En étrange pays… - Robert Colonna d’Istria

L’homme confiné de Robert Colonna d’Istria continue avec détachement son exploration du monde nouveau…

  

  

En étrange pays…

  

  

Avec un peu de légèreté, le chef de l’État avait parlé de guerre. Sans doute était-il flatté, en considération de son parcours et de son jeune âge, et dans la perspective de sa réélection, d’endosser les habits de chef de guerre. Peu importe. Sans coup férir, ses « chers compatriotes » – et, ici et là, quelques autres – avaient retrouvé les comportements des époques troublées.

Lui – pas le président, le témoin des événements de ce récit –, lui, guerre ou pas, s’en fichait. Il prenait soin de lui, comme on disait – c’était la dernière formule en vogue. Il veillait à ne pas attraper le fameux virus, en appliquant d’élémentaires mesures de protection, mais c’était tout. Ses proches étaient en bonne santé et ne constituaient pas un sujet d’inquiétude. Tout allait pour le mieux. Il essayait, dans sa tête et dans sa pratique, de vivre normalement. Sans anxiété. Sans penser au lendemain. Un de ses amis l’avait qualifié de confiné confiant. Un autre le trouvait optimiste. À part quelques petits désagréments sur le plan économique, dont il faudrait faire les comptes quand tout serait terminé – mais qui ne pourraient jamais aller plus loin que le plan matériel, c’est-à-dire, même en cas de catastrophe absolue, qu’ils ne pourraient pas aller très loin –, rien ne le préoccupait vraiment. C’est, armé de cette légère insouciance, qu’il observait les effets du virus sur les populations.

 

Au commencement, s’était d’abord exprimée la vieille peur ancestrale de manquer. Peur paysanne, probablement héritée des mauvais souvenirs des guerres d’autrefois. Dans une société d’abondance – et même de surabondance –, qui croulait sous les biens, qui disposait de tous les procédés possibles de conservation, et qui était largement équipée en réfrigérateurs, congélateurs, etc., cette trouille ne manquait pas d’intriguer. À l’annonce du confinement, dans une grande folie panurgienne, les gens s’étaient précipités dans les supermarchés pour en dévaliser les rayons. Ils avaient fait des provisions pour un siège, pour des mois, accumulant les produits les plus insolites – huile, sucre, pâtes : ils avaient entendu leurs grands-mères assurer que c’étaient les « produits de base » –, y compris – Dieu sait pourquoi ? – des quantités phénoménales de papier hygiénique. L’industrie était venue à en manquer. Les usines tournaient à plein régime, donnant naissance à une inattendue catégorie de profiteurs de la crise : les marchands de PQ.

Une autre peur s’était rapidement fait jour, puissante, despotique, individuelle et collective, sournoise, secrète, non dite ou avouée, paniquante, centrale : la peur de la maladie. Les gens s’estimaient en bonne santé, et ne voulaient pas être atteints. Ils ne voulaient pas du virus. Pas du coronavirus. De la maladie. De ses complications. Ils en avaient peur. Peur de mourir. C’était le nœud de la question.

Donc ils avaient peur des malades, qui transportaient la maladie avec eux. Et peur des malades apparemment en bonne santé, qui transportaient le virus sans le savoir, asymtomatiques, pour employer l’expression médicale. Ils avaient peur du voisin. Tout le monde avait peur du voisin. Du passant. Du proche. Du prochain. De l’autre. L’autre devenait la maladie, il était susceptible de porter le virus, la mort. Et si cette crainte de l’autre était un virus ? Et si ce virus était plus puissant que le coronavirus ? Plus toxique ? À suivre.  

La crainte d’attraper la maladie était compréhensible, raisonnable d’une certaine façon, elle était la moindre des choses – qui aurait pu avoir envie de l’attraper ? Elle était raisonnable pour soi, et raisonnable pour les autres – il fallait effectivement mettre des barrières à la circulation de l’agent pathogène. Mais elle s’exprimait de mille manières, parfois envahissantes, paralysantes. Les uns sortaient peu. D’autres avaient peur de sortir. D’affronter la rue. Ils passaient leurs journées à remettre l’heure de leur sortie. À se dire qu’ils n’avaient pas besoin de descendre, que ça pourrait attendre le lendemain. Finalement, ils sortaient aux heures creuses. À ce qu’ils estimaient être une heure creuse, c’est-à-dire n’importe quand. Ils s’équipaient, pour affronter la rue, comme un apiculteur pour aller s’occuper d’abeilles – ou comme un cosmonaute. Ils empilaient les couches de vêtements, les gants, les foulards, les masques, les lunettes. Se tartinaient de gel hydro-alcoolique. Dehors, ils rasaient les murs, évitaient non seulement la foule, mais les gens, tous les gens, les autres. Ils veillaient à ne pas serrer leurs voisins de trop près. Phobie des postillons. Phobie du virus. De la maladie, des autres. Encore et toujours des autres. Saisis de panique, certains ne sortaient plus du tout.

