La poupée balafrée - Mathée Giacomo-Marcellesi

Mathée Giacomo-Marcellesi égrène les souvenirs de sa toute-petite enfance ajaccienne, ils sont comme des colliers de petits perles mystérieusement reliées.

  

  

La poupée barlafrée

 

            À Ajaccio, j’étais à l’école maternelle, à l’École Annexe de l’École Normale de Jeunes Filles sur le Cours Grandval. Notre institutrice était Mademoiselle Pérès. L’Oncle Paul, le frère de Maman, son cadet de 2 ans était officier d’artillerie basé à Alger et il est venu en Corse pour contribuer à la direction des opérations anti-aériennes DCA. Il a mangé chez nous, 3 rue Gabriel Peri,  et il m’a offert une belle poupée de chiffons avec un joli visage en biscuit. Nous étions dans la salle à manger, et à la fin du repas, on m’a fait monter sur la table pour dire une poésie de quatre vers que je venais d’apprendre. J’ai terminé en donnant le nom de la poétesse, Lucie Delarue-Mardrus, et j’ai été applaudie joyeusement.

 

Les feuilles tombent peu à peu,

Les feuilles sont déjà par terre,

En grand silence, en grand mystère

Les feuilles tombent peu à peu.

 

            Par la suite, un dimanche après-midi, nous étions seules à la maison, Maman et moi avec la poupée que m’avait offerte l’Oncle Paul. Nous étions installées dans la salle à manger. Maman lisait dans une posture qui lui était familière, j’étais assise sur une chaise en face d’elle et j’avais installé ma poupée sur une autre chaise, en face de moi. Je parlais à ma poupée, Maman m’observait et m’écoutait. À un moment, on a entendu sonner à  la porte, Maman a longé le couloir pour aller ouvrir. Comme elle tardait à revenir, j’ai été la rejoindre. J’ai reconnu, sur le pas de la porte, Albert Ferracci à qui Maman disait : « Je me fais beaucoup de souci pour mon frère qui est en Indochine. » Albert Ferracci a fini par partir et je l’ai vu descendre les escaliers, il avait l’air déçu. Quand nous somme revenues dans la salle à manger, Maman et moi, ma poupée était tombée et son visage était coupé en deux, en diagonale. J’étais désolée ! Maman m’a dit « Tu vois, les mamans ne doivent pas abandonner leurs enfants ! ». Elle a recollé comme elle a pu le visage de la poupée mais celle-ci est restée balafrée ! J’ai continué à jouer avec elle, avec un vague sentiment de culpabilité.

            Je m’interrogeais intérieurement sur les raisons de la démarche d’Albert Ferracci. Des années après, j’ai pensé qu’il était venu proposer à Maman d’adhérer au Parti Communiste, dont Papa était membre depuis 1943. En fait, Maman était très active, elle avait contribué à fonder L’Union des Femmes françaises à Ajaccio, elle cherchait de la nourriture pour les personnes en difficulté et certaines nous disent encore aujourd’hui combien elles se sentent redevables à son égard : « Ta mère nous faisait manger ! ».

            Dans les années 50, je lisais le journal L’Humanité auquel Papa était abonné. Il disait :

« C’est le journal des pauvres gens ! ».  Il y avait en dernière page une bande dessinée qui retraçait les exploits d’un jeune héros pour la défense des opprimés et qui devait son surnom Le Barlafré à une blessure au visage récoltée au cours de ses combats. Cette B.D. était dessinée par Marcel Tillard à partir d’un conte de Jean-Pierre Chabrol. Je devais apprendre plusieurs années après, que Jean-Pierre Chabrol avait épousé en 1947 Noëlle Vincensini avec laquelle il a eu quatre enfants. Noëlle Vincensini avait participé à la Résistance à 17 ans alors qu’elle était étudiante à Montpellier, elle avait été torturée et déportée à Ravensbrück. Revenue vivre en Corse en 1970, elle a créé la radio Radio Balbuzard en 1979 et, en 1985, l’association Avà basta !, « Maintenant, ça suffit ! », contre les actes de racisme en Corse.

            Ainsi, la  « poupée balafrée » symbolise un peu, pour moi, la lutte contre le malheur !   

 

 

Pour lire d'autres textes de l'auteur : 

    Ma diphtérie dans l’épidémie de 1943

    Rue Gabriel Peri, anciennement Rue de l’Hospice

  

  

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