Marie-Catherine Raffalli - Le Temps des Sourires

Un régime de crise sanitaire qui s’installerait durablement, appuyé sur des mesures coercitives masquant les sourires... qu’en résulterait-il de nombreuses décennies plus tard ? Une nouvelle de Marie-Catherine Raffalli.

  

  

Le Temps des Sourires

  

La commerçante range minutieusement les chaussures colorées sur les étagères. Son dos la fait souffrir… Foutue vieillesse.

Une petite tête brune entre dans le magasin, faisant sonner les carillons.

Nous sommes le premier jour des Grandes Vacances Sanitaires. Les enfants courent dans les rues, heureux de rejoindre leurs camarades après presque un an de séparation.

C’est bien la première fois que la marchande ne peut entendre le bruit des oiseaux tant les rires sont vifs. Tintements de verres accompagnés de joyeux vœux, musique et radio de bar, discussions animées… Le monde se délecte du bruit de la vie. Son ouïe sensiblement affinée par les années de silence perçoit même les petits pas contre la pierre des fillettes jouant gaiement à la marelle une rue plus loin. Si elles ne participent pas à la même classe en ligne, elles se racontent leur année scolaire. Leurs parents boivent l’apéritif en compagnie de leurs amis des vacances passées ; certains se rencontrent après avoir communiqué des mois par visioconférence.

Les théâtres et les salles de concert sont complets dès la première semaine du matin au soir. Les artistes seulement sont autorisés à être en vacances sanitaires une semaine plus tôt pour les répétitions en présentiel – cela en fait un métier très prisé malgré un salaire difficile.

La petite tête marche d’un pas vif vers la vieille dame. Elle ne perçoit, par dessus les rangées de chaussures exposées, qu’une tignasse épaisse de cheveux couleur de bois semblant flotter jusqu’à elle. Un rire lui échappe, un visage apparaît derrière le comptoir. La peau de l’enfant parait douce comme celle d’une pêche et aussi blanche qu’un oiseau volant sous les rayons du soleil. La tendresse émane de la marchande comme un instinct.

« Où sont tes parents mon petit ? Tu viens d’avoir six ans peut-être, ce serait donc tes premières vacances sanitaires ? Je comprends alors que tu te perdes dans ce raffut… Ce n’est jamais facile la première fois que l’on sort dehors, j’ai vu plus d’un petit qui en perdait la tête quelques jours !

- Madame s’il-vous-plaît, racontez-moi le Temps des Sourires.

Une seconde de silence comme une éternité glacée. Elle se lève et se tourne d’un seul geste – trop soudainement pour son dos crispé. Foutue vieillesse. Encore abasourdie, elle le questionne simplement :

- Comment, petit ? Que me demandes-tu exactement ?

- J’ai huit ans déjà, affirme-t-il les sourcils froncés. Ma maman m’a déposé au Centre Aéré des Grandes Vacances Sanitaires d’Ajaccio, mais je suis passé entre deux grilles et me suis échappé. J’ai vu votre photo dans un vieux journal du grenier. J’avais perdu Glouton. Je préfère encore insister, je suis grand, j’ai huit ans ! Glouton, eh bien, c’est mon chat. J’ai eu peur qu’il se soit enfui et ait disparu dans la rue. Il n’y a pas de mention "retrouver son chat perdu dans la rue" sur l’Attestation Électronique Obligatoire de l’État, alors je n’aurais jamais pu le retrouver. Ça aurait été catastrophique ! Heureusement, ma voisine était à sa fenêtre et m’a aperçu sur mon balcon lorsque je regardais la rue plus bas, j’étais très inquiet. Elle m’a dit : "Un chat perdu grimpe toujours pour se cacher, va donc-voir au grenier !". Je m’y suis vite précipité après avoir enfilé mes gants et mon masque. Sacrée poussière ! Mon filtre faisait un de ces bruits ! Plein de vieux bibelots étaient entassés là – c’était le grenier de mon arrière-grand-mère. Des objets assez mystérieux. Par exemple, j’y ai trouvé un sac pareil à un sac de randonnée mais très carré, des dessins d’enfants esquissés sur le dessus, des écritures chacune différente de l’autre. Pourtant je sais bien que tout objet est assigné à une seule et même personne, "aucun partage toléré", papa me le répète tout le temps.