Certains avaient la peur angoissée de faire entrer chez eux le virus exterminateur. Alors ils nettoyaient à grande eau – eau claire et eau de javel mélangées à haute dose – aliments et emballages rapportés de leur chasse aux provisions. Le monde développé avait été saisi d’une phobie hygiéniste – phobie pasteurienne, américaine, contemporaine. La crainte des microbes – et des virus – reprenait le dessus. De savantes explications étaient diffusées sur la toile pour apprendre à laver ses légumes, à assainir ses pots de yaourts, à cuire son lait, à ne pas être intoxiqué par son fromage. À croire que tous les intérieurs du monde – saisis par la crainte – étaient en train de se transformer en chambres stériles. Que chaque intérieur du monde devenait pur et parfait. Peur du virus. Peur du monde. Crainte de la vie.

 

 Les gens voulaient des intérieurs sains, des appartements propres, exempts de virus. Ils voulaient aussi des immeubles sans maladie, donc sans malades potentiels. Nombreux étaient ceux qui ne voulaient pas dans leur bâtiment d’infirmière – ou de soignant ou d’auxiliaire de vie ou de qui que ce soit susceptible d’approcher des personnes atteintes par le virus – et qui leur demandaient de partir, de trouver autre chose. D’aller plus loin. De transporter ailleurs leur contagion et leurs virus. Et qui le leur demandaient non pas de vive voix, dans une agréable et déliée conversation mondaine, ou par une missive polie, dûment signée, mais qui le leur faisaient savoir par lettre anonyme. Ou par un billet doux posé sur le pare-brise d’une voiture. Le plus honteusement du monde. Le plus bassement possible. Véritable peste, le virus réveillait beaucoup de choses endormies, dans la société et dans les cœurs, mais aussi une lâcheté insondable. « Vous êtes susceptibles d’être porteur du virus, veuillez aller habiter ailleurs… »

Entendons-nous : il était parfaitement légitime d’avoir peur en face de la maladie – surtout lorsqu’on appartenait à une catégorie à risque, parce qu’on était vieux, mou du poumon, du palpitant, obèse, diabétique. De là à demander, par message anonyme, à une voisine ou à un voisin d’aller habiter ailleurs ; de là à transformer l’autre en pestiféré ; à s’abaisser à autant de vilénie…

Lui parlait de ces comportements d’autant plus à son aise qu’il était seul dans son immeuble. Tous les autres habitants l’avaient déserté, ils étaient restés dans des maisons au vert, avaient fui vers des cieux plus cléments, étaient morts. Il était seul. Il ne risquait donc pas d’être chez lui contaminé par qui que ce soit : il n’y avait personne. Personne à craindre. Personne à polluer. Personne à dénoncer. Il était décidément un privilégié.

Ici et là, pour les auteurs de lettres anonymes – qui, comme en temps de guerre, s’abritaient derrière la pandémie pour régler probablement des querelles personnelles, pour donner libre cours aux rancœurs et aux vieilles haines –, ici et là des décisions de justice étaient tombées. Et puis après ? Une condamnation à quelques heures de travaux d’intérêt général pourrait-elle jamais être à la hauteur de cette saleté ? Pour ces trouillards, ces salopards tapis dans l’ombre, il aurait pu reprendre à son compte cette formule des sociétés primitives : « Tuer un ennemi est une joie ». Lui, essentiellement doux, prétendait s’en sentir capable. Un ennemi ? Pour ainsi désigner une personne qui a un comportement de bassesse, qui avilit l’homme.

Il était pris d’une grande colère contre ces pauvres diables, mais sans doute d’un mépris encore plus grand. Et de beaucoup de pitié.

