Paradis perdu - Pierre Lieutaud

Pierre Lieutaud, emprunte à la comptine ses mots d’enfants et ses questions profondes pour évoquer le monde d’hier et celui « d’après »…

  

  

Paradis perdu

C’était un grand Ehpad
où on était heureux,
L’Ehpad du bon Dieu.
Le ciel était toujours bleu
dans l’Ehpad du bon Dieu.
On mangeait des sucreries
de succulents gâteaux de riz
des pâtisseries d’avant
sans qu’on voie passer le temps.
Personne n’avait le diabète,
on y vivait jusqu'à perpète,
c’était une grande famille
où la vie était calme et tranquille,
une grande maison
fleurie en toutes saisons.
Elle montait jusqu’en haut du ciel
plus haut que les gratte-ciels,
autour voletaient des oiseaux
qui semblaient des angelots.
Une musique du fond des cieux
faisait monter des larmes aux yeux,
des arpèges de piano
clairs comme des gouttes d’eau
venus d’on ne savait où
s’en allaient vers les nuages
qui semblaient les marques-pages
d’un livre qu’on ne pouvait voir
mais qui s’ouvrait matin et soir
dans le ciel qui était toujours bleu
de l’Ehpad du bon Dieu.

Maintenant, il est ruiné
les agios l’ont rattrapé,
il ne peut plus rien payer.
Pauvre bon Dieu si généreux,
un banquier au costume noir
le poursuit matin et soir.
Il s’appelle Méphisto
et il est pas rigolo.
J’annule tes dettes en entier
si tu cèdes en totalité
les âmes de tes pensionnaires.
Tu es coincé, fais pas le fier
et ne t’inquiète pas pour eux,
j’ai un personnel besogneux,
une nuée de diablotins
s’occupera soir et matin
de les chauffer au brasero
de mes hangars, mes entrepôts.
Maintenant, ne discute plus,
signe et va-t-en et n’oublie pas
que tous ces gens-là sont à moi.

Et pour nous c’est le grand l’hiver,
nous sommes redescendus sur terre,
pour un bout de vie provisoire
jusqu’à la fin de notre histoire.
Là où nous sommes depuis,
Dieu n’est plus là, il est parti,
Il a emporté le ciel bleu,
Les gouttes d’eau de son piano
la musique du fond du ciel
les oiseaux lyre et les gâteaux.

On a dit à ma pauvre femme
que voilà, j’ai perdu mon âme,
que je suis devenu dément,
que l’Alzheimer est à ma porte,
que je rejoins la cohorte...
Mais moi je sais qu’il reviendra
et qu’il m’emmènera là-bas
dans son Ehpad dans les nuages
qui ne sont que les marques-pages
du livre de la fin des temps
que je feuillète en l’attendant.
Dans le ciel, un petit violon
avec le piano, gouttes d’eau,
me jouent un intermezzo
où ils se foutent de Mephisto.

Le protocole est annulé,
C’est ce qu’ils disent en vérité
pour un défaut de libellé,
une erreur de papier mâché,
de plumes d’oie, de tamponnades.
Mon pauvre cœur bat la chamade,
Il est là, il descend du ciel
Et nous partons à tire d’ailes...

  

  

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