Trois promesses - Anna de Tavera

Le confinement n’exclut pas la vie, ni ses promesses… loin de là ! Nouvelle d’Anna de Tavera.

  

  

Trois promesses

 

 

Il vient d’avoir 16 ans ! Michel a fêté son anniversaire en famille, de toute façon ce ne peut être qu’en famille !

Elle l’a appelé tout à heure pour le lui souhaiter, elle est si jolie, des yeux immenses, un regard profond, quand elle arrive au lycée, elle brille, le trottoir scintille, tout paraît fade côté d’elle, elle a une jolie voix au téléphone, il espère qu’il lui a bien parlé, mis les bons mots au bon endroit. Pas avoir l’air d’hésiter, être sûr de soi…

Elle lui a proposé de se voir…

“Se voir ??! Ce n’est pas possible en ce moment ! On n’a pas le droit, et puis mes parents ne seraient pas d’accord, il y a ma grand-mère à la maison, non ce n’est pas raisonnable, mais… c’est quand même Elle ! 

Alors, elle s’intéresse à moi ? Bon, oui, je ne peux pas louper ça, hein..? et puis cette envie de la voir, c’est trop puissant, c’est comme si une force immense me prend dans le corps et me pousse à courir vers elle, je la rappelle…”

Michel lui donne rendez-vous finalement sur la place en bas.

«  À 13h, il n’y a personne à cette heure-là, tu auras déjeuné ?

- Oui, on garde la distance, et tout..! »

Ils se sont retrouvés à 13 h, ils sont arrivés tous les deux un peu en avance, ils sont allés se promener le long du bord de mer, là où c’est permis, ils se sont raconté des histoires marrantes, les séries qu’ils regardent avec les parents, et celles qu’ils regardent dans leur chambre, ont plaisanté sur le président Trump et ses idées loufoques, ont maudit le scénariste qui a fait disparaître leur héroïne préférée de la série.

Ils bavardent et ça fait du bien au cœur, un bien fou, ils marchent à un mètre l’un de l’autre parfois moins, parfois, ils oublient, parfois, elle pose sa main sur celle de Michel, ses yeux se plissent, et se dessine un sourire derrière le masque. Ils ont le cœur heureux, joyeux, plus que ça encore : ils savent qu’ils sont bien ensemble, et ils aimeraient se serrer fort.

Ils se sont assis sur l’herbe, dans un petit coin de la promenade, à côté d’eux, la lavande, les coquelicots, les marguerites, les géraniums ont poussé sauvagement.

Au loin, on aperçoit la mer, on entend le souffle d’un coureur à pied.

Les fleurs du printemps plient lentement sous le vent léger, ils se regardent, ils osent un silence, ils s’arrêteront là.

Michel pose délicatement ses longs doigts sur les têtes blondes des herbes sauvages, au rythme du vent sa main suit leurs mouvements, il cueille deux marguerites, en dépose une sur les doux cheveux, parfumés de son amie, et met l’autre dans sa poche, ils rient, il est l’heure de rentrer, ils repartent chez eux, chacun de son côté, le cœur léger et enjoué, en se promettant de se revoir… Après.

  

   

***

  

  

Tous les jours à la même heure, tous les jours à 13 h, Andréa prend ses lunettes de soleil, elle tire les ficelles du masque qu’elle s’est fabriqué, un filtre à café, deux rubans qui étaient encore sur l’emballage du cadeau que son petit-fils lui a offert, ses deux mains moins habiles avec le temps, ont réussi à fixer ces bouts de ruban autour de ses oreilles, elle pose son chapeau sur son joli visage, Andréa a 80 ans, mais elle est toujours belle, elle a été très belle quand elle était jeune, un peintre connu alors avait voulu faire son portrait.

Elle est armée maintenant et peut descendre ses escaliers, lentement, elle se tient à la rampe, elle a pris les gants qu’elle met l’hiver, elle descend tout doucement, prudente, un pas après l’autre, des pas étudiés pour ne pas tomber, en souhaitant ne rencontrer personne.

