Dominique Taddei - « Nous avons une bombe à bord ! »

Dominique Taddei nous emmène à Montréal dans les coulisses du temps. À une époque curieuse faite d’insouciance, de bombes et de chiens renifleurs…

  

    

« Nous avons une bombe à bord ! »

 

  

Années 80, il s’agit d’un vol Montréal-Paris en Boeing 747.

 

Dehors il faisait très froid, il neigeait et s’ajoutait un vent glacial, l’avion n’était pas au contact, ce qui veut dire qu’il était parqué loin du terminal.

À Montréal Méribel, l’embarquement était unique au monde car les Canadiens avaient mis au point un aérobus monté sur vérins hydrauliques capable d’embarquer une cinquantaine de passagers et une fois arrivé près de l’avion, le conducteur de cet engin le plaçait au niveau des portes de l’avion permettant l’embarquement des passagers de manière sûre et confortable.

Tous les passagers embarqués, la mise en route et le décollage se firent sans encombre, la particularité de ce vol était que nous avions un groupe de cinquante adolescents français ayant participé à un tournoi international juniors de hockey sur glace.

 

              Aérobus

Vingt minutes après le vol, le téléphone de la porte 2 gauche sonnait. C’était pour moi. Le commandant de bord me dit : « Dumé, viens me voir ! ». Ce type de message ne me disant rien de bon, je me précipitai dans le cockpit, et là la grosse tuile :

« Nous avons une bombe à bord ! »

Comme j’en étais à ma quatrième alerte, je ne montrai aucun signe d’angoisse.

Dans un B 747, il y avait quatre galleys[1]. Un au pont supérieur, au 530 à l’avant, au 830 au centre et au 1694 à l’arrière.

Je réunis le PNC[2] de tous les galleys et je leur fis part de l’alerte. Seule une hôtesse de l’arrière se mit à pleurer mais se trouvant ridicule au milieu des autres elle se reprit très vite.

Lorsque que des contrôleurs reçoivent ce type de message, ils se réfèrent à des codes et il semblait bien que cette alerte n’était pas l’œuvre d’un farceur. Bref, le compte à rebours avait commencé.

Le problème c’est qu’un B 747, comme tout autre avion de ligne, ne peut pas se poser en l’état car il est trop lourd, la procédure était donc de vider les réservoirs de kérosène afin d’atteindre le poids permettant un atterrissage normal.

Le Commandant de bord fit donc une annonce de retour à Montréal prétextant une panne hydraulique sans conséquence pour la suite du vol.

La vidange des réservoirs prit une bonne demi-heure et si on y ajoute l’approche, l’atterrissage et le débarquement, vous imaginez les minutes d’angoisse que chacun d’entre nous vécut.

Une fois posé, nous étions plus rassurés mais nous étions loin d’imaginer tous les problèmes qui allaient survenir.

Les aérobus arrivèrent et se collèrent contre l’avion pour débarquer les passagers en toute hâte. Il fallait sortir au plus vite.

C’est alors qu’un des jeunes hockeyeurs eut la bonne idée d’ouvrir le sas arrière de l’aérobus et faisant descendre l’échelle d’évacuation d’urgence descendit, suivi par ses copains, sur la bretelle de dégagement.

Ils étaient une vingtaine qui faisaient des combats de boule de neige sur la piste éclairée par les gyrophares des aérobus.

Comme je vous le disais, il neigeait, il y avait un vent glacial, eux étaient vêtus façon sport d’hiver et nous étions en mocassins, imperméable léger, sans gants et la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles. Nous avions beau essayer de leur expliquer la gravité de la situation en restant tout près du 747, nos paroles étaient étouffées par le vent glacial.

Pris dans un tourbillon d’ambiance de jeu de guerre, ils ne pensaient qu’à s’amuser et ne se rendaient pas compte du danger puisqu’ils ignoraient l’alerte à la bombe.

Heureusement, au bout d’un quart d’heure la police aéroportuaire arriva et ramena cette horde de chahuteurs au bercail. Nous étions gelés et dépités, heureusement la chaleur de l’aérogare et un bon café accompagné de donuts nous revigorèrent.

Pour résoudre le problème, il fallait maintenant trouver la bombe et Dieu sait qu’un B 747 est immense. Pour cela il fallait faire une reconnaissance des bagages de soute en les ramenant sur le tapis d’arrivée. Oui mais voilà les bagagistes refusèrent de faire ce travail, leur syndicat interdisant toute opération en cas de problème terroriste.

Bon, la seule solution était alors d’attendre six heures dans l’aérogare qui était le temps de vol du Montréal-Paris. Après cette attente, le vol pourrait reprendre tout en prévenant les passagers des risques encourus.

Arriva alors un chef antiterroriste qui proposa de faire venir des chiens capables de renifler une bombe. Ils dispersèrent les chiens en soute qui ne décelèrent aucun explosif, puis il fallut contrôler la cabine.

Le plus effarant, c’est que les deux maîtres-chiens revinrent dans l’aérogare et avec leur accent québécois nous annoncèrent que leurs chiens pouvaient chercher au sol mais pas dans les racks au-dessus des sièges passagers. Comme ils avaient quatre chiens et qu’ils n’étaient que deux, il fallait trouver deux volontaires parmi l’équipage pour les soulever afin de leur permettre de sentir les bagages de cabine qui s’y trouvaient rangés.

Le mécanicien se porta volontaire et je le suivis. Heureusement ces chiens n’étaient pas très gros, genre basset. Il nous fut dont très facile de les soulever mais je doutais très fort de l’efficacité de cette procédure pour chercher une bombe.

Faisant un rapport au Commandant de bord, ce dernier prit la décision d’attendre les six heures à compter de l’alerte pour pouvoir décoller.

Seulement voilà nous allions attendre six heures au sol, puis partir et voler six heures encore, ce qui faisait que l’amplitude des 12 heures de vol allait être dépassée interdisant à l’équipage commerciale de repartir.

Nous étions en plein dilemme, heureusement l’équipage fut à la hauteur, nous nous portâmes tous volontaires pour continuer, nous ne pouvions pas abandonner nos passagers eux aussi très éprouvés par cette alerte.

Et c’est ainsi que nous atterrîmes à Roissy Charles de Gaulle avec quatorze heures de retard.

Dieu que tous les applaudissements des passagers à l’atterrissage nous firent chaud au cœur. Quels beaux remerciements et quelle satisfaction pour nous d’avoir effectué un vol se terminant dans de bonnes conditions !

Arrivé à la maison, j’eus à peine la force d’enlever ma casquette, mes chaussures, de dénouer la cravate et je m’écroulai sur le lit tout habillé.

Je n’eus pas même le temps de remercier le ciel de nous avoir épargnés.

[1]              Cuisine de bord.

[2]              Personnel navigant commercial.

  

  

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