 

Dans la ville – un peu –, dans le monde – surtout – avaient fleuri les délateurs. Ceux qui, s’estimant dépositaires de la défense du bien et du bien public, dénonçaient leurs voisins à la police. Ils téléphonaient, postaient des messages électroniques – avec des photos, preuves irréfutables des agissements condamnables –, encombraient les réseaux sociaux de leurs rappels à l’ordre, adressaient, eux aussi, de bonnes vieilles lettres anonymes. Ils signalaient celui qui sortait plus d’une fois par jour, cet autre qui prolongeait indûment ses sorties, et se dégourdissait les jambes au-delà de l’heure quotidienne réglementaire. Ils stigmatisaient un voisin qui, pour un barbecue clandestin ou un apéritif en catimini, recevait des amis en dehors des clous prévus par les décrets. Etc.

À la décharge de ces misérables – les délateurs –, cette pratique était très répandue dans le monde. Plusieurs pays l’avaient systématisée. Certains maires, ici et là, y invitaient : « Si vous êtes témoin du non-respect du confinement, je vous invite à le signaler à la police afin que les forces de sécurité puissent intervenir dans les meilleurs délais ». Le site de la police de Montréal, au Canada, proposait de rapporter en ligne « les situations portant atteinte aux consignes et aux directives gouvernementales en lien avec la Covid 19 ». Et, pour bien préciser les choses, de citer des exemples : « fête à l’intérieur d’un domicile avec des personnes qui n’y demeurent pas » ; « partie de football dans un parc » ; « commerce d’alimentation qui ne respecte pas les règles d’hygiène prescrites ». Le gouvernement colombien avait, lui, ouvert une page sur internet où l’on pouvait dénoncer, anonymement ou non, les étrangers qui auraient pénétré sur le territoire. En Chine, le système avait été poussé au maximum : au plus fort de l’épidémie, certaines régions avaient mis en place un mécanisme de délation organisé et rémunéré par les autorités. Partout, les plateformes téléphoniques de la police étaient saturées d’appels de bons citoyens qui dénonçaient les mauvais. C’était l’heure de gloire des balances.

Ce qui semblait convenir à pas mal de monde. La Neue Zürcher Zeitung (NZZ), journal de référence de la Suisse, voyait ainsi « un aspect positif au retour en force des gens à cheval sur les principes et des mouchards de service ». « Quand on maudit les formalistes pointilleux, y écrivait un chroniqueur, on oublie le rôle important qu’ils assurent. Il est bien facile de regarder de haut les sempiternels donneurs de leçons, qui ne se lassent jamais de nous rappeler le respect du repos nocturne, les interdictions de faire du vélo dans certaines zones ou les panneaux “accès interdit“. Mais en notre for intérieur, nous sommes bien contents qu’ils soient là – prêts à faire le sale boulot, à essuyer les moqueries et les insultes tandis que nous pouvons nous délecter de notre libéralisme. (…) La limite entre l’étroitesse d’esprit et le civisme courageux est souvent poreuse, et à notre époque, cela peut sauver des vies. (…) La délation, c’est la mesure ultime de la protection. (…) Oui, il faut dénoncer les gens qui nous mettent en danger. (…) Vive la honte ! »

Tout cela était-il causé par le confinement, ou bien le confinement ne servait-il que de révélateur à ce qui existait déjà, à cette grande peur latente de l’autre, à cette peur panique de tout ce qui avait des airs de liberté ? Vertige.

Guerre ou pas, épidémie ou pas, maladie, virus, danger ou pas, le règne de la délation n’était qu’ignoble. Ces comportements écœurants et bas n’avaient qu’une cause, obsédante, puissante : la peur. La vraie peur, panique, la terreur, l’angoisse, l’enfermement sur soi, virus bien pires sans doute que celui du covid. Qui tuait à petit feu. Qui rendait malheureux. Passion terrible, qui terrait les gens chez eux, les barricadait en eux-mêmes. Les emprisonnait.

Les rues n’étaient pas vides grâce à l’esprit civique des habitants, mais à cause de leur peur. Entretenue par des flots ininterrompus d’informations angoissantes, stimulée probablement par des collections de rumeurs, elle s’était emparée de la population, de chacun, insidieusement, sournoisement, avec force. Elle était en train de devenir l’âme de la société, la clef de tous les comportements. D’ailleurs, il n’y avait plus de société.