Enfin, quand elle arrive en bas, elle pousse la grande porte bleue en bois, elle est lourde, mais Andréa en a vu d’autres et ça ne va pas l’arrêter. Toujours, précautionneusement, elle avance ; l’angle de la rue n’est plus très loin ; au bout, la liberté !

Andréa traverse la route et arrive sur la place, elle est seule, tout le monde déjeune, elle est confiante, à présent elle peut sentir sur son corps le poids du soleil, les arbres sont verts, les feuilles brillent, leur vigueur attestent l’arrivée du printemps.

Andréa regarde cela tranquillement, elle observe les mésanges, leur jolies plumes jaunes et bleues, elles ne s’envolent pas, elles n’ont pas vu Andréa, elles picorent, indifférentes, quelques miettes laissées par le marché du matin.

Plus bas, Andréa prend un petit chemin en terre qui longe la marina, les fleurs, pâquerettes, coquelicots, ont poussé désordonnées, les pétales rouges, jaunes, l’herbe verte, le bleu de la mer, sont un tableau superbe offert au regard d’Andréa, elle pense qu’elle a beaucoup de chance de voir cela, elle soulève à peine son masque pour sentir les parfums de la nature ferme les yeux deux secondes pour savourer cet instant.

Elle continue son chemin, s’arrête parfois, et contemple la mer calme, qui frémit sous les rayons du soleil, ce sont des explosions de petites taches d’argent ça et là, des mouettes volent libres, sans souci, blanches, légères.

Une petite barque émeraude arrive paisiblement, lentement, et elle semble tirer derrière comme une longue traîne, la légère brise de la mi-journée.

Le vent marin dépose lentement son souffle sur l’eau, tresse des frises, le bleu plus profond s’étale au fur et mesure qu’il avance, la mer s’agite nerveuse… 

Face à ce tableau vivant, elle admire l’agilité des pêcheurs qui plient leurs filets, la précision de leurs gestes.

La lumière s’amuse sur l’onde, tricote des reflets qui valsent sur les vieux bois de leur bateau.

Andréa étudie chaque détail. 

Il est temps de rentrer.

Cette fois elle change de chemin, elle prend une allée, bordée de maisons, de villas, pour la plupart fermées. Elle s’attarde devant les jardins, dans l’un d’entre eux est un magnifique lilas rose, alors tentée, elle pousse la barrière en bois vert pâle et entre. Il n’y a personne, les volets de la vieille maison de pierre sont fermés, elle dérobe une jolie grappe du lilas ; plus loin un oranger offre ses beaux fruits murs, elle en prend trois petites, elle aperçoit un banc en bois sous un tilleul, il n’attend qu’elle : elle s’anonchalie là, retire son masque et respire les parfums ardents des iris, des arbres fruitiers, du jasmin fleuri, des mauves musquées, et écoute les oiseaux chanter.

Elle goûte l’une des sanguines, juteuse et sucrée, elle apprécie ce moment : la chaleur, la brise, le calme, les odeurs.

Andréa reste assise, longtemps, et s’endort…

Elle est réveillée par les pas lourds d’un coureur dans la rue, elle se lève et son petit exploit du jour dans ses poches, elle rentre d’un pas plus hâtif, elle ne voudrait pas avoir à débattre avec la police de ses fleurs et de ses fruits qui ne sont pas un besoin impérieux !

Elle rentre gaie, enivrée, se promettant qu’elle reviendra demain, sans rien dire à personne, dans son jardin secret.

 

 

***

 

 

Bet bet on the beaten track

 Bet bet on the beaten track

 Your blues ain’t go back…

 

«  Beeet Beeet on the beaten TRacKKKK.. »

 

Amanda les écouteurs sur ses oreilles s’arrête de chanter, elle vient de faire tomber son affiche, elle ramasse la feuille rapidement, il n’y a personne dans la rue, c’est le soir, l’éclairage diffus d’un lampadaire esquisse sur le trottoir sa silhouette haute et fine, elle referme sa veste de survêtement noire, sur son dos son sac un peu lourd, on peut la prendre pour un garçon ou bien un chameau pense-t-elle en étudiant son ombre.