- Un ancien sac d’écolier, mon petit. Les camarades de ta grand-mère ont dû s’en emparer. Il fut un temps ou tout objet passait de mains en mains dans la cour d’école à travers des jeux d’enfants que tu ignores.

Il n’écoutait qu’à moitié.

- Et puis cette chose ! Comme des gants mais très gros, rouges, durs, des gants pour géant dans un pays lointain sûrement très froid.

- Ce sont des gants de boxe mon garçon. Certains sports ont presque disparu dans la plupart des pays faute d’entraînement, pas de contact possible onze mois par an.

Il continue son histoire par dessus ses paroles.

- Alors j’ai eu très peur que Glouton soit tombé sur un géant et se soit fait dévorer. Mais je ne suis pas stupide et j’ai réfléchi : comment un géant pourrait bien tenir sous un toit de grenier ? C’est là que j’ai aperçu Glouton, étalé par terre sur un vieux journal qui datait de 2110, il y a trente ans. J’étais si soulagé. Votre photo était en première de couverture. Vous étiez déjà sacrément âgée. J’ai lu le titre – je vous rappelle que j’ai huit ans : "La dernière du Temps des Sourires". Votre magasin était cité.

Elle attend une suite. L’enfant avait visiblement besoin de parler. Et pour quelqu’un qui venait chercher une histoire, il ne l’écoutait pas vraiment. Mais sa bouche restait fermée et ses yeux ébahis sous sa chevelure bouclée semblaient attendre une réaction.

La cloche du magasin sonne et détourne leur attention. La porte s’ouvre sur une femme magnifique. Ses longs cheveux noirs se posent délicatement sur ses épaules menues. Ils contrastent parfaitement avec son masque rouge vif assorti à ses gants en fibres. Elle doit être riche à en croire son filtre à air insonorisé, encore rarissime. Son masque en acier conçu sur mesure épouse ses traits et possède un discret amplificateur de voix, lui permettant de ne pas avoir à forcer son ton. Nous sommes loin du tissu jetable peu hygiénique du siècle dernier.

"Je viens récupérer mes chaussures commandées durant le Grand Confinement".

Il est plaisant de rencontrer les gens plutôt que d’envoyer des colis. Néanmoins la discussion ne s’engage pas réellement. Il faut aux personnes le temps de se réadapter à une vie sociale.

Cette femme encore très jeune n’habite certainement pas avec son compagnon qui l’attend dans l’entrée. En effet, une demande de rapprochement marital doit pour cela être effectuée. En dehors de cette demande une dérogation n’est possible qu’un jour sur quinze et ils doivent s’en contenter.

"S’il te plaît, raconte-moi le Temps des Sourires".

L’ancienne pose les yeux sur le garçon avec bienveillance mais non sans douleur.

- Je n’ai plus ce droit, petit, dit-elle paisiblement. Mes livres ne sont plus vendus, ils ont disparu comme un secret si bien gardé qu’on en oublie l’existence. Tes parents eux-mêmes sont condamnés au silence… Peut-être s’ils sont jeunes, n’ont-ils même pas connaissance des Temps Passés. Je te ramènerai près d’eux.

Elle fait un pas mais il s’accroche au bas de sa chemise, les yeux embués de larmes :

- S’il te plaît. S’il te plaît…

L’émotion du souvenir commence à se faire vive et ne laisse pas sa place à la patience. La commerçante hausse le ton :

- Va-t-en, repasse derrière les grilles ! Méconnaître le passé est un cadeau que je souhaiterais m’offrir. Mes souvenirs sont un fardeau.

- Mais je voudrais que l’on partage un sourire. 

Cette expression de nos jours signifie littéralement : je souhaite que l’on discute, que l’on partage un moment. Puisque les masques ont fait de nos lèvres un bien rarement aperçu autant que précieux, les sourires sont devenus une intimité. Nous ne les partageons plus qu’avec notre famille proche : nos compagnes et compagnons, nos enfants ou petits-enfants si dérogation. Alors cette formule est née. Elle est une demande d’intimité.

