : elle menacerait encore longtemps et rien ne changerait profondément (mais avec quelle personne qui, perdant, aurait aussitôt oublié qu’elle avait parié ? Les gens n’aiment pas perdre, surtout de l’argent et la tendance était à l’oubli).

Il divaguait encore un peu. La parenthèse d’irrationnel n’avait duré que vingt-quatre heures. Mais il l’avait vécue tellement intensément que le temps, les continuités s’étaient rompus. Il lui fallait redresser un peu la chronologie et remettre en ordre sa notion de la durée et bien différencier l’avant, le présent et l’après, la fiction de la réalité, les vessies des lanternes.

Du coup, il se mit à revoir (mentalement) le film de la fête qui l’avait mené là.

Une bamboche réussie. Il ne comprenait pas comment il avait pu inviter tant de monde dont de parfaits inconnus. Des gens venus en compagnie dûment invitée ? Il n’avait jamais autorisé cela. Des gens de passage s’étaient-ils mêlés aux convives ? Comment y eut-il assez à manger pendant tant d’heures pour tant de monde ? Des donateurs généreux, de bienheureux compères de circonstance. En tout cas, on s’était bien amusés !

Et ces deux femmes, d’où sortaient-elles ? Elles étaient présentes dans son rêve mais aussi, avant celui-ci, notamment dans la chambre bleue et la gloriette, l’après-midi d’avant... Élisa et Lisa avaient fait irruption dans son sommeil ; il aurait donné beaucoup pour les revoir, telles qu’en elles-mêmes.

Son esprit battait la campagne. Des considérations au sujet de la crise, des retours sur la journée, et des bribes de son passé se mélangeaient. La cinématique de ses pensées vagabondes jouait à la manière de celle de ses songes issus des ténèbres.

Il n’a jamais cru très longtemps aux promesses de ses rêves ni à celles des puissants, pas davantage à celles des consommateurs (d)écervelés. Mais il savait que les rêves ne s’inspiraient que du réel, qu’ils déformaient, "interprétaient", et pour peu que l’on se les rappelât, on pouvait faire le tri et s’y retrouver.

Il retenait aussi, que derrière les extravagances se dissimulaient assez peu, ses analyses faites le jour, à jeun. Oui, les affaires reprenaient. Non les gens ne fixaient pas définitivement dans leurs souvenirs les épisodes les plus cruels. L’urgence à vivre occultait ce que la vie redoutait : la maladie handicapante, la souffrance et la mort. Non, il n’y avait pas encore de vaccins susceptibles d’éradiquer le virus ; non, il n’y avait pas de traitements sûrs ; oui, il fallait continuer à faire attention à tout le monde et en particulier aux personnes fragiles. Oui, l’imbécile "ça n’arrive qu’aux autres" guidait des comportements susceptibles d’atteindre autrui... En se prenant pour "Super-Lucky-man/woman", on s’affichait en con absolu.

Peut-on parler d’oubli ? Vraisemblablement non. Mais de refoulement, si on veut rester dans la qualification noble, ou d’insouciance, d’inconscience pour mettre en avant le caractère absurde de l’évitement du réel, ou de connerie mastoc, trumpinesco-bolsonaresque, pour dire que le mal qui nuit gravement à la santé de l’humanité, c’est la bêtise crasse des forts en gueule et des incultes qui veulent le rester (on met ses deux mains au feu qu’il y en a d’autres).

Thomas éprouva un peu de tristesse en pensant qu’il ne reverrait plus la femme du jardin (ni celle de la chambre, mais là, c'était plié net).

Il acheva la revue (au galop) de sa nuit (tiens, revoilà le "sa", pas le "ça" qui relève d’une topique psychanalytique, également bien documentée, et qui pourrait être à l’origine de l’aveuglement) et à ses opérations de bilan et se mit à déjeuner de bon appétit.

Au moment d’engloutir les fruits rouges réparateurs et délicieusement sucrés, il entendit, venant du  couloir, un bruissement, le son traînant de pas qu’il ne pouvait pas confondre avec le chant du petit courant d’air qui s’engouffrait dans quelque interstice de la pièce et agitait, faisait flotter de légers voilages accrochés en haut des baies vitrées.

Il vit entrer dans la cuisine, se frottant les yeux, peignoir de soie porté avec désinvolture et un brin d’érotique élégance, la jeune femme qu’il avait vue, s’il ne s’abusait pas, dans son lit, plus nue encore, profondément endormie et qu’il avait même embrassée un instant plus tôt, puis un autre long instant, oubliée.

"Non d'un chien ! Où ai-je la tête ?", s’exclama-t-il intérieurement. "La femme de la gloriette !"

- Bonjour Thomas !

- Salut... heu...

- Gloria...

- … ! ?

Il grimaça d’étonnement.

- G.L.O.R.I.A. ! épela-t-elle plus fort, à l’anglaise, mais sans l’accent de Van Morrison jeune.

Comment diable avait-il pu oublier ? Il se promit de faire toute la lumière sur cette étrange séquence qui avait débuté... Par quoi au juste ?

À quel moment l’avait-elle rejoint ? Que s’était-il passé entre le moment où elle avait quitté la gloriette et ce matin qui la trouvait chez lui, comme chez elle ? Il n’a, à aucun moment de la journée et de la nuit, été à ce point ivre qu’il dût tout oublier. Et particulièrement la compagnie d’une telle femme. L’intrusion nocturne et séraphique des jumelles dans "sa nuit", plus que toutes les autres pseudo-aventures, s’était profondément imprimée dans sa mémoire.

Quel élixir, quel philtre, quelle saloperie lui-a-t-on administrée qui pût à ce point subvertir son consentement (il ne se rappelait pas bien à quoi il avait consenti) ? Et à quelle fin ?

 

FIN (du premier épisode)

La suite au Chapitre II - Résiliences

  

  

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