Journal #5 / dimanche 5 et lundi 6 avril - Philippe Castellin

Jour de confinement après jour, Philippe Castellin reste en éveil pour décrypter les nouvelles du monde extérieur.

  

Dimanche 5 avril

Il ne se passe rien le dimanche.
En cas d'ennui regarder le Pape prononçant la messe des rameaux dans la Cathédrale Saint-Pierre, déserte. Si vous avez manqué le live, le différé est en ligne, ici : https://www.youtube.com/watch?v=s_L6Kg2ZEO8
À Ajaccio nous ne sommes pas surpris ; les cérémonies et  processions publiques de la Madunnuccia, qui ont lieu chaque année le 17 et 18 mars ont été anulées ; le hasard (la providence ?) veut que ces cérémonies instaurées par les Génois soient dévolues à la Vierge Miraculeuse de Savone, Notre-Dame de la Miséricorde, et trouvent leur origine historique (1656) dans le rôle que celle-ci aurait joué pour protéger les Ajacciens de la peste. Compte tenu du rôle joué par les Évangélistes de Mulhouse dans la propagation du virus à Ajaccio, on pressent en tout ceci l'intervention sinon l'intercession du côté Obscur de la Force.

 

Lundi 6 Avril

Les masques étaient naguère inefficaces sauf les FFP2 parcimonieusement réservés à la Première Ligne ; ils sont désormais vivement conseillés (et demain obligatoires) pour tout Planqué de l'arrière qui sort de chez soi ; comme, en pharmacie, tardent les livraisons, y compris de masques bêtement chirurgicaux, il est conseillé d'avoir recours à des « masques alternatifs » ; des patrons sont diffusés et finalement c'est à la portée de tous, moi excepté, célibataire ignare en couture. Même si, de l'avis des Spécialistes, ces masques ne servent à rien ou presque, admettons qu'ils ne font pas de mal. Même Trump conseille qu'on en porte, précisant qu'il ne le ferait pas lui-même : il est vrai qu'il n'en pas besoin. La nature fait bien les choses. Je trouve étonnante cette nouvelle volte-face ou plutôt estime qu'elle anticipe les records de vente qui seront atteints dès que les vrais masques (enfin pas vraiment vrais, non, pas FFP2) seront mis sur le marché, dans les semaines qui viennent. Répétition générale, une fois de plus. Que nous prenions le pli, l'habitude, l'habitus, c'est l'objectif. En attendant, les rues vont bientôt offrir un spectacle carnavalesque tout à fait bariolé si, espérons, l'imagination prend  le pouvoir ; il y aura des masques de toutes les formes et de toutes les couleurs, à pois, à rayures, à carreaux, tendance léopard (ce modèle fera fureur en Corse) ou Aubade ou DisneyLand. Devant sortir pour quelques courses, je me demande comment faire et farfouille, en hâte, dans les greniers pour finalement y dénicher trois solutions : a) une cagoule qui sent encore les lacrymos ; b) un masque de Dark Wador, en plastique ; c) un masque de plongée et le tuba qui va avec. Lequel choisir ? - Hésitant je me fais 3 selfies. Aucun ne me convainc vraiment, pour des raisons diverses, esthétiques ou politiques. C'est alors que m'est venue, lumineuse, une idée : la burqa. Plus besoin de rien, on est protégé à 100% des pieds à la tête. Mais il ne suffit pas d'avoir des idées, il faut les mettre en pratique : google acheter+burqa ne donne rien, Conforama (les masques FFP2 y sont en rupture de stock) ne connait pas ce modèle, déception. On peut par contre se rabattre sur un « One Layer Niqab Black with Flap (Hidden Eyes) Long £21,99 », bonne solution si je savais exactement à combien se négocie la livre/l'€, mais je l'ignore et cela montre que nous ne savons plus grand chose de ce qui se passe, y compris sur le marché des changes, du CAC 40, du DOW Jones ou du prix du baril de brut, bien que la Bourse, tout de même, soit une activité « Essentielle ». À l'aveuglette, j'ai ignoré le taux de change et commandé mon  Niqab Black with Flap (Hidden Eyes) Long qu'Amazon se fait fort de me livrer dans les meilleurs délais. Pour l'heure, nécessité ayant force de loi, mes courses je les ferai