Voltaire et la variole - Jean-Pierre Fleury

Jean-Pierre Fleury, curieux chercheur de pépites, trouve chez Voltaire un texte passé injustement inaperçu en ces temps de pandémie et de recherche de miracles scientifiques…

  

  

Il y a peu, je fis appel à une mienne amie et néanmoins agrégée de lettres pour m’aider à reconstituer une infime partie du réseau distendu de mes souvenirs prétendus, à leur époque, philosophiques. Il s’agissait de mettre à contribution un auteur classique et lui emprunter à son insu (comment faire autrement ?) une de ses citations destinées –  j’espérai encore que ce fut possible –, à remonter le niveau de l’ouvrage abracadabrantesque que mon outrecuidance littéraire me poussait à commettre. Je me proposais de narrer les infortunes sanitaires d’un malheureux pangolin qui, avant de covider la Terre entière, s’était fait refiler la chose par une chauve-souris de ses amis qui elle-même, la tenait de l’Empereur de Chine en personne... Et là! Zadig ou Pangloss, à moins que ce ne fut un autre, aurait dû intervenir opportunément pour raconter à qui voulait l’entendre (j’étais de ceux-là) comment il tenait sa vérole de la Marquise de X (la déontologie et surtout l’oubli m’interdisent de la citer), elle-même la tenant du maréchal de X qui en avait une carabinée depuis sa dernière rencontre avec le cardinal X...

Mon amie et néanmoins agrégée de lettres qui ne trouva aucun texte de Voltaire, suggéra gentiment que j’avais sans doute rêvé mais m’apporta mille consolations en me révélant la onzième de ses lettres philosophiques intitulée : Sur l’insertion de la petite vérole.  Londres 1728.

Il y est question de mamans circassiennes inoculant la petite vérole à leurs enfants pour les prévenir de la maladie (les mamans circassiennes sont aimantes et attentives, comme les mamans arméniennes, leurs voisines). On y cite l’exemple de la Chine, une nation qui passe pour être la plus sage et le plus policée de l’univers.  On apprend que l’évêque de Worcester a prêché à Londres l’inoculation et a démontré combien cette pratique avait conservé de sujets à l’État. On y découvre (est-ce vraiment une surprise ?) que dans le Royaume de France, les experts et les politiques n’ont pas réussi à s’accorder à temps pour imposer ce traitement venu d’ailleurs.  Personne ne s’est fait inoculer, l’honneur est sauf, mais la lettre de Voltaire datée, il est distrayant de le souligner, de 1728, ne manque pas de souligner que « si on avait pratiqué l’inoculation en France, on aurait sauvé la vie à de milliers d’hommes »…

 

LETTRE PHILOSOPHIQUE XI.  SUR L’INSERTION DE LA PETITE VÉROLE

On dit doucement dans l’Europe chrétienne que les Anglais sont des fous et des enragés : des fous, parce qu’ils donnent la petite vérole à leurs enfants pour les empêcher de l’avoir ; des enragés, parce qu’ils communiquent de gaieté de cœur à ces enfants une maladie certaine et affreuse, dans la vue de prévenir un mal incertain.  Les Anglais, de leur côté, disent : Les autres Européens sont des lâches et des dénaturés : ils sont lâches, en ce qu’ils craignent de faire un peu de mal à leurs enfants ; dénaturés, en ce qu’ils les exposent à mourir un jour de la petite vérole.  Pour juger laquelle des deux nations a raison, voici l’histoire de cette fameuse insertion dont on parle en France avec tant d’effroi.  

Les femmes de Circassie sont, de temps immémorial, dans l’usage de donner la petite vérole à leurs enfants même à l’âge de six mois, en leur faisant une incision au bras, et en insérant dans cette incision une pustule qu’elles ont soigneusement enlevée du corps d’un autre enfant.  Cette pustule fait, dans le bras où elle est insinuée, l’effet du levain dans un morceau de pâte ; elle y fermente, et répand dans la masse du sang les qualités dont elle est empreinte.  Les boutons de l’enfant à qui l’on a donné cette petite vérole artificielle servent à porter la même maladie à d’autres.  C’est une circulation presque continuelle en Circassie ; et quand malheureusement il n’y a point de petite vérole dans le pays, on est aussi embarrassé qu’on l’est ailleurs dans une mauvaise année.  