La vieille dame sent le poids de ses épaules s’envoler en arrière dans un soulagement intense. Elle souffle doucement, un soupir avant le grand saut. Elle croit voir dans le regard de ce petit une flamme qu’elle a côtoyée il y a fort longtemps chez ses amis aux idées vives et révoltées. La curiosité qui les animaient faisait d’eux l’avenir, un avenir que l’on a choisi de négliger.

Elle amène l’enfant dans le petit salon de l’arrière-boutique et s’assoit face à lui. Ses paroles flottent légèrement jusqu’aux oreilles du garçon comme une comptine avant le sommeil.

« J’étais jeune alors. Imagine mon garçon, un monde si bruyant que les populations en vacances fuyaient les villes et s’engouffraient joyeusement dans le calme de la campagne. Les centaines d’oiseaux que tu nourris, leurs chants que tu connais par cœur puisqu’ils te réveillent chaque matin, étaient un cadeau ignoré des communes. L’air des grands centres du monde épuiserait d’un coup sec tes poumons bien protégés par tes années de Confinement ».

Pour le moment le petit homme est fort déçu. Il ne saisit pas encore le si joli nom donné à cette époque qui lui parait alors bien hostile.

- Les gens pouvaient se toucher. Tu comprends ? Ce n’était pas si intime. Nous serrions même les mains de gens inconnus, simplement pour dire "Bonjour", "Merci beaucoup" et "Au revoir". Un geste fort banal du quotidien, si bien qu’il ne signifiait plus grand-chose. Alors bien sûr, notre propre peau nous appartenait un peu moins… Aujourd’hui, elle est plus précieuse ; c’est un privilège d’embrasser ses proches, un avantage pour ceux qui ont la chance d’être accompagnés - une grande solitude pour les autres.

- Je ne comprends pas. Pourquoi se toucher si ce geste ne veut rien dire ? Si mon ami se présente face à moi, je lui dis bonjour de loin. Il a besoin de passer une bonne journée, mais n’a pas besoin que je lui serre la main. Je ferais quelque chose d’inutile.

- Mon garçon ! Quel bonheur inexplicable que de serrer ses amis dans ses bras ! De mon temps, les bars étaient si remplis qu’il fallait s’y faufiler, nous dansions à quatre, à cinq, à dix ! Quelle fête c’était, nous chantions ivres et à tue-tête et rentrions avec toujours plus d’amis qu’à l’arrivée. Le lien créé par le tactile se tissait d’un fil de tendresse de plus en plus solide à chaque caresse ou tape sur l’épaule.

De nos jours, les gens s’oublient à ne plus pouvoir se toucher. Ils ne savent plus que le voisin est fait de chair et d’os. Et perdre cela, tu sais, c’est se perdre soi-même…

Le jeune garçon est follement absorbé. Il frissonne et regarde les mains qui s’agitent face à lui au fur et à mesure que la dame déroule son histoire : il croit y voir ces gens décrits, il devine leur joie de vivre. L’envie d’attraper cette main et de la tenir comme pour absorber sa connaissance le prend par surprise.

- Dis-moi, pourquoi les gens ont accepté de ne plus se serrer la main, interrogea le garçon dubitatif, si cela les rendait si heureux ?

- Avec la peur et la promesse d’un retour. La crise sanitaire a démarré par un unique virus, tout doucement. Nous riions et nous embrassions d’autant plus aux débuts – être jeunes n’est-ce pas être fougueux et légèrement sots ? – nous avons donc dû être confinés plusieurs semaines. Les règles étaient presque les mêmes que maintenant, mais bien moins appliquées, bien moins strictes, nos sorties et trajets n’étaient pas encore enregistrés.

C’était un jeu et nous réalisions vivre un grand moment d’Histoire ! Mon petit ami prétextait un footing et me rejoignait le soir tard dans le hall de mon immeuble. Nous nous imaginions le futur en riant et parlions des heures. Il repartait de nuit et je lui indiquais par téléphone depuis mon balcon dans quelles rues j’apercevais les gyrophares de police afin qu’il les évite. Nous nous prenions pour des aventuriers et étions libres. »

Elle marque une pause. Ses yeux plissés, seuls témoins de son sourire, paraissent lointains et jeunes.

