Les fables de la pandémie - Robert Colonna d'Istria

L’homme confiné imaginé par Robert Colonna d’Istria tire quelques conclusions et perspectives morales du monde tel qu’il nous est apparu ces temps-ci dans toutes ses scandaleuses imperfections.

  

  

Les fables de la pandémie

 

Il rêvait. Il se disait que la situation aurait pu constituer la matière d’une fable. Depuis le fond des âges, la peste avait inspiré historiens et écrivains, qui l’avaient trouvée éclairante sur la condition humaine. Pourquoi ce petit coronavirus, qui avait mis le monde à l’arrêt, ne le serait-il pas ? Il ne s’agirait pas d’écrire les animaux malades du covid – bien qu’il y eût là, pourquoi pas, une veine amusante à explorer et des vérités substantielles à mettre à en lumière –, mais de trousser un gentil petit conte sur « les pays malades d’eux-mêmes ». Car la crise qui ébranlait le monde n’était pas tellement une crise sanitaire, pas seulement une crise économique – même si l’une et l’autre avaient à leur actif pas mal de dégâts –, mais elle était avant tout, par-dessus tout, une crise politique, au sens le plus large du terme : les gens ne savaient plus trop ce qu’ils faisaient ensemble, pourquoi ils étaient ensemble, où ils allaient. C’était du moins ce que la crise avait révélé. Le passage d’un monde de certitudes, de relatif confort, de tranquillité, à un monde condamné à une impuissance dramatique, n’était pas le fruit du hasard ou du destin, mais la conséquence d’une immense, d’une très longue imbécillité collective. C’était l’information la plus claire – la plus triste – la plus préoccupante – qu’il retirait de semaines de confinement, avec l’intuition que c’était dans ce champ-là, le champ politique, que se trouvait l’explication de la crise et sa solution.

 

Il constatait que les personnes âgées, dont les défenses immunitaires, du fait de l’âge, étaient affaiblies, constituaient les gros bataillons des victimes du covid. Dans sa région, 82% des morts à cause de la maladie avaient plus de 75 ans, 94% avaient plus de 65 ans. Âgées ou pas, beaucoup de victimes du coronavirus – la plupart – étaient des personnes déjà atteintes de problèmes de santé, ignorés des pouvoirs publics depuis des années. On trouvait des personnes souffrant d’affections pulmonaires, difficiles à guérir, mais simples à prévenir : il eût suffi d’affronter les lobbies pétroliers, qui, via les avions, les voitures, les bateaux, étaient les principaux producteurs, émetteurs et dispensateurs de particules fines dans l’univers – et dans les bronches. Les victimes du covid se recrutaient également chez les personnes atteintes d’obésité, maladie – comme celles provoquées par la pollution – difficile à guérir, mais simple à prévenir : elle était la conséquence de la mauvaise alimentation, liée au laxisme de la règlementation, fruit du lobbying des industries agro-alimentaires, qui à toute force fourguaient sodas, biscuits, conserves bourrés de sucres et de mauvaises graisses. C’est-à-dire qu’en dehors de ces trois catégories – personnes âgées, personnes aux bronches fatiguées, obèses –, les dégâts du coronavirus étaient somme toute modestes. Et, pour au moins deux de ces catégories « à risque », une bonne politique sanitaire aurait pu – dû – les protéger. Comment pouvait-on tolérer plus longtemps, se demandait-il, que ces problèmes de santé, terriblement mortels, qui duraient depuis des années, qui coûtaient cher à la collectivité, qui avaient des solutions simples, que ces problèmes puissent continuer à se propager dans le monde ? Il faudrait écrire la fable de l’acharnement – ou la fable du scandale.

 

