Journal #3 / 3 avril - Philippe Castellin

Vendredi 3 avril

Au fond, écrire de la sorte, en temps réel et jour après jour, c'est une performance ; je ne m'en étais pas rendu compte au départ, maintenant j'en tremblerais presque. Vais-je tenir la distance ? - Et si je tombais malade? D'une grippette, même ? Ou si j'étais pris de l'envie d'écrire, programmer autre chose que ce quotidien ? - C'est ce que j'ai fait aujourd'hui, bonne partie du temps, une application java au sujet du virus, elle interagit avec un son qui pour l'instant ne me plait pas : j'ai demandé à A.G, c'est son métier après tout, d'écrire une musique. Il m'a répondu que oui mais qu'il était dans son Massif Central, qu'il n'avait pas ses outils, que le Centre Multimedia était fermé ; dommage, j'attendrai. Le temps. Pour ceux qui ont cessé de travailler et vivent confinés (les autres tout à coup je me dis que je n'ai aucune idée de leur nombre) il se transforme. Il se dépouille, d'une façon similaire mais bien plus radicale au changement induit par le fait de prendre sa retraite. Confiné, il n'est pas celui qu'on prend, fait sien d'un geste actif qui ouvre-ferme une parenthèse, répit, repos. Ni celui que l'on n'a jamais, de la course haletante de bus en métro ou pointeuse. À quoi bon mettre un réveil à sonner ? Plus d'enfants à conduire ou chercher à l'école. Entre les montres molles de Dali et le Désert des Tartares, et loin de tout affairement, de tout emploi, il s'allonge dans une platitude désorientée et vide, où ne subsistent que quelques repères, il fait nuit, il fait jour, il est heure d'aller faire des courses, celle de manger, celle des infos. Il y aura un terme, oui, sans doute que oui, mais comme nul ne saurait le fixer, il s'échappe à mesure que l'on avance vers lui. L'attente y est sans date. Rien à voir avec le prisonnier qui entaille le mur de sa cellule pour y compter les jours. Cette nouvelle forme du temps, probable qu'elle contienne quelque chose d'insupportable pour certains qui y tournent en rond avec l'envie de le tuer, mais sans succès car le temps, quoi qu'il en soit, il passe et n'est mort que pour nous, à nous ronger les ongles. Nous qui ne pouvons faire autrement, au mieux, que d'imaginer de nouveaux affairements : tiens ! Si j'apprenais le chinois ? Si j'achevais ce roman que j'ai laissé depuis des années dormir dans un tiroir ? Si je reprenais ma guitare ? Si j'écrivais un journal ? - Nous sommes incorrigibles. Et c'est tant mieux. Ceux qui dénoncent le divertissement, ils le dénoncent, le pensent, en écrivent. Ils ont des nuits de feu. L'épreuve du Spleen ou de l'Ennui est-ce en bâillant « à quoi bon » que Baudelaire la traverse ? -  Absurde, que de pages noircies en ton nom ! - Pour ce qui me concerne je préfère voir le temps dépouillé comme un temps libéré des impératifs et des scansions du travail, celui de l'otium latin, qui s'oppose au negotium : oisiveté vs négoce. Au temps de Ciceron, il s'agit clairement d'un privilège réservé aux patriciens, au temps du confinement ce n'est plus un privilège c'est une expérience paradoxalement collective, pour ceux et celles qui ne sont pas « en première ligne » - Quant à ces derniers, dont les heures de travail s'alourdissent, s'enfièvrent et angoissent, il paraît plausible que les modalités de leur rapport au temps se trouvent également modifiées par le séisme. Qui aurait  songé de « travailler » 60 heures par semaine il y a quinze jours ? Mais ce « travail », volontairement assumé voire recherché, dans quelle mesure est-il comparable au travail ordinaire ? - En tout cas ne faudrait-il pas que l'on en vienne à le considérer comme tel et demain, à clamer travailler plus pour gagner plus, transformant ainsi l'exception en norme dans le cadre de la « répétition générale ». Certains en rêvent, je n'en doute pas, ils testent. Tel le patron d'Amazon, entreprise absolument « essentielle » où tout continue de tourner, comme avant, avec cependant moitié de personnel. J'ai vu cela hier soir, dans l'émission d'Envoyé Spécial que j'ai regardée, presque par devoir mais au final avec intérêt ; pour la première partie notamment, qui restituait l'historique des déclarations de l'OMS et celles des responsables politiques... En un parfait décalage et absolue « transparence » s'y exhibaient les « contradictions » et contorsions discursives  déjà soulignées, elles trouvent leur apogée dans la bouche d'Edouard Philippe « Je ne laisserai personne dire qu'il y a eu du retard sur les prises de décision ». L'un de mes lecteurs, J.B, m'écrit à juste titre : « Ah ! -Je ne vais pas me gêner : le vendredi 13 mars à 13 heures, il interdit tous les lieux de rassemblement : théâtres, cinémas, musées, galeries, cafés, restaurants, etc. On ferme jusqu’à nouvel ordre.

Et le dimanche 15 mars il convoque des centaines de milliers de Français aux urnes. Combien de maires infectés? Combien d’assesseurs ? Combien de scrutateurs ? Combien d’électeurs ? Et on commence à compter les morts parmi ces maires, ces assesseurs, ces scrutateurs, ces électeurs…». C'est vrai, les élections j'ai omis d'en parler : je ne suis pas allé voter, non par principe ou nonchalance mais parce que je jugeais (je n'étais pas le seul) ridicule qu'on maintienne l'isoloir à la veille de l'isolement. Paradoxe de ces jours où il n'y a (aurait!) plus qu'une actualité : difficile le lendemain de passer l'éponge sur ce que l'on a solennellement déclaré la veille. L'ardoise médiatique est bien moins amnésique qu'à l'habitude.

 

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