« Nous avons enfin eu la permission de sortir et la vie a repris. Plus rapide, plus forte, plus dure, il fallait que la société rattrape le temps perdu. Mais par notre ignorance et notre égocentrisme, le monde depuis des années avait bien trop changé. C’était comme si la planète, elle-même pleine de vie, avait réalisé la délivrance qu’avait été notre absence. Euphorique de repeupler ses propres terres, à peine les cicatrices pansées par ses propres vagues, apaisées par ses propres chants, elle ne nous a pas épargnés. Les bactéries résistantes, les nouveaux virus, les particules fines de l’air, tout s’est accumulé et aggravé. Les confinements se sont enchaînés jusqu’à devenir plus nombreux que les heures de liberté. Les civils ont commencé à fabriquer leurs masques, puis les entreprises ont pris le relais. Du papier nous sommes passés au tissu et au métal avec filtre intégré. Ce que je te raconte là a pris des années… L’Histoire se déroule aussi subtilement qu’un fil.

- Si c’était une époque où les Humains ne savaient partager la Terre qu’entre eux, dit l’enfant en relevant le menton avec mépris, s’ils étaient incapables de ça avec les autres êtres de chair et d’os, avec la terre et la mer, je ne comprends pas pourquoi tu voudrais tant y retourner.

- Parce qu’il était encore possible pour nous de changer. Désormais, nous sommes comme endormis. Nous ne devons ni dominer ni disparaître, nous sommes passés d’un extrême à l’autre et la réponse se trouve au milieu. Certains d’entre nous souhaitaient simplement vivre.

L’enfant se lève et fait les cent pas, perturbé par ces paroles difficiles. Il ne posa pas de question cette fois mais elle continua quand-même :

- Jeune, mon sourire appartenait à tous. Aux boulangers, aux caissiers, aux facteurs autant qu’à ma famille. Il était un geste habituel, presque réflexe, néanmoins son absence était remarquée et désagréable. Il régissait nos interactions sociales. Encore aujourd’hui lorsqu’un client entre dans mon magasin je lui souris sous mon masque ; je n’oublierai jamais sa chair ni ses os. J’aurai cent vingt-deux ans dans dix-huit jours et mourrai en souriant.

La vieille dame parla pendant ce qui sembla être des heures. Elle racontait une ancienne vie, joyeuse, pleine de rencontres. Mais à chaque heureux souvenir son lot de douleurs. La société et la nature elles-mêmes paraissaient malhonnêtes. Le petit garçon se révoltait à chaque injustice et la marchande eut du mal à lui montrer que vivre c’était cela, ce flot d’émotions contradictoires. Et que le dehors en valait la peine.

- Certaines personnes ont tiré profit de cet isolement social, des entreprises et l’État notamment. Peu à peu la vie s’adaptait. Aucun déconfinement total n’a plus été envisagé. Aucune recherche scientifique n’a plus été tentée. Les gens se confortaient dans l’illusion de liberté des Grandes Vacances Sanitaires.

Pourtant des mouvements rebelles s’organisèrent dans de nombreux pays contre les règles de plus en plus sévères du gouvernement. Il fallut une génération entière – qui fut la mienne – pour que les feux s’éteignent.

Armé de l’Oubli, l’État effaça un pan entier de notre culture. Les films, les tableaux, les reportages de mon époque furent interdits au grand public.

- Où tu irais aujourd’hui si tu pouvais retourner dans l’Ancien Temps ?

- Au Musée. Aujourd’hui ce ne sont que des galeries réservées aux plus grands chercheurs.

- Alors tu t’enfermerais encore ? S’étonna le garçon.

La vieille dame éclata de rire.

- Je ne me suis jamais autant évadée mon fils, dit-elle, que devant une œuvre d’art. »

Quinze ans plus tard, bien des années après la mort de la Dernière du Temps des Sourires, une rébellion, menée par un homme dont personne ne connut le nom, éclata et fut victorieuse. Cependant, on raconta longtemps qu’il avait la peau blanche de la colombe, des cheveux bouclés couleur de chêne, et un regard d’enfant.

   

  

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