Il ne pouvait s’empêcher de remarquer que, partout, la décision de confinement avait été prise dans la précipitation. Alors qu’elle était plus que probable, personne n’avait envisagé la pandémie, et aucun pays ne l’avait prévue, prévenue, préparée. On savait que pouvait survenir une marée noire, des inondations, une submersion de la terre par la mer – des plans de lutte contre les risques majeurs étaient prêts un peu partout –, mais, alors que tous les services de renseignement du monde, tous les services de recherche médicale de la planète, tous les virologues de la création – et même Bill Gates – n’ignoraient pas les risques d’une pandémie, la plupart des gouvernements – en tout cas dans les pays occidentaux dits développés – n’y étaient absolument pas prêts. Aucun « plan pandémie » nulle part. Ce qui était hallucinant. La France disposait d’un « plan blanc » pour les hôpitaux, prévu pour les situations tendues, qui avait bien fonctionné, et permis à l’appareil hospitalier de tenir le choc et de remplir sa mission. Mais rien n’avait été imaginé pour le reste de la société – écoles, entreprises, administrations, commerces, etc. – : comme beaucoup de ses voisins, la France avait été prise au dépourvu. L’Allemagne seule avait fait exception. Elle avait à la tête des services de santé un spécialiste de la question des virus, expérimenté et aguerri, qui avait longtemps travaillé sur cette question et n’en ignorait pas l’importance, et à la tête du gouvernement une chancelière, scientifique de formation, accessible à ces questions. Ils avaient réagi rapidement, ce qui était décisif. Là, avait été mise en œuvre une politique plus souple et plus efficace qu’ailleurs, moins brutale que le confinement absolu, notamment fondée sur des tests systématiques et le confinement des personnes contagieuses… « Gouverner, c’est prévoir » : cette maxime de bazar n’allait pas manquer de tourner et retourner dans les chaumières, pour creuser – sinistre nouvelle – le fossé entre le peuple et ceux, tous plus ou moins les mêmes depuis si longtemps, qui les gouvernaient. Dans les chaumières, on se raconterait la fable de l’improvisation.

 

Il se souvenait qu’une dizaine ou une douzaine d’années plus tôt, on avait reproché à la ministre de la Santé de l’époque, alors qu’une sale épidémie de grippe était à craindre, d’avoir procédé à des commandes considérables de masques pour protéger la population. À cette époque, les responsables des hôpitaux constituaient des stocks ; depuis, on avait institué la règle d’une gestion à flux tendu. C’était moderne. On commandait désormais les produits quand on en avait besoin. Pour la vie quotidienne des établissements, ce principe était à la rigueur suffisant ; il avait même permis de convenablement faire face à la crise sanitaire. Mais quand il avait été question d’équiper tous les soignants du pays et toute la population en masques, cette politique – rigoureuse sur le plan de la gestion – avait montré ses limites, et fait perdre plusieurs précieuses semaines. Elle avait conduit à une communication brouillonne, pour tout dire stupide : « Non, non, les masques ne servent à rien », expliquait-on, tout simplement parce qu’on n’en avait pas, et qu’il était impossible de s’en procurer ; tout cela quelque semaines avant au contraire d’apprendre aux populations que les masques étaient très utiles, indispensables, voire obligatoires… Cette rigueur bornée dans la gestion avait conduit à une politique certainement coûteuse, qui, par sa lenteur, avait probablement favorisé la propagation du virus. Qui en serait responsable ? À quel haut fonctionnaire, à quel homme politique, qui avait tenu en mains les rênes de la politique de la santé depuis dix ou douze ans, à quel savant sûr de lui, pontifiant et starisé par les médias, allait-on demander des comptes ? La même rengaine, gouverner c’est prévoir, allait tourner en boucle, mais personne, sur le plan politique, n’en tirerait la moindre conséquence.

On avait entendu aussi qu’on ne pourrait pas tester toute la population, qu’une politique de test ne servirait à rien, etc. Pour la même et simple raison : on n’avait pas suffisamment de tests. C’était la raison pour laquelle on avait eu recours au confinement massif de la population. Les tests n’étaient pas une panacée – d’abord par ce qu’ils n’étaient pas d’une fiabilité absolue, ensuite parce qu’ils appréciaient une situation à un moment donné, et que cette situation le lendemain ou le surlendemain pouvait avoir évolué –, ces tests donnaient lieu à des débats interminables entre scientifiques – fallait-il ? ne fallait-il pas ? qui ? quoi ? comment ? pour quoi faire ? –, mais enfin une politique systématique de test de la population aurait peut-être permis de trier les personnes, de ne confiner que les gens contagieux, et les gens à risque – les vieux, les cardiaques, les obèses… –  et d’ainsi éviter – ce qui aura été ruineux – le confinement massif de la population. Et quelques morts. Quelqu’un serait-il jamais responsable des décisions prises dans ce domaine ? Quelqu’un aurait-il jamais à en rendre compte ? Il y aurait à écrire, songeait-il, le masque et le test ou la fable de l’irresponsabilité.