 

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Pendant que les scientifiques s’acharnaient sur leurs microscopes pour tenter de mieux connaître le virus, de le décortiquer, de tenter de comprendre la maladie – avec l’espoir fantasmatique de trouver un jour le « patient zéro », premier être humain porteur de l’agent pathogène, celui qui l’avait transmis au reste de l’humanité, le coupable parfait –, pendant que les laboratoires de recherche étaient en ébullition, certains se persuadaient que la pandémie était le fruit d’une volonté maléfique, d’un complot. Chez ceux-là, la peur existentielle de la mort était doublée d’une autre peur, métaphysique, qui était la crainte de puissants – des ennemis – qui auraient voulu faire main basse sur le monde. Eux, les inquiets, se trouvaient du côté du bien – au moins du côté des petits, des innocents, voire des impuissants –, et ils avaient à redouter les menées de forces terribles, la plupart du temps tapies dans l’ombre, qui voulaient jeter – et serrer – leurs filets sur la population mondiale. 

 

Les uns soupçonnaient les Etats-Unis. Plus exactement l’État profond américain. C’est-à-dire les entreprises et les institutions états-uniennes qui ne voulaient pas perdre leur influence dans le monde, leur pouvoir, leurs marchés. Ceux-là, on les soupçonnait un peu d’avoir lancé le virus dans le monde, mais surtout d’avoir profité de la situation pour attiser les rivalités avec la Chine afin de déclencher une vraie guerre avec l’Empire du Milieu, où les entreprises d’armement, les grandes banques, les principales institutions auraient tout à gagner. Au moins des paquets de milliards de dollars. On avait adressé pareil soupçon à l’administration américaine, quand les tours jumelles de New York avaient été attaquées par des avions civils : on avait pensé que le Pentagone, les services de renseignement, quelques industriels – c’est-à-dire des puissances financières considérables – avaient avec cet attentat fabriqué le prétexte de l’intervention au Moyen-Orient, où depuis vingt ans – la plus longue guerre des États-Unis – se dépensaient effectivement des quantités d’argent folles. Argent qui n’avait bien sûr pas été perdu pour tout le monde.

 

Certains voulaient se persuader que le virus avait été lancé dans le monde pour masquer la faillite du système financier mondial – centré sur le dollar – qui ne pouvait pas manquer de s’écrouler – et qui allait s’écrouler. Ainsi on en ferait porter la responsabilité non à son vice congénital, à ses tares, à la cupidité de ses acteurs, à leur cynisme, mais à une minuscule petite bestiole, soi-disant partie de Chine. Si des milliers de millions de gens se trouvaient sur le carreau, ce ne serait pas parce que le système capitaliste international américano-centré était intrinsèquement mauvais, ou à bout de souffle, c’était parce que – pas de chance – il y avait eu une pandémie…

 

On accusait Bill Gates d’avoir créé le virus pour se faire de l’argent avec un vaccin ou pour contrôler l’humanité – ou les deux à la fois. Tout cela parce que le fondateur de Microsoft avait évoqué, il y a quelques années, un risque de pandémie se développant autour de la terre et qu’il avait à peu près décrit ce qui était en train de se passer. Sur la toile, sa conférence de 2015 avait un succès fou. « Si quelque chose tue plus de 10 millions de personnes dans la prochaine décennie, ce sera un virus hautement contagieux, avait-il dit. L’incapacité à anticiper pourrait rendre la prochaine épidémie bien plus dévastatrice qu’Ebola. » C’était, à dire vrai, pour accuser cet homme, un point de départ un peu court, car ces risques de pandémie faisaient régulièrement partie des hypothèses évoquées par tout le monde – en tout cas par tous les services de renseignement du monde –  et cela depuis pas mal de temps. L’hypothèse d’un virus mal maîtrisé cavalant autour de la planète était un risque qui n’avait échappé à personne – et pas seulement au milliardaire philanthrope.

 

« Big pharma » était aussi dans le viseur. Cet opaque conglomérat, informe réunion des plus gros laboratoires pharmaceutiques du monde et des institutions publiques réglementant la vente des médicaments, ce monstre omnipotent n’inondait-il pas le monde de ses produits coûteux ? Son intérêt, pour en vendre davantage, n’était-il pas, sans cesse, de créer des maladies nouvelles ? Par exemple des maladies virales, pour essayer de proposer d’abord des médicaments, ensuite des vaccins. N’avait-il pas, en permanence, besoin de quantités d’argent pour poursuivre des recherches ? Quoi de mieux qu’une bonne petite pandémie, pour créer un climat d’angoisse largement partagé, et inciter les gouvernements tétanisés, par milliards de dollars et pour des décennies, à cracher au bassinet ?

