Jean-Pierre Arrio - Un trajet

 

Furiani, le bruit d’une tribune qui s’effondre, la mort au tournant, un traumatisme, des traumatismes… la vie comme une blessure. Une nouvelle de Jean-Pierre Arrio.

  

 

Un trajet

 

Tout est embrouillé dans mon esprit… Attends, attends ! Il y a d’abord eu ce craquement sinistre et, je crois, une camera folle qui balaie l’écran de gauche à droite à la recherche de la source du bruit. Du bleu et du blanc partout, des gens courent. Un grand silence, je crois. Je crois que ça venait de moi, de l’intérieur de moi. Tu es au stade, tu es dans CETTE tribune.

Puis il y a eu l’accident. Tu n’étais plus là.

Non, ça n’est pas encore ça : Je dormais quand le téléphone a résonné dans le salon en dessous. Mon cœur a fait des bonds. Une cavalcade dans l’escalier, on tambourine à ma porte, je me lève au ralenti, ma sœur : «  Il y a eu un accident ». Tu n’étais plus là.

Je suis sorti dans le calme du village encore endormi et j’ai roulé longtemps, j’étais le seul à savoir, je crois. Je crois, je ne sais plus : ta mère savait déjà ?

J’ai été jusqu’à la maison de notre enfance, les pulsations de mon cœur comme seule rumeur de la tragédie dans ma tête.

 

Mais ça c’était après, non ? Parce que d’abord il y a eu la stupéfaction muette dans le bar de l’hôtel marseillais où je me trouvais en séminaire. Avec nos écharpes, nous faisions le spectacle devant la télévision du bar ; et il y eut ce bruit. Tu te rappelles : pas de portable, pas d’internet, à l’époque, pas de réseaux…  Les lignes téléphoniques pour la Corse étaient saturées, frangin, mais, le cœur battant, j’ai enfin eu ta mère, mon souffle court quand elle a décroché le combiné.

 

Mon petit frère, tu as eu vingt ans un jour, et tu m’as parlé de notre avenir, comment nous serions, vieux. Avec des chiens jouant entre nos jambes, des enfants qui courraient partout et on parlerait motos et apéros de jeunesse. Merde ! On attendait ça, tu te rends compte ? La vieillesse… Tu as finalement eu vingt ans et décroché une formation diplômante, un boulot à la clé.

 

Le temps s’est compressé, tout étant surement passé trop vite, les trois années séparant les deux chocs défilent désormais par images successives et non comme le film d’une vie. Une vie ? Vingt ans, je pense que l’on appelle cela une « génération », mais ça n’est pas une vie. L’existence, oui, mais la vie c’est lorsque le corps est usé et que l’esprit vif encore peut faire un bilan, lorsque le toit est posé, surement, mais au moment des fondations, des rêves toujours tournés vers l’avenir, ça n’est qu’un éclair, si beau soit-il.

 

Ce n’est pas encore tout à fait clair, parce que ce sursis du destin, en fin de compte, a-t-il été accordé ? J’ai eu le temps de mieux te connaître, pour plus encore te regretter, pour que ton image ne s’efface jamais et que tu sois le témoin de la mienne de vie. Souvent, je me demande si tu m’aurais apprécié, dans mes erreurs, mes petites et grandes lâchetés. Mes choix auraient parfois, surement, troublé la pureté de ton cœur.

 

Tu as eu vingt ans quand, tu sais, le téléphone, la cavalcade, l’escalier, on tambourine à ma chambre. Ma sœur. Elle est là, je sais qu’il s’est passé quelque chose et ça ne peut être que toi. Je roule, je cherche ta mère mais je m’éloigne de sa maison. J’ai peur.

C’est ça l’ordre des événements : Tu es redescendu de Furiani jusqu’à Ajaccio. Tu n’avais pas encore vingt ans.

Puis tu es monté dans cette voiture, petit frère – je ne sais pas combien de temps après, mais tu avais eu vingt ans – et la nuit, tu sais, le téléphone, la cavalcade, ma sœur.

 

J’avais enfin eu ta mère, mon souffle court quand elle a décroché le combiné : Tu l’avais appelée, tu venais de le faire ; tu n’étais pas blessé.

 

 

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