Un mois de solitude - Pierre Lieutaud

« Y’aura de la joie », lorsque tout cela sera fini, sûrement… sans doute… 

  

Un  mois de solitude

 

Le ciel balade des nuages gris au-dessus de la ville. Je tourne la cuillère de mon café en rêvant. Derrière les carreaux de la fenêtre, les pigeons attendent les miettes. Moi aussi, j’attends. Depuis un mois de silence et d’ennui que le monde redémarre. Bientôt, j’en suis sûr, les cloches annonceront la fin des temps mauvais et l’arrivée du printemps d’un nouveau monde. Il y aura des orchestres symphoniques dans les rues, des orchestres de chambre dans les halls d’immeubles, les cours intérieures, des pianos aux carrefours, des violons dans les cages d’escalier. Les statues auront le sourire, les petites fontaines chanteront des berceuses, les grandes fontaines des symphonies. Les mannequins de haute couture défileront en robes bleu azur brodés de fleurs multicolores, les bus seront à impériale, les pompiers aux casques d’or, agrippés comme de petits essaims d’abeilles aux camions rouge carmin, agiteront des clochettes pour ouvrir leurs routes vers des feux de joie qu’il ne faudra pas éteindre. Les facteurs seront de retour, sacoche à l’odeur de cuir, casquettes et bicyclettes, les gendarmes désarmés sillonneront les rues en dansant sous la pluie. Aux carrefours, l’armée du salut dira bonjour de quoi avez-vous besoin, dans les églises aux portes grandes ouvertes, Dieu et ses anges, archanges et compagnie, tendront les bras dans des froissements de plumes blanches, sur les parvis les curés donneront des bonbons aux enfants et des miettes aux pigeons. Les boutiques de fleuristes pousseront partout, sur les kiosques à journaux à l’odeur d’encre fraiche, le même titre s’étalera sur tous les quotidiens : « L’épidémie est terminée ». Les corbillards seront à vendre, les ambulances transporteront les enfants vers les colonies de vacance, les musées seront gratuits, les milliers de tableaux de leurs réserves, jalousement gardés par des conservateurs hautains, seront exposés en plein vent.

Mon café refroidit. Et moi aussi. Je me sens fiévreux, malade. Allô, le service de télémédecine ? Oui, nous vous écoutons. J’explique mon cas. Rien de grave, monsieur. Un simple reflux. Des vieilles images qui remontent à la surface. Et un petit délire bien compréhensible et anodin par les temps qui courent. Un délire d’espoir. Au revoir…

 

 

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