 

Sur le grill, on trouvait encore les entreprises d’informatique et de communication. Toutes celles qui étaient susceptibles d’organiser, de mettre en musique, via les technologies numériques, le « tracking » des individus, leur « traçage », un contrôle total des populations. Les marchands de caméra, les vendeurs de logiciels de reconnaissance faciale, les fournisseurs d’accès à l’internet, tout ce qui permettait de ne rien ignorer des individus peuplant ce monde, de les suivre à la trace, les « tracer ». Ces entreprises-là avaient évidemment intérêt à créer de la crainte dans le monde : les gens ne seraient que plus enclins à se soumettre docilement à l’ordre social. Et disposés à se laisser contrôler comme de très ordinaires et très dociles moutons. Ils étaient prêts, les gens – cela se pratiquait déjà –, à ce qu’on triturât ensemble les données de leur carte de crédit, de leur téléphone portable – qui comportaient des systèmes de géolocalisation, permettant de les suivre à la trace, qui permettaient de connaître leurs centres d’intérêt, de savoir avec qui ils étaient en relation, etc. –, à ce qu’on mélangeât tout cela aux données de leur situation financière, de leur histoire sanitaire, à ce qu’on n’ignorât rien de leurs activités, les plus intimes, rien de leur entourage, de leurs goûts et de leurs pensées. Ils étaient prêts à ce qu’on fasse cadrer tout cela avec les images prises dans les villes et tous les lieux publics du monde. Qu’on vérifie. Qu’on croise des millions de données. Ce despotisme total, absolu, comme aucune dictature n’avait jamais imaginé en mettre en place, pourrait voir le jour, non seulement sans opposition des contrôlés, non seulement avec leur assentiment, mais c’est eux qui l’auraient demandé. « Tout Puissant Big Brother, délivrez-nous de nous-mêmes, de notre libre arbitre, de nos pulsions. Suivez-nous. Surveillez-nous. Rappelez-nous à l’ordre. Mais, s’il vous plaît, aidez-nous à nous débarrasser du virus. À nous débarrasser à la fois du terrorisme et du virus. »

  

Paranoïaque comme tant d’autres, la vieille maman d’un de ses amis voyait dans l’épidémie la main de l’armée, des puissances militaires. Ne sortant plus de chez elle depuis belle lurette, elle imaginait les soldats voulant s’emparer des leviers de commande de la société, et ayant, à cette fin, commencé par déstabiliser la terre entière avec une bonne grosse épidémie et un effroyable virus. Elle était horrifiée.

 

Tout cela – qui était passionnant à observer – relevait de la très classique et rituelle recherche d’un bouc-émissaire. Quand un malheur survient, il faut un coupable. Déstabilisé par l’épidémie, le Président des États-Unis invitait ainsi à regarder du côté de la Chine. Il ne parlait d’ailleurs du nouveau coronavirus qu’en évoquant le « virus chinois ». Il n’était pas le seul. Le pays où la maladie avait vu le jour était montré du doigt. Les gens venus de cette région du monde – les Asiatiques en général, ceux qui avaient une apparence asiatique – étaient regardés de travers, soupçonnés d’être porteurs de la maladie, coupables de la pandémie. La Chine, son gouvernement, son président, son parti communiste, étaient tous accusés d’avoir dissimulé le départ de la maladie, son importance, de n’avoir pas à temps prévenu la communauté internationale – et d’avoir dans cette opération de dissimulation bénéficié de la complicité de l’OMS, que la Chine télécommandait. La Chine était soupçonnée d’avoir laissé échapper un virus du tube à essai d’un laboratoire, ou même d’avoir délibérément lâché le petit virus dans le monde pour affaiblir une bonne fois l’Occident, etc.

 

À notre époque qui avait cessé de croire à l’existence du destin, d’une fatalité antique, ces trente-six hypothèses d’une cause immédiate à la pandémie – ces trente-six coupables – avaient le mérite d’offrir une explication apparemment rationnelle. S’il y avait un effet, il y avait une cause. S’il y avait une maladie, il y avait derrière une intention maligne. C’était rassurant. Et chacun de trouver mille excellentes raisons, mille preuves, pour accréditer, consolider l’hypothèse de son choix. Elles prospéraient, gaillardes, diffusées en secret au sein de cénacles, ou étalées sur la place publique.