 

Il avait envie d’accuser tous ceux qui, depuis plusieurs décennies, n’ignoraient rien de la pression trop forte exercée sur l’environnement naturel, et qui étaient restés – et restaient – passifs. Il avait envie de les accuser collectivement de négligence. D’irresponsabilité. Toujours d’imprévoyance : les problèmes qui étaient survenus auraient pu – dû – être prévenus. À la fin des guerres, il était d’usage de faire de grands procès rituels : pourquoi n’en ferait-on pas au terme d’une pandémie ? On aurait pu mettre sur la sellette ceux qui depuis des années avaient laissé se développer des modes d’exploitation agricole – en particulier des types d’élevage – qui étaient des pouponnières à virus – grand nombre d’animaux, très près les uns des autres, emploi massif d’antibiotiques, qui rendaient les agents pathogènes résistants… Sans parler de la surexploitation des forêts primaires, détruites pour faire de la place aux champs pour le bétail. Les modes d’élevage industriel – il existait en Arabie saoudite une ferme de 90 000 vaches ! –, devaient obligatoirement, fatalement, un jour ou l’autre avoir des conséquences désastreuses : la planète avait seulement eu la chance, avec le dernier coronavirus, de tomber sur un virus à la létalité faible…

Sur la même sellette, il aurait volontiers installé également tous ceux qui avaient permis l’invraisemblable circulation des personnes autour du monde à laquelle on assistait depuis des années. Qui augmentait de manière exponentielle. Ne fallait-il pas en arriver à la réduire drastiquement, songeait-il, cette population de transportés, en particulier à limiter considérablement le tourisme de masse ? Ce qui serait un bien pour les émissions de gaz à effet de serre, pour le réchauffement climatique – tout le monde le hurlait depuis des années, et on n’en tirait aucune conséquence –, et ce qui serait un bien pour freiner la circulation des virus. Subsidiairement, ce serait un bienfait pour la tranquillité des gens. Mais qui pourrait-on jamais incriminer d’avoir provoqué cette situation, ou de ne pas l’avoir prévenue ? Les lobbies de l’industrie aéronautique ? Les marchands de kérosène, toujours eux ? Qui pourrait-on jamais mettre en cause pour indécence ? « Selon que vous serez, etc. » : il faudrait, pour la suite des temps, écrire la fable des trop gros.

 

Il n’ignorait pas les incroyables difficultés de la politique. À quel point cet art – car la politique était un art, l’ars magna – était subtil, délicat, ardu. Il pensait bien que la gestion d’une crise pareille, dans laquelle on ne disposait que de très peu de bases solides, tenait de la marche à l’aveuglette : d’où venait ce virus ? Comment réagissait-il dans l’organisme ? Était-on protégé définitivement de la maladie quand on l’avait attrapée ? Combien de gens allaient-ils être malades ? Combien de cas graves fallait-il craindre ? Quelle serait, au plus fort de l’épidémie, la hauteur de la vague attendue ? Y aurait-il, après elle, une nouvelle vague ? Immédiatement à la suite de la première ? Plus tard ? Allait-on être submergé ? Le virus reviendrait-il chaque année ? Le virus pourrait-il muter, devenir beaucoup plus dangereux ? Disparaître ? Quels traitements pouvait-on envisager contre cette maladie ? Dans quels délais pouvait-on en espérer ? etc. Personne ne le savait vraiment.

Les décideurs avaient été – légitimement – pris sous les feux croisés de points de vue contraires, inconciliables. Car non seulement il fallait accorder les impératifs sanitaires avec les autres nécessités de la vie collective, mais sur les questions de santé publique les spécialistes se divisaient, apportaient opinions et certitudes contradictoires – ce qui était la moindre des choses, mais ne simplifiait pas la tâche des hommes politiques.

Aurait-il fallu ne pas confiner la population – pour laisser tourner l’économie – au risque d’avoir des dizaines, voire des centaines de milliers de morts ? Au début de la crise, considérant que les principales victimes seraient des personnes âgées, certains avaient imaginé faire la part du feu – laisser les vieilles personnes mourir en grand nombre –, ne rien faire contre le virus, en se bornant à confiner les personnes âgées – avec autorisation de sortie entre 4 heures et 7 heures du matin, comme en Serbie. Il était rapidement apparu que cette politique n’était ni tenable, ni efficace – toutes tranches d’âge confondues, les Serbes aussi avaient été confinés, et les plus de 65 ans l’avaient été un peu plus strictement. Aurait-il fallu maintenir l’économie à l’arrêt, jusqu’à l’extinction sûre et certaine, définitive, absolue de l’épidémie de covid ? Les dégâts économiques et sociaux, dans ce cas, n’auraient-ils pas été – pour ne pas écrire qu’ils avaient été, y compris sur le plan de la santé des gens – bien pires que les maladies guéries ? Aurait-il fallu confiner ? Ne pas confiner ? Tester ? Traiter ? Déconfiner d’un coup ? Par paliers ? Tout remettre après l’été ? C’était infernal. La terre était pleine, après coup, de savants qui réécrivaient l’histoire, avaient réponse à tout, alors que personne ne savait rien.

