Elisabeth Andreani - L'enfant perdue

L’enfant perdue d’Élisabeth Andreani tend une main à notre propre enfant intérieur, et ce conte initiatique nous questionne avec grâce sur la perte de l’innocence… 

 

 

 L'enfants perdue 

 

 

 L’enfant cheminait sur le sentier herbeux sans difficulté aucune. La sente était plane, sans gros cailloux sur lesquels ses petons eussent pu trébucher. C’était une toute petite fille. Elle se nommait Séraphine et partait voir sa tante au village voisin. Ce sentier, elle l’avait déjà suivi à maintes reprises, tant les villages, en ce temps-là, étaient reliés. Il filait quasi tout droit jusqu’à un pont, puis une piste un peu plus large en descente amenait au centre du hameau où elle se rendait. Il y avait bien un autre chemin qui partait de l’autre côté du pont, mais ce chemin-là, étroit et sinueux, elle ne l’avait jamais emprunté – il n’allait nulle part, lui avait-on dit, et s’enfonçait juste dans une autre forêt, bien plus sombre que celle où elle marchait en cet instant. Ici, des deux côtés de la sente, ce n’étaient que feuillus et petites clairières où le printemps naissant avait posé ses cadeaux colorés. 

L’enfant ne marchait ni vite ni lentement, suivant seulement l’impulsion de ses jambes. Elle se sentait bien dans la cathédrale végétale. Avec toute sa jeune vie qui chantait en elle et dont tout, ici, lui renvoyait le reflet. Quand une biche traversa la route quelques mètres devant, puis tourna la tête vers Séraphine, avec son regard si doux et son tendre museau, les yeux de l’enfant s’écarquillèrent de joie. Son cœur s’en dilata d’amour pour la forêt. Pourtant, depuis le début, tandis qu’elle marchait, toute au plaisir de l’instant, une chose sombre s’était immiscée parmi les troncs. Une chose étrangère au lieu. Une chose avec deux yeux jaunes semblables à ceux des loups. À des milliers de kilomètres de l’innocence de Séraphine, mais seulement à une centaine de mètres du sentier, ces yeux filaient de fût en fût, furtivement, ils la scrutaient, la détaillaient, avides de toute la beauté qu’exhalait la petite fille. Deux yeux jaunes, froids et perçants, qui attendaient le moment propice. Deux yeux jaunes que les animaux de la forêt, vigilants, observèrent à leur tour sans se montrer.

Quand elle parvint à une pierre dressée d’où l’on voyait par une trouée de verdure toute la vallée, l’enfant s’arrêta. Chaque fois qu’elle passait là, elle caressait le granit de sa paume, regardait un instant le lointain, prenait tout cela en son cœur, et s’en repartait. Ce jour-là, son premier geste fut de s’accroupir pour renifler les violettes à son pied, les effleurer. Quand elle se releva et s’adossa à la pierre, une étrange brise se répandait alentour. Avec elle s’en venait la caresse du vent dans les herbes, puis de très légers frôlements de feuilles, lesquels enflèrent progressivement en une pluie d’infimes clochettes. L’enfant ferma les yeux de ce délice. Ses paupières se firent lourdes, son corps s’engourdit, glissa vers le sol. À l’écart, l’être aux yeux jaunes continuait de souffler dans une sorte d’appeau. Séraphine, alors, n’aspirait plus qu’à partir au pays des songes, ne sentant pas la noisette qui vint la frapper au front, puis une autre, encore une autre, encore… Un écureuil posté dans un arbre y mettait toutes ses forces. L’enfant enfin rouvrit les yeux. Dans son coin, la chose réprima un grognement de rage. Dans l’intervalle, comme si la musique avait resserré le temps, le soleil avait entamé sa course vers le couchant. Et de le voir si bas, la petite fille se leva prestement. S’était-elle assoupie si longtemps ? Elle ne marchait jamais au crépuscule, encore moins à la nuit. Dans son arbre, l’écureuil virevoltait et bondissait de joie de son réveil, mais elle ne le vit pas.

Elle ne voyait pas non plus les yeux jaunes qui s’étaient eux aussi remis en route, avec plus de nervosité, moins de précautions – la petite approchait du pont, et, une fois celui-ci franchi, les habitations deviendraient trop proches pour tenter quoi que ce soit. La chose ne sait pas penser, pas non plus ressentir, seulement vouloir, vouloir posséder. Son besoin alors était seulement d’approcher la petite, d’approcher le trésor qui luisait en elle et faisait briller son regard enfantin. La chose ne savait pas ce que c’était mais elle voulait s’y abreuver à tout prix. Quand la petite fille eut posé le pied de l’autre côté du pont, sans plus tergiverser, elle s’élança. Séraphine poussa un cri d’effroi à la vue du corps poilu sans forme distincte et fut tétanisée par les deux yeux sans vie qui ouvraient sur l’abîme. Elle hurla et s’immobilisa en même temps, clouée au sol, et perçut à peine la laie qui jaillissait des fourrés suivie de ses marcassins et qui, se ruant sur la trajectoire de la chose, la fit tomber et la piétina. Il ne faut pas s’inquiéter pour la chose, elle ne mourra jamais. Mais Séraphine, elle, avait perdu d’un coup, d’un seul, toute boussole. Après avoir été figée, elle se mit à courir à l’aveugle, le plus vite possible, sans voir dans quelle direction elle allait, sans plus rien voir, juste fuyant dans la nuit qui désormais envahissait le moindre interstice. 

