Grégory Simonpoli - Un rêve qui se transforme en cauchemar à 20h23…

 

Témoignage de Grégory Simonpoli

 

 

Un rêve qui se transforme en cauchemar à 20h23…

  

Alors âgé de 21 ans, enfant de la diaspora parisienne après la montée à Paris de mon père pour débuter sa carrière dans les cercles de jeux à la fin des années 60, je me retrouve le 5 mai 1992 porté par mon amour du maillot bleu dès 16h30 avec une quinzaine de proches au sein de la tribune, placés dans les trois dernières rangées afin d’être maîtres de nos agissements lors de la rencontre…

Mes parents issus des villages de Solenzara, Ventiseri, Sainte-Lucie de Tallano et de Bastia m’ont toujours permis de vivre ma passion débordante pour le Sporting. Après avoir vécu l’Épopée Bastiaise en réunion de famille, mon père m’a porté à Furiani pour la première fois, à l’âge de 7 ans, le 22 août 1978 pour un premier SECB-OM. Plus que la défaite de mon équipe, j’avais assisté à une bagarre dans la tribune entre Corses pour une histoire liée à l’utilisation d’une corne de brume… Mes premiers souvenirs sont ceux des cris et du sang. Par la suite, présent à Furiani en tribune dès que possible et au Parc des Princes en 1981 pour assister à notre magnifique victoire face au grand Saint-Etienne, j’ai assisté aux autres finales jusqu’à la dernière en 2015. J’ai parcouru la France en passant par Paris, Nancy, Troyes, Lens, Clermont, Martigues, Nice, Monaco, Auxerre, Nîmes et d’autres.

Pour comprendre l’engouement insulaire d’un tel événement, il est nécessaire de s’intéresser aussi à la situation sur l’Île et l’ambiance particulière qui y régnait en 1992 avec près de 40 assassinats sur les deux dernières années.

Le parcours en coupe de France était exceptionnel, victoire en 16e contre Toulouse et Nancy en quart, deux équipes de première division et au milieu le plus beau déplacement depuis Torino du peuple bleu à Nice, chez notre rival le plus détesté toutes générations confondues.

J’étais descendu de Paris rejoindre mes amis du village pour vivre ce match incroyable avec une ambiance électrique et magique à la fois. Il faut revoir l’arrivée du ferry le matin, les déambulations de la journée de plusieurs milliers de supporters, les incidents lors de la rencontre, à la mi-temps et à la fin notamment. À titre personnel, j’ai été placé en garde à vue et condamné sévèrement pour avoir répondu à ma manière à des projectiles lancés sur nous, car notre véhicule était immatriculé 2A, par des Niçois présents dans un car qui redescendait place Massena frustrés par la défaite.

Je le précise non pas pour fanfaronner mais pour comprendre aussi l’état d’esprit de mes parents contrariés par cette situation en date du 8 avril, qui se retrouvent le 5 mai face au dilemme de nous laisser partir de Paris à nouveau mon frère et moi vivre ce match qui devait marquer au même titre que la victoire en coupe de France en 1981 la passion d’accanitu qui m’habitait. Le 1er mai nous sommes arrivés au village….

Depuis le 24 avril au soir et le tirage effectué, plus rien ne compte dans nos vies, l’objectif est d’être au stade et ensemble, par village, entre amis. La Corse avait un sujet fédérateur qui permettait d’oublier le quotidien et de se fixer collectivement sur un objectif, affronter le grand OM, une équipe du Sud et du continent. Nous SECB en seconde division face aux internationaux, prêts à vivre un moment épique digne des contes et légendes de l’Antiquité grecque !

Pourquoi pas, nous venions d’éliminer deux équipes de première division et la ferveur allait être indescriptible. La force du supporter est de toujours croire à l’impossible.

Les journées étaient dédiées à l’organisation du déplacement de Solenzara à Furiani, le nombre de voitures, les personnes à récupérer au passage. Nous sommes partis à 14h pour assister à la rencontre à 20h30, drapeaux à la fenêtre dont celui de 1978 ! Nous avions cette sensation étonnante dès le matin que nous allions vivre un moment unique, 18 000 accaniti, plus que la capacité actuelle du stade en 2022.

Chaque minute était marquée par une intensité indescriptible, le trajet de Solenzara vers le stade était telle une transhumance, des drapeaux dans tous les villages, des klaxons en les parcourant, tous dirigés vers un même rêve.

Un rêve qui se transforme en cauchemar à 20h23…

Nous avions acheté nos places 300 frs, celles de la première partie de la tribune coûtaient 500 frs, une tribune de 9 300 places ! Chacun sait les manquements et irrégularités des parties prenantes et décisionnelles de ce dossier.

On peut bien entendu en vouloir aux hommes, aux institutions, mais pour moi qui suis encore en vie (cinq fractures et coma de 6h), j’ai dissocié l’amour du maillot, le maillot demeure, les dirigeants et les politiques passent. Par contre, pour un parent, un frère ou une sœur, il est probablement difficile de faire la part des choses, meurtris par un chagrin inconsolable.

Mes souvenirs de la première nuit sont liés aux bruits, aux sons, aux paroles, aucune image.

Je suis sorti du coma vers 2h30 du matin allongé sur le sol du sang sortant de mes orifices, la « tête déformée d’un accidenté de la route », dixit la mère d’un ami m’ayant trouvé.

C’est un souvenir lourd car mon état critique ne me permettait pas de comprendre n’ayant pas la vue, c’est étrange comme sensation, de nombreuses nausées causées par le traumatisme crânien. Cette nuit dont je n’ai pas toujours la maîtrise et le souvenir a modifié ma vie, ma nouvelle perception de la fragilité d’une existence.

Les jours suivants sont bercés par les soins et les opérations durant 21 jours.

Par la suite, ce qui est complexe est d’accepter ce qui s’est passé et d’en parler avec les siens. C’est difficile pour la famille de se positionner et de savoir si en parler, c’est faire revivre la chose.

Ma vie sociale en a souffert, ma joie de vivre a diminué, j’appréhendais beaucoup de situations banales. J’ai commencé à en parler deux ans plus tard.

Rentré depuis 10 ans sur l’Île, je vis ma passion en étant abonné en tribune Sud avec la même ferveur tout en sachant qu’une partie de moi est restée figée dans un trou noir le 5 mai 1992 à 20h23….

Je pense que 30 ans plus tard une partie de mes réactions et de mes positions sont liées à ce que nous avons vécu ensemble le 5 mai 1992.

Mes pensées vont aux 18 victimes, aux familles et à ceux qui sont toujours handicapés et meurtris dans leur chair et leur âme.

 

 

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