 

Séduisantes ou abracadabrantes, simplistes, complètement idiotes, farfelues, intelligemment construites, peut-être vraies ou en partie vraies – peu importe –, ces constructions intellectuelles avaient en commun de mettre en scène une main noire étreignant le monde. Derrière elles, toujours le même moteur, puissant, protéiforme : la peur. Les peurs. Mille peurs mélangées. Les peurs anciennes que l’épidémie faisait remonter à la surface – peur du déclin, peur du déclassement, peur de perdre son rang –, et les peurs actuelles – de la maladie, de la mort –, peurs éternelles causées par le mal qui courait. Peurs mêlées. Irrationnelles et paranoïaques. Instructives.

Les rues n’étaient pas seulement vides par crainte du gendarme – mobile qui jouait certainement un peu –, mais par une peur infiniment plus profonde, existentielle, qui n’était pas née avec la crise, mais que la crise avait amplifiée : la peur, après que la crise sanitaire se serait transformée en crise économique destructrice, de ne plus pouvoir disposer du même standing, comme on disait autrefois. Du même confort. De la même quantité de matière. De la même sécurité. De la même opulence. C’était la vieille peur des riches – et, comparés par exemple aux Africains, les habitants des pays occidentaux étaient de ce point de vue tous riches –, peur de devoir se départir de l’aisance douillette à laquelle ils s’étaient accoutumés. À laquelle quelques décennies de croissance économique et de bien-être matériel avaient accoutumé les habitants – et qu’ils tenaient pour le nirvana. Vivre vieux, avec beaucoup d’argent, dans un appartement bien chauffé : cela n’était-il pas devenu un des sommets de la civilisation ? N’était-ce pas la crainte de voir disparaître tout cela qui expliquait la peur absurde, en train, à la faveur de l’épidémie, de s’emparer du monde – du moins du monde occidental, prétendument développé, en tout cas riche ?

On y avait peur de la mort – ce qui encore une fois était la moindre des choses ; quand on est vivant on sait qu’on va mourir, et on craint cette issue, à, laquelle on veut donner un sens –, mais derrière cette crainte ne voyait-on pas poindre le refus du caractère tragique de la vie, qui était le critère de la société contemporaine européenne, matérialiste et riche ? Alors on avait peur, du risque, de l’incertitude, d’avoir à se restreindre, d’avoir à se déranger, peur de manquer de quoi que ce soit, peur de l’accident de la vie, de la douleur, peur pour soi, pour le voisin, et pour finir peur de la peur.

Alors à tout ça, il fallait un coupable. 

 

———

 

Le chef de l’État avait parlé de guerre. On avait donc, logiquement, vu apparaître des profiteurs. On les avait vus sortir de leurs trous comme les rats s’échappent des égouts quand l’eau y monte.  On avait vu se développer toutes les petites – ou les grosses – saloperies habituelles aux temps de crise, aux temps de guerre.

On avait vu fleurir les morts de faim, prêts à tout pour gagner de l’argent – faire de l’argent, comme ils disaient, make money pour le dire en v.o. – qui trafiquaient sur les produits de première nécessité. Les pays – la France n’y avait pas échappé – s’étaient laissé manquer de masques pour faire barrage au virus. On avait aussi de grands besoins de gel antiseptique – les SHA, comme disent les professionnels, en prononçant « chat », pour solution hydro alcoolique. Il n’y avait pas assez de respirateurs, pour soulager les malades en état grave.

Pour tous ces produits avaient vu le jour des petits marchés parallèles, contrôlés par personne, proposant des produits de la plus basse qualité, ne répondant à aucune norme. Les réseaux de trafiquants de masques pullulaient – le grand sport avait consisté à vendre pour bons des produits périmés, qui ne protégeaient plus rien du tout. Sous cape des margoulins essayaient d’écouler des stocks de gel hydro-alcoolique fabriqué avec de l’eau du robinet. Des crevards, qui l’avaient volé dans un hôpital, était même allés jusqu’à proposer, sur un site de petites annonces, un respirateur artificiel. Des mafias, en Afrique, essayaient de fourguer de la fausse chloroquine, spécialité pharmaceutique employée pour lutter contre le covid.

