Ma diphtérie dans l’épidémie de 1943 - Mathée Giacomo-Marcellesi

Mathée Giacomo-Marcellesi raconte à travers une succession de souvenirs-gigogne un événement marquant de sa prime jeunesse. Elle y exorcise surtout un autre traumatisme caché.

     

Ma diphtérie dans l’épidémie de 1943

 

Mardi 17 mars 2020, décision du confinement contre le coronavirus.

            Je constate la correspondance entre le confinement actuel et le confinement, raconté par Boccaccio dans le Decamerone, de dix jeunes gens qui ont fui la terrible peste noire sévissant à Florence en 1348 et se sont réfugiés à la campagne. Pour se divertir, les personnages instaurent une règle selon laquelle chacun devra raconter quotidiennement une histoire illustrant le thème choisi la veille par le roi ou la reine de la journée. Ces dix jeunes gens narrent chacun une nouvelle pendant dix jours, produisant un total de cent nouvelles. Le titre de l'œuvre indique d'ailleurs cette prééminence du nombre 10 puisque déca signifie 10. Il en est résulté un recueil de 100 nouvelles.  Il se trouve que  l’ouvrage Il Decamerone resplendit dans une magnifique édition dont je suis très fière, au milieu des beaux livres reliés disposés sur la bibliothèque en orme de notre séjour !

 

Mardi 31 mars 2020, une semaine après le début du confinement.

             J’ai eu une très longue conversation téléphonique avec mon frère Dominique avec qui j’avais déjà parlé à plusieurs reprises de la diphtérie que j’avais eue à la fin août 1943. Lui-même avait 9 ans. et il en a gardé un souvenir très précis comme de bien d’autres faits, d’ailleurs !  Je lui ai parlé du livre de Anne Ernaux, L’autre fille (2011) que j’avais lu à sa parution en en 2011. L’écrivaine raconte comment, à l’âge de 10 ans, au hasard d’une conversation de sa mère avec une cliente qu’elle a entendue sans le vouloir, elle a appris l’existence d’une sœur plus âgée qu’elle, morte à 7 ans de la diphtérie, deux ans avant sa propre naissance en septembre 1940. Annie Ernaux a appris aussi beaucoup plus tard que ses parents désirent avoir un seul enfant : ainsi elle devait la vie à la mort de sa sœur !

 

 Août 1943

Cet été-là, contrairement à son habitude, notre famille n’était pas montée à Contra-Salvatica à cause des combats qui se déroulaient sur le plateau au-dessus du village de l’Ospédale. Nous étions donc à Purgu (hameau de Sotta), chez Grand-père et Grand-mère Martinelli. On a dit que ma maladie ne se serait peut-être pas déclarée si nous avions été là-haut, dans la fraîcheur salutaire de la forêt de pins !
Je garde des souvenirs très précis de cette fin d’après-midi, avant que je ne sois prise d’aphonie. Je tournais en rond sur la place de l’école de Purgu, je tenais un grand seau en étain à la main. J’ai trouvé une feuille écrite et j’ai voulu la lire, en bougeant la tête de gauche à droite et de droite à gauche comme je l’avais vu faire à Maman quand elle lisait.  Les personnes de mon entourage ont souvent relaté cette façon que j’avais de tourner en rond sur la place de l’école mais personne ne pouvait savoir que j’essayais de lire en imitant la gestuelle de Maman !

 Dominique m’a fait un long récit, très précis, très informé. Il m’a dit que lorsque je suis tombée malade, fin août 1943, je ne pouvais plus parler. On avait fait appeler  le docteur Susini, de Porto-Vecchio, pour me soigner, il est monté mais il a dit qu’il n’avait pas les médicaments nécessaires. Il a suggéré que Grand-père Mathieu, Zi Matteu Martinelli,  aille au dispensaire, près de la marine à Porto-Vecchio, où des médecins italiens soignaient des enfants. Il a précisé que l’un de ces médecins appelé Casassa avait sauvé la vie à un petit garçon du côté de Cala Rossa. Grand-père a attelé au cabriolet le mulet Cervettu et il est descendu demander à ce médecin de venir me soigner. Le médecin a décliné l’offre du cabriolet mais il est monté avec sa moto et son assistant, nommé Gianfriso, était assis sur le siège arrière, tenant sur ses genoux la trousse médicale.