avec cette cagoule dont le port, naguère, me désignait comme un black block potentiel, sinon un terroriste. Si, dans la rue, ils me contrôlent, je refuserai le prélèvement d' ADN. Me voyant sortir mon fils Élie me propose d'utiliser son casque de moto. J'ai refusé : casque n'est pas masque. Et pourquoi pas une de ces cagoules en soie noire comme en mettent, à moto, les tueurs professionnels. Il ne faut pas tricher avec la loi. Comme il insiste en me disant « Tu cours à l'abattoir », j'ai opté pour mon masque de plongée et mon tuba prêt à sortir ainsi mascaradé. Vous riez ? - Il n'y a pas de quoi. Surtout que le clone anglais de Trump se porte de plus en plus mal et que la Reine s'apprête à chevroter un discours que je veux écouter, je pose la plume tandis que la Royal Joyau apparaît à l'écran, momie crémeuse préparée avec un art quasi thanatologique. L'esprit suit son cours, « masque de beauté » me vient en tête, songeant à la croûte plâtreuse dont certaines se tartinent pour se purifier la peau. Mais l'expression s'inverse : beauté du masque. Comme la Reine parle en anglais et que c'est à peu près inaudible, les monteurs et graphistes se sont hâtés de glisser quelques images d'elle qui datent de la guerre de 40, ça n'a pas suffi pour en faire un Churchill. Ne galvanise pas qui veut. L'esprit poursuivant sa dérive, d'une guerre l'autre  je pense aux masques de 14/18 que nous avons trouvés au village et avons pendus à côté d'un crâne de vache. Efficaces contre le gaz moutarde, nantis d'une cartouche filtrante, le seraient-ils contre le corona ? - Il faudrait que je me renseigne sur l'histoire de ce genre de masques, en tout cas liée comme prévu à celle des guerres, de celle de 14 à celle de Bachar el Assad. Mais au-delà, bien au-delà, et bien plus loin : masque et fêtes, masque et sexe, masque et séduction, masque et transgression, masque et châtiment, masque et art, masque et ethnologie, ouf... Sous ses aspects scientifiques  et positivistes, le corona a aussi cette bizarre propriété de réanimer une foule d'images, une quasi mythologie. « Larvatus prodeo » disait Descartes, « je m'avance masqué ». Mais traduire  larvatus par masqué, c'est aller vite et, restant dans le même champ, passer en quelque sorte du blanc au noir. Masque provient d'une racine attestée aussi bien dans la zone ibérique que latine (mascara, maskara, etc.) et désigne le masque au sens propre mais surtout les démons et sorciers, l'alliance des deux sens se produisant au niveau de la couleur noire et peut-être de la boue noire dont on s'enduisait le visage en guise de masque. Or larvatus, lui, renvoie à larva, dont hérite le français « larve » et rassemble aussi bien la blancheur qu'une apparence (voire une apparition) fantomatique, ce deuxième aspect manifestant que derrière la larve se profilent les Dieux lares, âmes des ancêtres. Bref, on n'impose ou interdit le port du masque sans que tout un tréfonds ne se soulève et, descendu pour finir faire mes courses à visage découvert je me suis senti trop nu et trop vivant au milieu d'un peuple de spectres aux grands yeux désapprobateurs. Pas si méchants que cela ces spectres. Une petite vieille dame m'a souri parce que son masque pendouillait, un élastique cassé, elle s'efforçait de le maintenir en le tenant de la main, et j'ai trouvé que oui, elle ressemblait à Casper plutôt qu'à Fantomas.
Le sérieux m'est revenu en remontant mes six étages. Plutôt que Descartes j'aurais du mentionner Nietzsche, « tout ce qui est profond aime le masque » ou quelque chose de ce genre, c'est dans Par delà le Bien et le Mal. Non loin de la Naissance de la Tragédie, Apollon et Dionysos, l'un non pas opposé à l'autre mais l'impliquant, le masquant. Mais je deviens trop sérieux, Friedrich ne le pardonnerait pas. Ce soir je regarde Spiderman, quand il pose le masque et pour ainsi dire se défroque.

    

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