Marie-Catherine Raffalli - Des Hommes au théâtre d'Epomanduodurum

Comment, sans aucune descendance, rendre éternelle la femme aimée ? Deux histoires distantes de nombreux siècles, imaginées par Marie-Catherine Raffalli, nous livrent une possible réponse en célébrant le pouvoir des mots. Le secret d’un antidote contre l’oubli.

  

  

Des Hommes au théâtre d'Epomanduodurum

 

L'archéologue s'avance sur l'étendue verte. La brise est légère, elle le caresse, presque tendre. Il ne se lasse pas de cette douceur matinale. La vie entière semble se réveiller : les arbres frétillent, les oiseaux battent des ailes et la terre tremble par ici ou par là ; on se demande si c'est le renard, le rat, le hérisson, le lézard ou le vent, et puisqu'on ne le sait pas, puisque le mystère est grand, c'est beau car c'est tout à la fois.

Il aperçoit au loin les vestiges de pierre de la cité antique. Le temps comme la pluie l'ont érodée sans animer sa posture, sa grande posture du Ier siècle. L'archéologue ne cache pas ses sentiments, il s'en nourrit : si tout a été abandonné, reste la joie de tout redécouvrir.

Il continue sa marche en pensant à son métier merveilleux. Il est un privilégié. Aventurier, il laisse nonchalamment ses limites, celles imposées, du temps et de l'espace, pour s'installer où des pierres l'emmènent et reconstruire le quotidien là où il n'est plus, les paroles là où elles ne sont plus prononcées, le souvenir là où tout est oublié.

Il arrive enfin en haut des gradins du théâtre creusés dans la colline. Quatre étages, plusieurs milliers de personnes peuvent s’asseoir ici. Sous leurs pieds des couloirs, des loges, des décors cachés ; ignorés du public, ils participent à la magie du théâtre, ils rendent vivant l'imaginaire. Aujourd'hui, les estrades où il se tient sont presque effacées, recouvertes d'herbe et de mousse. Après l'abandon vient l'oubli et la nature, patiente, reconquiert sûrement ses terres.

Un Homme sort du temple. Le lieu de culte est accolé au théâtre et ce dernier y est intimement lié : construit pour distraire les Hommes mais surtout leurs Dieux, en espérant qu'ils oublient leurs erreurs et les délivrent de leur misère.

Il marche sur l'étendue verte, il apprécie la brise qui le rafraîchit. Il arrive sous l'immense arche de pierre, la regarde, certain que le temps lui-même ne pourra détruire sa dizaine de mètres de hauteur. Il pénètre la porte commune du peuple, loin de celle des grands Hommes en contrebas. Il s'installe avec la masse, avec les milliers de ses semblables, à l'écart des dirigeants qu'il n'a pas le droit de croiser, qui prennent place au plus près de la scène et dos au peuple dominé.

Il est un nom parmi tant d'autres qui lui ressemblent. Que restera-t-il de lui lorsque les enfants de ses enfants l'auront oublié ?

L'archéologue dépasse ce qui reste des arcades, foulant quelques roches éboulées, ignorant encore leur grandeur d'un jour, au sommet, perché à hauteur d'un vol d'oiseau, surplombant la foule en bas.

Il regarde la scène et il lui revient en mémoire une pièce de théâtre à laquelle il s'est rendu des années auparavant avec sa fille, sa femme et sa mère. Il ne se souvient pas de son déroulement ni même des personnages, mais il sait avoir ri aux éclats. Sa mère riait beaucoup aussi, il était ému. C'est indéniablement la meilleure représentation qu'il ait jamais vue. Il n'a pas le sentiment de l'avoir oubliée. Le lieu, l'action et les problématiques de l'histoire servent l'émotion et elle seule demeure essentielle. L'archéologue songe alors à sa petite enfance dont, comme chez tout un chacun, il ne subsiste presque rien. C'est pourtant elle qui forge nos attaches, nos joies et peines futures. Sans détails ou précisions on la sait heureuse ou malheureuse et c'est cela qui compte.

Il va se mettre au travail. Il inspire un grand coup.

L'air sent les feuilles mouillées et un mélange de fleurs sauvages.

L'homme s'assoit seul dans les gradins et la tragédie commence, mettant en suspens les conversations, posant l'attention sur un autre espace dans une autre vie.

L'acteur qui ouvre la pièce est le fils d'une femme de son village d'enfance. Leur parenté est évidente. Sa posture, son lever de menton en portent la signature. Il possède la marque de l'éducation, de la douceur et de la colère données à l'enfant. Cette trace il l'emmène malgré lui, malgré son jeu, elle lui échappe à la fin d'un geste de la main, dans une démarche. L'homme l'observe pendant deux heures et aperçoit sa mère par instants dans des intonations. Elle mourra sans disparaître, son empreinte est laissée dans un plissement d'yeux amandes, dans un mouvement de cheveux irrépressible. Les gens se souviendront d'elle sans la connaître dans cent ans, dans mille ans.

Ce soir, l'homme rentre chez lui en riant, en chantant, les mains au ciel pour remercier les Dieux de cette réponse subtile à ses prières. Il ouvre la porte de sa maison heureux, prend sa femme dans ses bras puis dépose ses mains à sa taille et la soulève, embrassant son ventre. Il lui crie, tremblant, qu'ils ne mourront jamais, que l'éternel est là, devant leur maison, tous les jours : un enfant.

