Marie-Catherine Raffalli - La lettre

Savent-ils nos anciens que le bien qu’ils nous font de leur vivant se "paie" du chagrin qu’ils nous laissent en disparaissant ?



La lettre  


Ça fait cinq ans aujourd’hui Minnà que tu es partie. Comme tous les jours le soleil s’est levé, des gens se sont réveillés à l’aube pour aller travailler, d’autres ont profité d’un dimanche pluvieux pour allumer les premiers feux de cheminée.
Ce jour ressemble à tous les autres jours qui se sont succédés pendant cinq ans, similaire à ceux avant moi, similaire à ceux avant toi.
Je ne retrouve pas, dehors, la tristesse de mon cœur. Je suis seule dans la rue à pleurer ton absence.  

Minnà, tu m’as appris avant le vent qu’il ne fallait pas avoir froid. Tu m’as tricoté des écharpes dès la fin de l’été.
Tu ne t’inquiétais pour moi que de choses essentielles. Si j’avais faim, tu m’apprenais avec tes mains abîmées à faire des truffes et des gâteaux au chocolat. Si j’avais sommeil, tu me caressais le visage doucement jusqu’à ce que je m’endorme puis me portais, malgré ton dos âgé, jusqu’au lit parfaitement fait, et me bordais tendrement. Si, malgré tes mises en garde, j’arrivais chez toi trempée un jour de pluie, tu me frottais les épaules en râlant et criais : « Misère ! ». Je repartais alors, après un repas chaud, avec deux parapluies – parce qu’on ne sait jamais. À ton âge, Minnà, on ne possède rien mais on donne tout.
Sauf bien sûr les babioles des meubles en bois, posées comme des totems derrière la porte de verre, remplies d’histoires de ta vie déjà passée. Je te demande souvent pourquoi, pourquoi ce tissu brodé, pourquoi ce canard en pierre, pourquoi ce petit cheval de verre ? Je connais certains récits par cœur mais je demande quand même, juste pour entendre ta voix éraillée. Je ne me souviens pas de tous, tu as emporté avec toi quelques secrets. Finalement, je connais peu ta vie si remplie. Mais je te connais.  

Tu ne savais pas non plus qui étaient mes amis ni mes amours, tu ignorais mes complexes, mes peurs, mes faiblesses. Mais tu savais je crois, Minnà, l’essentiel.
Tu connaissais ma couleur préférée et m’en faisais des gants, mon yaourt fétiche, ma gourmandise pour le sucré. Ma passion des paysages et de ses animaux ne t’avait pas échappée et tu cherchais les plus belles images que tu pouvais trouver pour me les envoyer. Je te répondais que je t’aimais aussi. Tu savais mon amour des vieux objets et m’offrais des trésors de Casablanca, d’Algérie, de Venaco – « Je sais que tu en prendras soin ma chérie ». Je prends soin, Minnà, de tes merveilles.  

J’ai eu mon bac tu sais, cela t’aurait rendue fière – tout te rendait fière. J’étudie maintenant les paysages et les animaux que tu m’envoyais en photo. J’habite loin de chez nous, cela t’aurait fait peur.

Ta voix au téléphone me manque. Tu me demandais toujours « Quoi de neuf ? » et aujourd’hui j’aurais tant de choses à te raconter. Et toi, Minnà, qu’as-tu à me dire encore ? J’ai tout à apprendre… « Oh, moi, ma chérie, que du vieux ! », puis tu rirais.  

J’ai grandi, je l’espère, comme tu l’aurais souhaité. Je suis sortie de chez nous, j’ai voyagé, je vois tous les jours de belles choses. Je rentrerai toujours à la maison car tu m’as montré le plus important.

 Je suis heureuse.

Je dois te le dire, car tu étais la première à t’en préoccuper vraiment : jusqu’ici, tout va bien.




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