Il n’entendait absolument pas, au grand air de sa terrasse, rejouer la scène que le monde politique avait donnée, et dans le confort de sa solitude délivrer la moindre leçon, critiquer ce qui avait été fait, expliquer ce qu’il aurait fallu faire : il n’en savait rien. Pareilles remarques eussent été trop faciles, et absolument vaines, lamentables illustrations de La Mouche du coche. Comprendre ce qui s’était passé et tenter, pour la suite, d’en tirer des leçons, voilà qui était plus intéressant.

 

Il parlait de crise du politique, pour une raison principale : pendant la pandémie, le politique s’était trouvé – c’était son lot depuis belle lurette – à la remorque de l’économie, de la mode, de l’air du temps. Autant dire que les responsables politiques se condamnaient à suivre – à obéir, bien souvent –, quand ils auraient dû montrer la voie. C’était un sûr critère de faiblesse – et probablement de décadence.

Il estimait qu’un signe de l’impuissance politique – donc du déclin des sociétés – était cet acronyme inventé par Margareth Thatcher, TINA, pour there is no alternative. Quand les hommes politiques disaient : il n’y pas d’autre solution possible, c’était que l’obéissance aux terribles lois du marché était passée par là. Ils travaillaient avec l’épée des fonds de pension dans les reins.

Il s’attristait de voir tous les gouvernements du monde, en matière de politique sanitaire comme dans les autres domaines de la vie publique, entièrement soumis aux grands groupes industriels et financiers, aux grandes entreprises, et peu préoccupés, en fait, par les petites – voire les très petites – entreprises, et par les gens – voire les petites ou les toutes petites gens dont la terre était peuplée. Non seulement les lobbies étaient extrêmement actifs tout autour de la terre, orientant, gênant, contraignant les décisions publiques – ce qui avait conduit à des extravagances sur le plan sanitaire ; en autorisant toute une série de produits dangereux, on avait détraqué le climat, favorisé le développement de maladies, altéré la santé des gens –, mais le gendarme de la politique sanitaire mondiale, l’OMS, Organisation Mondiale de la Santé, était désormais financée par les laboratoires pharmaceutiques… Comme si on avait demandé à Volkswagen, grand trafiquant de logiciels sur les moteurs diesel, de légiférer sur la pollution de l’air…

Il s’inquiétait. La perte de confiance dans le politique était un signe annonciateur de tempêtes sociales, et même de la dislocation de la société. Cette perte de confiance était bien pire que la crise sanitaire et que la crise économique annoncée – qui promettait pourtant d’être longue et ravageuse. Elle avait déjà donné lieu à l’élection de Donald Trump, aux États-Unis, au mouvement des Gilets jaunes, en France. Il redoutait le déphasage croissant entre le peuple et les élites, entre les très riches et les plus pauvres, craignait que ces fossés s’agrandissent et deviennent de plus en plus inacceptables. La crise économique générale promettait des lendemains difficiles.

Les responsables politiques l’entrevoyaient également, et pour masquer leur impuissance et tenter de se rapprocher des gouvernés, ils s’étaient engagés dans une communication à outrance, d’autant plus envahissante qu’ils avaient peu de pouvoir réel et n’avaient rien à dire. Bavardage permanent, souvent source de surenchères et de cafouillage, qui affaiblissait toute autorité. La fable de la parlotte aurait pu avoir pour morale l’Imperatoria brevitas : autorité et concision vont de pair.