***

Elle courut longtemps jusqu’à ce que le souffle vînt à lui manquer. Alors seulement elle ralentit. Mais rien de ce qu’elle voyait n’était susceptible de la rassurer. Tout était si noir ! Les arbres n’étaient plus que des ombres fantomatiques, les bruits, les formes, plus rien n’était familier. Elle comprit bien qu’elle n’avait pas pris le bon sentier, et qu’au lieu de se rapprocher des maisons des humains, elle s’en était éloignée. La peur d’être perdue se rajouta à toutes les autres. Trop de peurs, beaucoup trop, en un si bref laps de temps. Trop de peurs, alors qu’elle n’avait jamais connu de tels nœuds dans sa gorge, sa poitrine et son ventre, un tel tremblement de ses jambes, un tel tumulte de son esprit, empli de pensées la tirant dans toutes les directions. Trop de peurs alors qu’une heure avant, elle ignorait tout de cet état, elle qui, dans la végétation, s’était toujours sentie en sécurité et confiante. Les larmes débordaient de ses yeux. Elle se sentait infiniment vulnérable, aurait donné n’importe quoi pour un peu de protection. C’est alors que son petit corps heurta une jambe au milieu du sentier. Une jambe campée là, venue d’on ne sait où, une jambe qui arrêta sa marche.

Cette jambe appartenait à un homme. Il avait une voix douce qui disait : « Tout va bien, tout va bien, n’aie pas peur, c’est fini, ne crains rien, c’est fini, la chose est morte, tout va bien, tout va bien. » Quand l’homme se baissa pour se mettre à son niveau, elle vit deux yeux noir profond, une peau aussi blanche que la lune, des lèvres ni trop fines ni trop épaisses, un visage harmonieux très près du sien. Oui, c’était un beau visage, trop beau à dire vrai, trop beau pour être vrai. Mais en cet instant, la voix qui va au-delà des apparences, la précieuse voix de l’instinct était inaudible. En d’autres circonstances, peut-être la petite aurait-elle été alertée par un détail infime, par ce « trop » justement, trop doux, trop beau, trop… parfait, tel un parfait illusionniste. De fait, malgré sa douceur et ses bonnes intentions proclamées, l’homme lui barrait le chemin. Repartir en arrière, il n’en était pas question. Foncer entre les arbres, encore moins. Et désormais, aller de l’avant impliquait d’accompagner l’homme. Il lui tendait la main, l’enveloppant de paroles et de sourires. La voix entrait en son esprit comme la main dans la pâte. « Viens avec moi, viens, n’aies pas peur, tu vas te reposer, viens, demain je te guiderai, tu sortiras de la forêt, viens avec moi, viens, viens… » À aucun moment, il ne la força ; à aucun moment, en apparence, il ne l’obligea… si l’on néglige qu’il n’est plus sûr filet qu’une cascade de mots chuchotés à l’oreille d’une enfant totalement perdue.

Enfin, la petite prit la main tendue. Elle la prit même si au fond la peur, bien que plus ténue, était toujours là. Elle la prit par épuisement. Elle la prit parce qu’elle n’imaginait pas d’autre choix. Dès lors, le trajet se fit dans un total silence. Tous les petits bruits nocturnes de la forêt s’étaient tus. Les troncs ne grinçaient plus, les pierres ne roulaient plus, les glands ne tombaient plus. Les animaux même semblaient s’être volatilisés. Pas un souffle de vent. Et l’homme, désormais, se taisait. Rapidement, ils parvinrent à une grille ouverte. Elle donnait sur une allée qui elle-même menait à un manoir. Toujours nul signe de vie. En franchissant le seuil, il reprit la parole pour lui vanter les lieux, l’inciter à faire encore quelques pas, renouvelant ses promesses. Ils traversèrent une grande salle où sous des lustres était dressée une longue table de bois avec couverts en argent et verres en cristal. L’enfant n’avait jamais vu nul lieu semblable. « Tu vas te reposer un peu, puis, si tu as faim, tu mangeras », dit-il en ouvrant la porte d’une chambre aussi richement meublée que la pièce précédente. Puis ce fut le noir… Le noir absolu. Le noir en son esprit. Le noir autour d’elle. De ce qui passa ensuite, il ne resterait rien en elle, rien, pas la moindre mémoire, le néant. Quand elle se réveilla, elle était allongée sur une couche de paille humide, dans une petite pièce à la saleté repoussante. Elle avait froid, elle avait mal, et un filet de sang séchait sur sa cuisse. Elle était seule.