Ce qui a introduit en Circassie cette coutume, qui paraît si étrange à d’autres peuples, est pourtant une cause commune à tous les peuples de la terre : c’est la tendresse maternelle et l’intérêt.  Les Circassiens sont pauvres, et leurs filles sont belles ; aussi ce sont elles dont ils font le plus de trafic.  Ils fournissent de beautés les harems du Grand Seigneur, du sophi de Perse, et de ceux qui sont assez riches pour acheter et pour entretenir cette marchandise précieuse.  Ils élèvent ces filles en tout bien et en tout honneur à caresser les hommes, à former des danses pleines de lasciveté et de mollesse, à rallumer, par tous les artifices les plus voluptueux, le goût des maîtres très-dédaigneux à qui elles sont destinées.  Ces pauvres créatures répètent tous les jours leur leçon avec leur mère, comme nos petites filles répètent leur catéchisme sans y rien comprendre.  Or il arrivait souvent qu’un père et une mère, après avoir bien pris des peines pour donner une bonne éducation à leurs enfants, se voyaient tout d’un coup frustrés de leur espérance.  La petite vérole se mettait dans la famille, une fille en mourait, une autre perdait un œil, une troisième relevait avec un gros nez ; et les pauvres gens étaient ruinés sans ressource.  Souvent même, quand la petite vérole devenait épidémique, le commerce était interrompu pour plusieurs années, ce qui causait une notable diminution dans les sérails de Perse et de Turquie.  

Une nation commerçante est toujours fort alerte sur ses intérêts, et ne néglige rien des connaissances qui peuvent être utiles à son négoce.  Les Circassiens s’aperçurent que sur mille personnes il s’en trouvait à peine une seule qui fût attaquée deux fois d’une petite vérole bien complète ; qu’à la vérité on essuie quelquefois trois ou quatre petites véroles légères, mais jamais deux qui soient décidées et dangereuses ; qu’en un mot jamais on n’a véritablement cette maladie deux fois en sa vie.  Ils remarquèrent encore que quand les petites véroles sont très-bénignes, et que leur éruption ne trouve à percer qu’une peau délicate et fine, elles ne laissent aucune impression sur le visage.  De ces observations naturelles ils conclurent que, si un enfant de six mois ou d’un an avait une petite vérole bénigne, il n’en mourrait pas, il n’en serait pas marqué, et serait quitte de cette maladie pour le reste de ses jours.  Il restait donc, pour conserver la vie et la beauté de leurs enfants, de leur donner la petite vérole de bonne heure : c’est ce que l’on fit en insérant dans le corps d’un enfant un bouton que l’on prit de la petite vérole la plus complète, et en même temps la plus favorable qu’on pût trouver.  L’expérience ne pouvait pas manquer de réussir.  Les Turcs, qui sont gens sensés, adoptèrent bientôt après cette coutume, et aujourd’hui il n’y a point de bacha à Constantinople qui ne donne la petite vérole à son fils et à sa fille en les faisant sevrer.  

Quelques gens prétendent que les Circassiens prirent autrefois cette coutume des Arabes ; mais nous laissons ce point d’histoire à éclaircir par quelque bénédictin, qui ne manquera pas de composer là-dessus plusieurs volumes in-folio avec les preuves.  Tout ce que j’ai à dire sur cette matière, c’est que dans le commencement du règne de George Ier, Mme de Wortley-Montague, une des femmes d’Angleterre qui ont le plus d’esprit et le plus de force dans l’esprit, étant avec son mari en ambassade à Constantinople, s’avisa de donner sans scrupule la petite vérole à un enfant dont elle était accouchée en ce pays.  Son chapelain eut beau lui dire que cette expérience n’était pas chrétienne, et ne pouvait réussir que chez des infidèles, le fils de Mme Wortley s’en trouva à merveille.  Cette dame, de retour à Londres, fit part de son expérience à la princesse de Galles, qui est aujourd’hui reine ; il faut avouer que, titres et couronnes à part, cette princesse est née pour encourager tous les arts et pour faire du bien aux hommes : c’est un philosophe aimable sur le trône ; elle n’a jamais perdu ni une occasion de s’instruire, ni une occasion d’exercer sa générosité.  C’est elle qui, ayant entendu dire qu’une fille de Milton vivait encore, et vivait dans la misère, lui envoya sur-le-champ un présent considérable ; c’est elle qui protège le savant P.  Courayer ; c’est elle qui daigna être la médiatrice entre le docteur Clarke et M.  Leibnitz.  Dès qu’elle eut entendu parler de l’inoculation ou insertion de la petite vérole, elle en fit faire l’épreuve sur quatre criminels condamnés à mort, à qui elle sauva doublement la vie : car non-seulement elle les tira de la potence, mais, à la faveur de cette petite vérole artificielle, elle prévint la naturelle, qu’ils auraient probablement eue, et dont ils seraient morts peut-être dans un âge plus avancé.  La princesse, assurée de l’utilité de cette épreuve, fit inoculer ses enfants : l’Angleterre suivit son exemple, et, depuis ce temps, dix mille enfants de famille au moins doivent ainsi la vie à la reine et à Mme Wortley-Montague, et autant de filles leur beauté.  