 

Il constatait – cela sautait aux yeux de tout un chacun – que la crise avait accentué les récentes évolutions de la société. Pour donner de la substance, de la légitimité, du poids, à leur action, les gouvernements n’avaient à invoquer que deux puissances – en quelque sorte supérieures à l’ordre humain –, le marché, ou les experts. Le fric ou la science : c’était maigre. L’économisme avait enrichi et ravagé le monde. Les experts de tous poils l’avaient ramené aux plus concrètes et aux plus tristes données techniques. Exit l’esprit. Exit la beauté. Exit le plaisir de vivre ensemble. Exit l’histoire, les traditions, l’harmonie avec la nature, avec les autres. La crise sanitaire avait été l’heure de gloire des experts. La crise économique qui lui avait emboîté le pas serait celle du fric, de ceux qui en possédaient – et en désiraient toujours davantage –, de ceux qui le géraient.

Beaucoup d’intellectuels, d’hommes politiques, de pragmatiques, estimaient que la crise ne changerait rien. Que le monde d’après serait le même que celui d’avant. Éventuellement en pire. Lui se prenait à rêver que la grande parenthèse ouverte au XVIe siècle avec la Réforme et la naissance du capitalisme pourrait un jour se refermer. Et que ce jour était peut-être arrivé. Et que l’humanité passerait à autre chose. Il espérait que la crise mettrait une bonne fois le système à genoux. Car si ses mécanismes étaient terriblement puissants, le système présentait aussi d’immenses faiblesses, des fragilités flagrantes – l’emploi immodéré du crédit, les dettes abyssales, le niveau délirant de la consommation et des échanges internationaux, les injustices sociales. Sans parler de sa vulgarité. Ce système absurde, l’humanité avait su s’en passer et vivre – pas si mal – pendant des siècles et des millénaires : pourquoi cette création humaine – car il ne s’agissait jamais que de cela –, pourquoi ne serait-elle pas arrivée à son terme ? Pourquoi ne s’effondrerait-elle pas comme une baudruche usée ? Comme s’écroule un rêve délirant. Pourquoi l’humanité ne saisirait-elle pas la chance, offerte avec la crise, de s’interroger sur une notion centrale : la place de l’économie dans la société. L’économie, c’est-à-dire les lois économiques, les réalités, la pensée économiques. Cette place avait été primordiale, despotique : n’était-il pas temps de remettre l’économie dans un coin – dans une soupente, et non plus au piano nobile, à l’étage noble, de la ranger dans le placard à outils, et non sur un piédestal au centre de la maison. Et surtout pas au dernier étage, près du ciel, où la beauté et l’esprit et l’art semblaient suffire pleinement.

Son deuxième rêve – qu’il habillait en prédiction – était fondé sur le constat que la crise sanitaire avait, partout, à tous les niveaux, provoqué des réflexes de repli sur soi. C’était vrai dans la vie quotidienne, et vrai sur la scène internationale, où étaient réapparues, avec vigueur, les notions de frontière, d’étranger, de « chacun chez soi ». Également la notion – archaïque – de « chacun pour soi » : la crise avait touché 185 pays dans le monde, elle avait exacerbé les tensions existantes, accéléré quelques évolutions antérieures, mais on n’avait pour ainsi dire vu aucune marque de solidarité internationale. Cela n’indiquait-il pas une envie – un besoin – de se recentrer sur soi, sur son marché intérieur ? De recréer des communautés nationales, régionales ? Ne pourrait-on pas assister, quand la machine redémarrerait, à un retour du local, à la victoire, au moins passagère, des somewhere sur les anywhere, de ceux qui sont de quelque part sur ceux qui se prétendent de n’importe où ? Assister au retour des frontières, au retour du vieux clivage, fondement du politique, entre « amis » et « ennemis », les miens et les autres. La crise du grand confinement n’était-elle pas, d’abord et avant tout, une crise de la mondialisation ? Fille de l’universalisme du siècle des Lumières – à moins qu’elle ne fût la conséquence de l’universalisme du christianisme –, la mondialisation pourrait avoir pris un peu de plomb dans l’aile, et, aux immenses et compliquées solidarités internationales – gérées par la BIRD, le FMI, l’OCDE, la BCE -, ne pourrait-on pas préférer d’autres solidarités, de proximité ? Car s’il était bien sûr que c’était dans le cadre d’échanges mondialisés que se créait peut-être le maximum de richesse, c’était certainement au niveau local que s’exprimait la pauvreté, le mal-être. Il fallait à la fois des ponts, pour se relier aux autres, et des portes, pour s’en protéger. Le monde mondialisé, emporté avec la crise, ne serait-il pas remplacé par un monde enraciné ? On avait espéré que le monde pourrait être un village, et on s’apercevait qu’il était malade – au sens propre et au sens figuré. Et si son avenir se trouvait justement dans les villages, les vrais, bucoliques, perdus dans les campagnes ?