Papa avait pris le maquis avec Jeannot Crispi, ils se cachaient au-dessus du hameau, comme les premiers Martinelli, les compagnons de Pascal Paoli qui ont fondé le hameau. Jean-Baptiste pleurait et pour que sa petite sœur guérisse, il disait les prières que lui avait enseignées Grand-mère Marie-Dominique !

 Dominique m’a dit que le docteur Casassa m’a administré une dose importante de sérum, 3000 unités, en disant qu’il faisait comme son propre père, lequel était lui-même médecin à Milan avant d’être mobilisé. Il a dit aussi que si cette dose de sérum n’était pas suffisante pour me guérir, je mourrais dans la nuit. Il a administré par ailleurs une petite dose de strychnine de 1/mgr, à administrer chaque jour en injection sous-cutanée pour empêcher la paralysie provoquée par la diphtérie.
Le lendemain matin, il est revenu et il a rencontré Grand-père qui travaillait à Santu Petru, ou bien dans le champ au-dessus de la fontaine, Funtanaccia.  Il a dit : « Come stà la bambina ? » (Comment va la petite ?). 

Grand-père a répondu que j’étais encore vivante. Le médecin est monté au hameau, toujours accompagné par Gianfriso.

 Le docteur Casassa a ordonné une série de piqûres et on a fait venir la cousine Pauline Pietri qui descendait de Chera me faire les injections. Les cousins de Maman, Pompée Culioli et son jeune frère Jean dit Chjuccu sont allés à Bonifacio, à pied à travers les sentiers, pour acheter les médicaments prescrits par le docteur Casassa. Beaucoup plus tard, vingt-six ans plus tard, au tout début de l’année 1969, je suis venue à Chera avec Maman pour enregistrer Ziu Ghjann’Andrìa, U Barbutu di Chera, Pauline était présente aux côtés de celui-ci.  Maman lui a demandé de me parler de la diphtérie pour laquelle elle m’avait fait les piqûres et elle s’est écriée :

 « U gruppu di Mattea ! Ghjé falàia à fatti i piquri, è a me zitedda era malata ! »
Le croup de Mathée ! Je descendais te faire les piqûres et ma fille était malade !»).

 Je me souviens encore que lorsqu’elle relevait le drap pour me faire la piqûre, j’avais honte d’être dénudée, car je voyais les hommes qui étaient dans la chambre, près de la fenêtre. Dans la nuit, Grand-père et Grand-mère ont veillé auprès de moi, à la tête du grand lit. Ils se souvenaient certainement des deux enfants qu’ils avaient perdus, Dumenicu âgé de 10 ans, et Santina, âgée de 12 ans, morts de la grippe espagnole alors que Grand-mère était seule, Grand-père n’étant pas encore revenu de la guerre, confiné à Salonique où avaient été envoyés les rescapés de Verdun pour combattre sur le front d’Orient.  

 À Purgu, vers 5 heures du matin, dans la chambre aux murs peints en bleu clair, je me suis réveillée et j’ai demandé, d’une voix étranglée : « A boire ! ». Grand-Mère a été me chercher un verre d’eau. Quand le verre était vide, j’ai dit « C’est fini ! ». Je voulais simplement demander qu’on me donne encore à boire, mais Grand-mère a pensé que je disais que « C’est fini! » parce que je savais que j’allais mourir !

 Le docteur Casassa est revenu avec Gianfriso, et le dernier jour, ils sont montés à l’étage en laissant leur moto sous la fenêtre de ma chambre. J’ai entendu mes frères qui tournaient autour de la moto. Je me suis inquiétée pour eux. Je me suis mise à la fenêtre, j’ai crié « Ne monte pas sur la moto des Taliens ! », devançant ainsi le terme créé par Lacan « Les Taliens » pour désigner les Italiens (sur le modèle des Néandertaliens !). Quand le médecin allait partir, Maman a voulu le rétribuer mais il a dit en la regardant de haut : « Lei mi vuole offendere ? » (« Vous voulez m’offenser ? »).