Le pas rapide, elle s’engouffre dans  une ruelle sombre, elle y a repéré l’autre jour une petite maison qui semble abandonnée, et s’arrête devant un portillon.

Amanda le pousse doucement, dans le silence lourd de ce soir de printemps elle entend le bois du battant craquer légèrement, elle se retourne instinctivement puis longe un chemin en terre qui mène à la vieille demeure, se faufile sur le côté. Un grand tilleul abrite une table, elle y dépose son sac, tranquille, personne ne la voit,  sort de sa poche une lampe, éclaire le vieux mur décrépi, puis  tire de son sac quatre pots de peinture, de la colle des pinceaux, une assiette en carton.

 

Bet bet on the beaten track...

 Can’t take your sacks and packs…

 

Amanda pense à David et à ses messages :

« Hey Amanda, how are you ? Do you paint sometimes ?

 -  No David, I can’t stay on the streets for a long time, it is forbidden. And I have to take care of  my family ! 

-  Amanda, you have to paint as you did in London ! An artist has to do something for the lockdown!

 Do you promise ?

-  Ok, ok, I promise…»

 

Elle mélange le bleu et le jaune, le jaune et le rouge, le bleu et le rouge, ajoute un blanc et dépose des nouvelles couleurs à chaque fois sur l’assiette.

Elle déplie son affiche – c’est un croquis d’Oscar Wilde –  et la colle sur le mur.

 

« …Beaten Track …

     Hey, David, et voilà ! »

 

Amanda prend ses pinceaux,

Le bleu s’envole et vient rejoindre un vert apaisant,

Un jaune, un orange viennent éclairer une pupille,

La bouche ourlée se pare de rose vif,

Entre les lèvres entrouvertes, dubitatives, se pose un rouge délicat,

Le coin de l’œil se perle d’un bleu discret,

Une paupière se baisse sous un beige foncé,

Un trait nerveux souligne le regard triste du jeune homme.

Amanda pose un point,

Un bleu profond dégringole et tombe sur une joue,

Une fossette malicieuse apparaît,

Les couleurs virevoltent savamment,

 

«...I walk off the beaten track,

and in those colors it’s my street art… »

 

Cette fois, c’est un mauve tendre qui vient onduler sur le front, une mèche,

Comme un espoir le blanc apaise un trait.

Les pinceaux, dansent encore, les couleurs éclatent sur le papier,

La lumière vibre,

Les teintes fulminent,

 

« …I would like to pick the flowers of this path…»

 

Le portrait tremble et vit sous les touches d’Amanda.

 

« …and that’s the way the word wags…»

 

Le corps d’Amanda se plie, se déplie et chacun de ses mouvements, comme dans un théâtre d’ombre, accompagne cette gigue effrénée.

Le regard doux et mélancolique d’Oscar peut maintenant s’offrir à tous.

Sous le portrait est écrit « Essere Felice ».

 

Amanda perçoit le rythme lourd d’un coureur dans la rue, elle ramasse ses affaires, se hâte vers la sortie, s’arrête deux secondes pour sentir les essences sucrées du jasmin, elle en grappille un brin et rapidement remet son masque, puis repart chez elle en sifflotant.

 

« Bet, bet, I slow my way on the beaten track !

 And it is in this promise that I come back ! »

 

***

 

Sur la table ce matin, le soleil dépose un fil doré, caresse deux oranges, effleure un vase bleu ciselé sur la cheminée, à l’intérieur les reflets de l’eau illuminent et déforment les tiges d’une grappe de lilas, d’une branche de jasmin et d'une jolie marguerite jaune.

 

 

 

 Pour lire un autre texte d'Anna de Tavera : Ta main dans la mienne

  

  

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