Journal #8 / Vendredi 10 avril - Philippe Castellin

Jour après jour, Philippe Castellin reste en éveil pour décrypter les nouvelles du monde extérieur.

Vendredi 10 avril

 

Lieu moins Pasolinien, le Vatican (oh, P.P le regarde, mais depuis sa crasseuse borgata de Gelsomino) ; place Saint Pierre, vide avec l'estrade à baldaquin où le Pape bientôt va s'adresser, urbi et orbi ; pour l'instant on ne le voit pas, il s'échauffe. Vide la place, déserte, comme beaucoup d'autres places au monde, comme beaucoup d'autres boulevards, rues,... Y règne un silence d'une qualité très particulière. Je cherche un mot pour l'évoquer, me vient à l'esprit que d'habitude, en ville, ce genre de silence ne se  rencontre que dans les cimetières. On parle de leur paix. On dit un silence de mort. Oui. C'est là que le mot  pointe le museau : un silence tombal. Dans la nature, dans le maquis, jamais n'existe pareil silence, il suffit d'une brise pour que les arbres froissent nerveusement leurs feuilles tandis que les oiseaux s'envolent ou se reposent, et ils pépient, roucoulent, gazouillent. Ici un sanglier qui grogne. Au loin un âne, à moins qu'une vache. L'aboi d'un chien de battue, le tintement de sa clochette. Au sol, le crissement des sauterelles et autres insectes, en l'air des bourdonnements, des zézaiements d'élytres, on n'est jamais tranquille, sauf quand survient la neige, elle ensevelira tout et elle aussi elle tombe. L'analyseur n'est pas que conceptuel ou systémique, il est aussi sensible, sensoriel. Plus questions de nombres ou de quantités, c'est de qualité qu'il s'agit. Il y a une nouvelle d'H. James que j'aime beaucoup. Le titre m'échappe, elle raconte l'histoire d'une fillette qui voudrait à tout prix savoir ce qui se passe dans sa chambre quand elle n'y est pas. Quand je monte sur la terrasse et laisse planer un regard sur la place, c'est - hormis le petit car blanc avec sa botte de CRS en train de jouer aux cartes - la même chose ; voici un monde incontestablement humain mais humain sans les hommes. Exclus de lui. Publique et lieu de tous les commerces elle ne nous appartient plus sans pour autant cesser d'être et s'étendre, bien plus vaste et libre aujourd'hui qu'avant. Tapis dans leurs appartements on pourrait s'imaginer les anciens locataires en train de guetter et se préparer à partir à l'assaut pour reconquérir leur territoire, je ne le ressens pas de cette façon. Qu'ils éprouvent le désir de « prendre l'air », de bouger ou courir, sans doute ; que parfois une sorte de nostalgie, furtive les caresse de son aile, certes aussi. Mais la plupart du temps ce qui domine est qu'ils s'enfoncent, se recroquevillent, s'éloignent indéfiniment, laissant derrière eux ce silence, la nappe de ce silence, en fait trace de leur absence tandis qu'eux sont tournés vers la télévision ou les écrans de leurs smartphones où se réfugie une communication désormais virtuelle. Télétravail pour les uns, échanges avec les amis ou les parents, maintien d'une présence sur les réseaux sociaux, peu importe. Au parallèle d'une dictature mondiale totalitaire dont nous vivrions les prémisses, répétition générale me semble s'appliquer à ce repli (retournement) brutal de la communication dans le virtuel, déjà entamé certes, mais connaissant en ce moment une accélération prodigieuse que l'analyseur exhume. Oui, il est exact que la pandémie peut-être (qu'elle est) utilisée comme argument afin d'augmenter tous les moyens de contrôle et surveillance et que les mêmes smartphones où la communication se replie étant par nature connectés via des terminaux, la liberté individuelle qui les accompagne, celle que vante la publicité, se dédouble aussitôt en servitude et dépendance. On peut frémir, en Chine ou en Corée de la manière dont, au prétexte du corona, ces objets ont servi très concrètement à la mise au point et à l'obligation d'utiliser des applications permettant la géolocalisation en temps réel, le tri (sélectif!) entre les individus, sains, ou porteurs, et bref le fichage et l'enrichissement des data banks, si ce n'est le flicage généralisé. On peut sourire de Castaner déclarant, péremptoire, le 26 mars, que ce genre d'application « n'était pas dans la culture française » pour déclarer, aussi péremptoire, le 5 avril, sa conviction « Que c'est un outil qui sera retenu et soutenu par l'ensemble des Français » et appuyer le projet français StopCovid, conçu sur le modèle de l'application de tracing utilisée à Singapour. Nouveau ? Pas du tout, intervient ici la seule accélération d'une tendance présente et à l'œuvre depuis longtemps, auparavant source de méfiance et de débats qui désormais s'éteignent au nom de l'Intérêt collectif ou de ce qui, remplaçant le Salut Public est devenu, en peu de temps, la Santé Publique. Changé ce qui doit l'être, j'ai la même intuition quant aux fameux gestes barrière ou au confinement. Les termes utilisés pour les évoquer et pour les implanter dans les comportements parlent d'eux-mêmes ; il en va d'un processus de distanciation où le prochain, loin d'être objet d'amour devient source de circonspection sitôt qu'il est à moins d'un mètre – Ou deux, c'est selon les pays et en Chine une étude la porte à 4m... Qui n'a pas peur de qui ? - Eviter toute embrassade. En cette veille de Pâques je songe au baiser au lépreux. Au Saint-Père de donner l'exemple. Diviser pour régner est un vieil adage. La pandémie comme implosion au sein des relations sociales entendues au sens le plus radical, celui des corps qu'elle atomise, des liens qu'elle tranche, ils ne retrouveront une unité problématique que dans le Terminal et sous forme de connections par lui médiées et contrôlées. Epidémie, en grec, cela veut dire qui s'abat sur le peuple, j'aurais envie de dire qui le pulvérise, y compris dans son concept, un peu vieillot n'est-ce pas vs populations. De ces gestes implantés je redoute qu'il nous soit bien difficile de les oublier, plus tard, parce que précisément il s'agit de gestes. Inscription d'une nouvelle morale, on peut penser à Nietzsche pour ce dressage des corps. Suis-je pessimiste ? - Que non : dans 5 minutes je vais ouvrir la fenêtre, Élie prendra la corne (un culombu serait mieux) et moi je secouerai la cloche pour le rituel de 20 heures, que je respecte, parce qu'il a été inventé à la base et par elle, parce qu'il est un rituel et que par lui le silence se mue en charivari peer to peer. IL a dit que nous étions en guerre. Mais pas contre le Corona Virus. La guerre est entre deux modèles du corps social, celui du rhizome et celui de la pyramide, l'un dans l'autre, enchevêtrés comme deux lutteurs sumo.

    

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