 

Quatorze ans après

            Le 16 avril 1957, Grand-mère Marie-Dominique est morte brusquement, all’impinsata dit Alexandre, dans son livre A Fola di i Martinelli (« La Saga des Martinelli »). Elle est tombée dans le chemin qui monte vers la maison de Purgu, sans doute victime d’une embolie pulmonaire. Tante Jeanne était venue chez ses parents comme à l’accoutumée pendant les congés scolaires car  elle était professeur de mathématiques au Collège d’Ajaccio et habitait chez nous, Bd François Salini. Ne voyant pas sa mère revenir, elle est descendue et l’a trouvée étendue au milieu du chemin. Elle s’est mise à appeler : « O Françoise ! O Françoise !», car à part Grand-père et Grand-mère, Françoise et Jeannot Crispi étaient les seules personnes vivant dans le hameau. Grand-mère Marie-Dominique a été enterrée deux ou trois jours après, et mes parents sont partis d’Ajaccio en taxi pour les obsèques. Je les ai accompagnés sur le port jusqu’au départ du taxi.

Grand-père était couché, le médecin avait dit qu’il avait un cancer du foie qui ne s’était sans doute pas déclaré quand il travaillait dans les champs, mais qui se révélait à cause du chagrin pour la mort de sa femme. Grand-Père disait :

 « Si n’hé falata a quatredda ! » («  La poutre maîtresse est tombée ! »).

Après l’enterrement de Grand-mère, Grand-père a été amené à Ajaccio, il occupait la chambre qui était celle de Tante Jeanne et Maman m’a dit d’aller lui parler. Il m’a demandé :

 « Ci sò i vecchji chi posani annant’à u muru vicin’à u mari par piddà u soli ? » (« Est-ce qu’il y a des vieux qui s’assoient sur la murette en bordure de la mer, pour prendre le soleil ? »).

Je me souviens que j’ai été terrorisée à l’idée de le voir comme un vieux au milieu des vieux, peut-être aussi à l’idée qu’il risquait de tomber de l’autre côté et j’ai répondu « Innò ! » (« Non ! »). Alors, il s’est tourné du côté du mur et il n’a plus parlé  Plus tard, il a été transféré à la clinique Comiti, devant notre immeuble, et il y est mort quelques jours après. J’ai toujours gardé une sorte de remords pour la réponse que j’avais donnée à sa question. J’ai commencé à penser que j’avais ainsi témoigné d’une grande ingratitude envers celui qui m’avait sauvé la vie en 1943 !                 

 

Vingt ans après           

Le 13 février 1962, j’ai parlé de cet épisode à mon amie Françoise qui préparait l’E.N.S. avec moi, en classe préparatoire au Lycée Fénelon. Nous avions pris ensemble le métro depuis le Foyer des Lycéennes pour rejoindre la place de la République, d’où partait le cortège de plus de 500 000 manifestants qui célébraient les obsèques des morts victimes de la répression policière au métro Charonne, le 8 février 1962, lors de la manifestation pour la paix en Algérie. Dans le wagon du métro, était assis près de nous un vieux monsieur avec de grosses moustaches, plongé dans ses pensées, qui avait l’air d’avoir bien des souvenirs et il m’a brusquement rappelé Grand-père. J’en ai parlé à Françoise en lui disant combien j’avais du remords pour la réponse que j’avais faite  à celui-ci quelques jours avant sa mort. Elle m’a répondu en souriant : « Oui, il devait y en avoir, des vieux qui prenaient le soleil au bord de la mer ! ». Elle-même était très attachée à son grand-père qui vivait alors avec sa fille et ses petites-filles dans leur appartement de Saint-Quentin.

 

Soixante-dix sept après 

Il y a dix mois, avec Dominique et son épouse Dina, j’ai parlé de ma diphtérie et de ce remords qui me hante.  Dina m’a dit :

           

« Tu devrais écrire toute cette histoire, ça t’aiderait ! »

   

Mathée GIACOMO-MARCELLESI et Dominique MARCELLESI


      

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