Le travail est minutieux. Déterrer sans abîmer, sortir l'objet de sa terre sans le dénaturer, prélever pour reconstruire, se tromper, recommencer. Les heures passent dans la passion mais l'archéologue se fatigue. Il essuie son front, la brise matinale s'en est allée et a emporté sa tendresse. Reste la rude journée.

Il se promène dans la cité. Accolés au théâtre se trouvent les vestiges d'un Temple dans lequel il entre calmement. Les croyances aujourd'hui sont différentes ou ne sont plus ; pourtant le respect s'impose, grand, impressionnant. Il ne sait pas combien de temps il est resté là, à observer chaque roche dans ses détails taillés ou dessinés.

Il s'appuie sur un pan de mur et une pierre bouge contre son épaule. Il se relève pour la remettre en place – son esprit d'archéologue le guidant toujours : découvrir sans rien déplacer. Un objet réfléchit la lumière du jour discrètement derrière le granit et attire son attention. Il le saisit et reconnaît à première vue un bijou, sûrement un collier. Il apprendra plus tard grâce à la datation qu'il est âgé du IIIe ou IVe siècle, juste avant l'abandon du théâtre et de ses alentours. L'objet est beau et fascinant, car il porte une histoire inconnue.

L'homme était heureux. Le projet seul d'avoir une descendance lui apportait une joie vive et permanente. Mais les mois et puis les années passent sans ventre rond au réveil, sans pleurs d'enfant au coucher. Il aime tant sa femme, elle lui offre tant ! Plutôt mourir à jamais qu'avoir un enfant qui n'abrite pas ses gestes...

Un soir où il rentre du théâtre, sa femme est allongée, fatiguée. Elle lui dit que ce n'est rien.

Les semaines qui suivent ne la guérissent pas, la maladie l'emporte comme elle a vécu sa vie, délicatement. Elle use de son dernier souffle pour un baiser ; l'homme pleure sur ses seins et lui promet de trouver une autre éternité.

Les jours sont longs. L'homme fait couler entre ses doigts un collier, il le fait glisser puis le rattrape. C'est ce qu'il possède de plus onéreux, ce qui pourrait le sortir de sa misère. Mais d'aussi loin qu’il se souvienne, c'est la première fois qu'il le voit libéré du cou de sa femme. Il n'a pas pu l'enterrer avec elle. Puisqu'il ne pouvait garder sa douceur, ses rêves et ses lèvres, il a préservé ce qu'elle chérissait le plus après lui : l'héritage de sa mère. Elle avait juré le donner à sa fille. Il honorera sa promesse.

L'archéologue observe dans sa main le collier. Il ne le quitte pas.

Après quelques minutes, il se rend de nouveau au Temple. Une sensation d'excitation l'emporte, il est certain de tenir du bout des doigts quelque chose, une grandeur insaisissable, il sait frôler à peine une belle vérité. Toutes les pierres de l'édifice semblaient bouger. Enivré par son délire, par son désir fou de réalité, tout lui parait un coffre au trésor probable. C'est derrière celle accolée à la première que sa folie embrasse le réel. Les yeux brillants de l'enfant, il tend la main pour saisir son deuxième trésor.

L'homme est assit et écrit. Cela fait dix ans qu'il a réussi à convaincre son ami de bonne famille de lui apprendre. Il a peu été instruit et cela a été long. Il dépose depuis peu ses pièces de théâtre devant le Temple la nuit tombée et les rumeurs courent sur son auteur. Un notable, un grand, forcément ! Elles sont brillantes et jouées aussitôt. L'homme s'y rend avec fierté. Tous les acteurs accomplissent ses gestes, ceux de sa femme. Puisqu'il ne peut les offrir à son enfant, il les fait porter par tous. Et tous lui ressemblent. Il la retrouve enfin.

Lorsqu'il est devenu vieux, il a cessé d'écrire. Il a eu le sentiment d'avoir assez créé la vie. Que c'était à d'autres de le faire. Une nuit il a sorti d'une de ses poches son collier, de l'autre ses récits. Il a marché tranquillement jusqu'au Temple et l'a regardé longtemps. Il est entré dans une grande inspiration, il se sentait prêt. Il murmurait calmement aux Dieux avoir compris.

Il a déplacé deux pierres. Derrière la première, il a déposé le collier, et derrière la seconde ses feuilles griffonnées, tenant alors ses deux promesses : il a trouvé l’éternel dans ses personnages, inspirés d’elle et portés par tous. Sa descendance est faite de feuille et d'encre. Il a légué alors à ses enfants son collier.

Il est mort un matin, offrant son dernier souffle en baiser à la brise.

L'archéologue a trouvé les parchemins que les experts ont identifiés plus tard comme des fragments de pièces de théâtre. L'auteur n'a pas de nom lui a-t-on dit au téléphone. L'archéologue sourit. Un nom, tout le monde en a et tout le monde l'oublie. Mais cet homme-là a laissé son empreinte dans l'Histoire.

    

 

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Le Temps des Sourires

  

  

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