Des escrocs, déguisés en flics, contrôlaient les passants, et encaissaient les amendes : 135 euros si vous payez cash, sinon c’est le montant majoré. Au vu d’une vague carte et d’un pseudo brassard, les passants payaient. Une dizaine d’amendes, ça faisait en une demi-journée l’équivalent d’un gentil petit mois de smig : un aimable business.

La police avait attrapé des gens qui allaient voler des stocks de masques dans les hôpitaux pour les revendre au marché noir, et se remplir les poches. Des ordures qui, pour gagner de l’argent, n’hésitaient pas à exposer les soignants à être privés de protection et à travailler face à face devant la maladie. Douze balles dans la peau, à ceux-là, rien d’autre.

Le sommet avait été atteint au Canada. Les cadres d’une maison de retraite du Québec l’avaient abandonnée quand elle avait été contaminée par le virus. Ils avaient eu la trouille et avaient filé. Direction, médecins, personnel soignant avaient en chœur laissé les pauvres résidants macérer dans leurs couches pleines, sans manger, sans le moindre soin, sans surveillance… Plusieurs s’étaient blessés. Deux étaient morts. Les responsables de telle ignominie mériteraient le sort autrefois réservé aux commandants de bateau quand ils désertaient : la pendaison, sans autre forme de procès. Avant cela un romancier de talent pourrait essayer de reconstituer la vie de ces pauvres diables – les fuyards –, confortablement installés chez eux, dans leurs beaux appartements ou leurs villas cossues, en train de se goberger, de faire des mamours à leur conjoint, des risettes à leurs enfants, des plaisanteries avec leurs copains, s’efforçant de mener une vie normale sachant qu’ils avaient abandonnés dans leur déjections, sans soin, sans nourriture les pauvres vieux contaminés par le virus…

 

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Le virus servait de révélateur aux failles, aux tares, aux côtés obscurs du monde et de la ville. Aux faiblesses de chacun. Mais il en mettait aussi en lumière, individu ou groupe, la meilleure part. La crise montrait au grand jour ce qui dans le cours de la vie ordinaire était masqué par l’habitude, caché par la prospérité – ou les espérances ou l’illusion de la prospérité. Elle soulignait les mérites de ce qui allait bien, dont on passait son temps à se plaindre, sur quoi on avait l’habitude de pleurnicher. À chacun, à tout, la crise donnait une petite leçon de vérité.

À quelques-uns, elle offrait de se distinguer : ils apparaissaient – à bon droit – comme les « héros » de la période. C’était ceux qui traversaient ces heures difficiles en ayant peur, comme les autres, mais qui surmontaient bravement cette peur, pour faire leur travail, faire tourner la société, faire marcher la grande machine sociale, et d’abord qui soignaient les malades. Et s’en occupaient non seulement avec efficacité, mais avec humanité. Preuve de la qualité de leur formation, et, dans l’ensemble, quoi qu’on ait pu raconter dans les temps ordinaires, du bon fonctionnement de l’appareil hospitalier qui, jusqu’à preuve du contraire, avait rempli sa mission et tenu le choc.

C’était le grand mérite de la peur qui avait recouvert le monde : elle faisait apparaître qu’on pouvait la dominer, l’ignorer, la mépriser, s’en moquer, et faire son devoir. Et qu’en étant simplement droit, humain, loyal, on devenait un héros – au moins à ses propres yeux, ce qui était considérable. Et même aux yeux de tous ceux qui, le soir, à heures fixes, tapaient dans des gamelles pour remercier soignants, conducteurs de bus, caissières, balayeurs – militaires, policiers, transporteurs, tant d’autres –, tous ceux qui étaient au front, et faisaient tourner la boutique où nous évoluions comme un poisson dans un bocal. C’était la grande vertu de la peur : on pouvait y faire face, ce qui donnait sens et sel à l’existence.

 

La peur qui rodait avait un autre avantage : pour s’en défendre, les gens avaient donné naissance à des flots de petites blagues qui, sur les réseaux sociaux, circulaient à la vitesse du virus. Et donnaient naissance à de sympathiques flots de rires et de sourires, pour oublier les aspects mornes du confinement. C’était bon. En fait d’esprit d’à-propos, il était ébloui par l’imagination et l’inventivité des internautes. Un livre serait à faire, à la sortie, avec les blagues nées du confinement. « L’histoire se souviendra de l’ironie de cette époque, avait écrit quelqu’un, où un pays a été mis à l’arrêt par un gouvernement nommé En Marche. »

  

  

  

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