Sur cent personnes dans le monde, soixante au moins ont la petite vérole ; de ces soixante, dix en meurent dans les années les plus favorables, et dix en conservent pour toujours de fâcheux restes.  Voilà donc la cinquième partie des hommes que cette maladie tue ou enlaidit sûrement.  De tous ceux qui sont inoculés en Turquie ou en Angleterre, aucun ne meurt, s’il n’est infirme et condamné à mort d’ailleurs ; personne n’est marqué, aucun n’a la petite vérole une seconde fois, supposé que l’inoculation ait été parfaite.  Il est donc certain que, si quelque ambassadrice française avait rapporté ce secret de Constantinople à Paris, elle aurait rendu un service éternel à la nation ; le duc de Villequier, père du duc d’Aumont d’aujourd’hui, l’homme de France le mieux constitué et le plus sain, ne serait pas mort à la fleur de son âge ; le prince de Soubise, qui avait la santé la plus brillante, n’aurait pas été emporté à l’âge de vingt-cinq ans ; Monseigneur, grand-père de Louis XV, n’aurait pas été enterré dans sa cinquantième année ; vingt-mille personnes mortes à Paris de la petite vérole en 1723 vivraient encore.  Quoi donc ! est-ce que les Français n’aiment point la vie ? est-ce que leurs femmes ne se soucient point de leur beauté ? En vérité, nous sommes d’étranges gens ! Peut-être dans dix ans prendra-t-on cette méthode anglaise, si les curés et les médecins le permettent ; ou bien les Français, dans trois mois, se serviront de l’inoculation par fantaisie, si les Anglais s’en dégoûtent par inconstance.  

J’apprends que depuis cent ans les Chinois sont dans cet usage ; c’est un grand préjugé que l’exemple d’une nation qui passe pour être la plus sage et la mieux policée de l’univers.  Il est vrai que les Chinois s’y prennent d’une façon différente : ils ne font point d’incision, ils font prendre la petite vérole par le nez comme du tabac en poudre : cette façon est plus agréable, mais elle revient au même, et sert également à confirmer que, si on avait pratiqué l’inoculation en France, on aurait sauvé la vie à des milliers d’hommes.  

Il y a quelques années qu’un missionnaire jésuite, ayant lu cet article, et se trouvant dans un canton de l’Amérique où la petite vérole exerçait des ravages affreux, s’avisa de faire inoculer tous les petits sauvages qu’il baptisait : ils lui durent ainsi la vie présente et la vie éternelle.  Quels dons pour des sauvages !

Un évêque de Worcester a depuis peu prêché à Londres l’inoculation : il a démontré en citoyen combien cette pratique avait conservé de sujets à l’État ; il l’a recommandée en pasteur charitable.  On prêcherait à Paris contre cette invention salutaire, comme on a écrit vingt ans contre les expériences de Newton : tout prouve que les Anglais sont plus philosophes et plus hardis que nous.  Il faut bien du temps pour qu’une certaine raison et un certain courage d’esprit franchissent le pas de Calais.  

Il ne faut pourtant pas s’imaginer que depuis Douvres jusqu’aux îles Orcades on ne trouve que des philosophes ; l’espèce contraire compose toujours le grand nombre : l’inoculation fut d’abord combattue à Londres ; et, longtemps avant que l’évêque de Worcester annonçât cet évangile en chaire, un curé s’était avisé de prêcher contre : il dit que Job avait été inoculé par le diable. Ce prédicateur était fait pour être capucin, il n’était guère digne d’être né en Angleterre. Le préjugé monta donc en chaire le premier, et la raison n’y monta qu’ensuite : c’est la marche ordinaire de l’esprit humain.

  

   

Pour lire un autre texte de Jean-Pierre Fleury : Pangolin

  

  

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