Il entrevoyait une troisième direction pour le monde qui pourrait émerger de la crise : la nécessité de prendre soin de la nature, de l’environnement de l’homme, la nécessité de réintégrer l’homme dans son environnement. Il existait un programme scientifique international intitulé One health, Une seule santé, qui avait pour objet, dans mille domaines, de montrer que la santé des hommes, celle des animaux et celle de l’environnement étaient liées. Cette prise en compte lui semblait aussi indispensable que celle qui consistait à privilégier la terre, le terroir, les territoires, ce qu’autrefois on appelait les pays. La fable du retour à la terre serait justement peuplée de paysans.

 

Qui pourrait tracer les contours du monde à recréer ? Comment s’y prendre ? Il avait du mal à accorder à la science une confiance illimitée. N’était-elle pas qu’un moyen parmi d’autres ? Qu’un mythe comme un autre ? Un mythe, ce rien érigé en tout, disait Pessoa. La science n’était-elle pas le mythe des temps modernes ? Vénéré comme une idole par des populations pleines de foi ? Les hommes n’avaient-ils pas placé dans la science la même crédulité irrationnelle qu’ils avaient reproché aux autres hommes d’avoir eu pour la magie, la sorcellerie, la religion ? Pourquoi accorder à la science une légitimité supérieure ? Quels étaient ses titres de gloire ? N’était-elle pas, à bien y réfléchir, qu’une idéologie parmi d’autres ? Avec ses bons côtés, ses forces, mais également avec ses insuffisances – et ses côtés épouvantables. N’était-ce pas l’esprit scientifique, in fine âme du progrès et du monde contemporain, qui, partout où il était parvenu à s’implanter avait déclenché un processus de désintégration des sociétés traditionnelles, des savoirs millénaires parfois d’une richesse et d’une subtilité inouïes ? Au nom de quoi toutes les sociétés traditionnelles avaient-elles été détruites ? Quel intérêt avait représenté pour l’humanité d’obliger les hommes à renoncer à toute spiritualité, pour leur imposer de s’incliner dévotement devant les prodigieuses performances de la science ? Elle avait procuré la puissance. Donné même l’illusion de la toute-puissance. Mais quelles garanties avait-elle jamais apportées d’incarner à la fois le vrai, le beau, le bon et l’utile ? N’était-ce pas la science, en dernière analyse, qui était responsable de l’apparition et de la circulation ultrarapide du coronavirus, et de la crise du grand confinement ?

Le dogme de l’omnipotence de la science devait être discuté. Comment se faisait-il que face à une crise qui perturbait le fonctionnement de la planète entière tout le monde s’en remettait exclusivement aux scientifiques ? Bien sûr qu’ils allaient finir, dans les prochains mois, par trouver un remède, et peut-être un vaccin contre le covid, et que cette maladie, dans les prochaines années, ne serait plus qu’un mauvais souvenir. Mais qui ne comprenait pas que le monde allait être submergé, à l’avenir, par de nouveaux virus, aussi cavaleurs et pas forcément aussi gentillets que celui apparu sur le marché de Wuhan ? Et qu’avant d’apporter des  réponses aux questions qui allaient se poser – dans l’ordre sanitaire –, sans doute aurait-il été préférable de tenter de les prévenir. Pour cela faire appel – pourquoi pas – aux scientifiques, mais également aux penseurs, philosophes, artistes, écrivains, poètes, urbanistes. Pour cela interroger la sagesse populaire, l’histoire, l’ensemble des composantes de la société. Et même les politiques. À tous ceux-là, à chacun, il faudrait demander simplement quel type de société il voulait. À chacun d’imaginer la fable de l’avenir, la fable du monde idéal, la fable des nuages légers et de la lumière limpide. Désirait-on la mer transparente ? L’air respirable ? Une baisse prodigieuse des crises d’asthme ? Le silence ? Ou bien préférait-on repartir en boitant, en se confiant, comme depuis deux cents ans – ce n’est rien deux siècles, rapporté à la longueur de l’aventure humaine ; l’ère de la science moderne approche peut-être de sa fin –, en se confiant à la science et en subissant le poids de son autorité et ses nuisances ?

  

  

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