La cage aux oiseaux - Pierre Lieutaud

Pierre Lieutaud devient oiseau… un drôle d’oiseau…

  

  

La cage aux oiseaux


Hier, les rossignols sont arrivés. Ils ont chanté toute la nuit. Pour eux, rien n'a changé. Ils passent d'un arbre à l'autre, virevoltent dans le ciel, font des concours de trilles. Ils sont libres et heureux. Moi, je suis prisonnier. Et malheureux.  Alors, ce matin j'ai décidé d'être un oiseau. L'enfermement  n'existe pas et tout le monde peut devenir oiseau. Vous allez rire, me prendre pour un fou. Le fou nie le réel, moi aussi.  Pas d'autre choix pour échapper à la Malédiction.
J'ai attendu qu'un oiseau chante et je lui ai répondu en imitant sa voix.  Je dis sa voix parce que toutes ses modulations veulent dire sûrement quelque chose. À qui s'adresse-t-il ? Certainement  à  moi. Il est seul sur son arbre et aucun oiseau ne lui répond.  Je sifflote, je module, j'enchaîne. Et puis j'arrête et j'attends.

Un long silence. Il réfléchit, un drôle d'oiseau, il se dit. De quel pays, de quelle famille ? J'attends encore un peu et je lui siffle un petit rappel. Il ne doit pas croire que je me suis envolé, c'est une chose qui ne se fait pas en pleine conversation. Il hésite un moment encore et puis il  répond. Un torrent de paroles oiseau, aiguës, rapides, impératives.  Je crois bien qu'il m'engueule ! Il faut dire que je n'étais pas très clair. Je vais recommencer, calmement, en détachant mes sifflements, en m'arrêtant de temps en temps pour lui laisser le temps de réfléchir, de comprendre.

Cette fois, ça  a l'air d'aller ; il a changé d'arbre mais il répond. Il avait certainement des fourmis dans les pattes, comme moi dans les jambes, debout sur l'herbe, dressé sur la pointe des pieds, battant des bras, la tête en l'air, les lèvres tendues en bec de flûte pour imiter sa voix. C’est un chardonneret jaune et rouge, vert et bleu par endroit. Il me regarde. Ses yeux sont deux minuscules diamants noirs, son bec est ouvert et sa petite langue rose et pointue tremble comme un métronome déchaîné. Ce qu'il me dit, je le comprends : tu ne vas pas rester enfermé  dans ce petit jardin de rien du tout ! Viens avec moi sur l'arbre. De la plus haute branche on voit le ciel, la mer, les montagnes et si on s'envole on peut faire le tour du monde. Le tour du monde, je n'en ai pas envie, je veux simplement m'ébrouer  un peu, respirer profondément,  étendre mes bras, écouter la vie. J’ai du mal à grimper jusque là-haut,  par moment je me dis jamais tu n'arriveras à devenir oiseau. Que voulez-vous, le doute m'a toujours habité. Quand je serai oiseau, il faudra s'occuper de ça. Je me ferai psychanalyser par une chouette, blanche, immobile, rassurante.

Finalement,  j'arrive là-haut… Nom d'une pipe ! Quel paysage, quelle immensité, quel ciel bleu !  Je suis si ému  que je parle homme. Je hurle de joie "Je m'envole, je m'envole". J'ouvre grand mes ailes et je saute. C'est bizarre, je n'ai pas de plumes. Les chauves-souris aussi n'ont pas de plumes et elles volent bien... Alors…

 

Mon pauvre monsieur, vos deux fémurs brisés comme du petit  bois, vos deux épaules luxées, voilà  le résultat. Un homme de votre âge ne doit pas grimper dans les arbres. Vous voulez circuler, circuler, être  libre comme l'air, mais c'est interdit. Comment vous dire ? nous sommes tous des oiseaux en cage.

Il a compris, mais il me raconte des histoires. Le seul oiseau, c'est moi. 

  

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