Du moins, elle se croyait seule, elle se sentait seule, comme elle ne l’avait jamais été de sa jeune vie. Une petite souris couinait en bas du sommaire matelas, les yeux posés sur elle. Elle projeta sa jambe et lui envoya un coup de pied, la tua net. Jamais Séraphine n’aurait jamais fait, la veille, une chose pareille. Mais la Séraphine d’autrefois était morte. Un bel oiseau bleu n’échappa au même sort que parce qu’il chantait derrière une vitre épaisse. Au réveil de l’enfant, les animaux étaient venus, les yeux plein de tristesse et sollicitude, comme toujours là pour elle. Mais les animaux n’étaient plus ses amis. Elle n’avait plus d’amis. Elle était séparée de tout et de tous, elle vivait désormais dans un monde où tout est divisé. Un papillon qui voletait au-dessus d’elle en fit aussi les frais. Elle lança sa main, la referma, serra. Ô pourtant, comme elle avait aimé les papillons… Dans cette ambiance morbide, quelque chose en elle fit toutefois qu’elle se leva et se remit en marche. Elle passa la porte, entra dans la pièce adjacente. Des verres sales étaient renversés sur une table, de la nourriture pourrissait dans des assiettes, des ordures jonchaient le sol, l’odeur était insoutenable. Elle n’y fit aucune attention, ses jambes se mouvaient comme celles d’un automate. C’est dans cet état second qu’elle s’en fut, repassa la porte, puis la grille, puis suivit un sentier. Hors d’elle-même.

Quand les hommes du village de sa tante maternelle retrouvèrent l’enfant, elle était roulée en boule sous un buisson. L’un d’eux, qui la connaissait un peu, s’approcha. Elle rampa encore plus sous le buisson. Il fit une seconde tentative, elle recula encore, totalement insensible aux griffures de la végétation. Elle s’était faite oursin. Aucun d’eux ne put la convaincre de sortir de son abri de piquants. Il fallut aller chercher la tante. Alors, là seulement, après que sa parente eut demandé à tous de partir, l’enfant laissa enfin la femme la prendre dans ses bras et l’emmener. 

***

La tante fit tous les gestes nécessaires, donnant tous les soins et tout l’amour dont elle était capable. Ainsi, la petite, d’abord prostrée, accepta peu à peu d’accomplir de nouveau les gestes quotidiens. Sortir de son lit, manger, se laver… Mais le fil avec sa vie d’avant était rompu. Quelque part dans la forêt, désormais inaccessible, gisait ce qu’elle avait perdu : l’innocence, l’amour, la confiance, les liens avec le vivant, l’intuition… Rien ne ramena le pétillement de l’âme sur son visage. Tout son être était enduit d’un vernis terne. Petite enfant grise n’affirmant jamais rien, petite poupée de chiffons. Sans guide intérieur, elle n’agissait et ne parlait plus que par imitation, seulement capable de faire ce que l’on attendait d’elle. On la croyait timide, elle était réfugiée en un lieu inatteignable. Les années passèrent… Elle perfectionna le masque qu’elle renvoyait aux autres, grimaçait des sourires, singeait les mimiques de la joie, si gentille… La plupart en étaient dupes, aimant tant la fable du « tout passe, tout guérit ». Mais l’apparence de la vie n’est pas la vie. Sous la surface, dans un espace où nul ne peut se raconter des balivernes, un manque inextinguible jaillissait souvent, étreignant de ses doigts glacés la jeune fille, la noyant dans le désespoir de se sentir telle une coquille vide.

Une seule personne ne se laissait pas bercer par la comédie ambiante. C’était Alma la guérisseuse, Alma l’enchanteresse, qui vivait entre village et forêt. Avec son œil acéré fouillant les regards, elle savait très bien ce qu’il en est de chacun. De loin, elle observait Séraphine qui s’en allait, mutilée, vers sa vie de femme. Elle attendait un signe, un appel, un pas de sa part. Elle avait beaucoup de pouvoir, mais pas celui de décider à la place d’autrui. Cela, c’est interdit. Elle savait qu’il existe un chemin pour arrêter de tourner en rond sur les lieux d’un massacre, pour ramener de la vie dans un champ de ruines, si longue, pénible et douloureuse que soit cette voie. Un chemin qui ne passe pas par le lac de l’oubli et ne débute que quand un pied s’avance hors du bourbier du déni. Elle attendait que Séraphine fasse ce premier pas… Beaucoup ne le font jamais. Même après avoir vu tant d’êtres sombrer, Alma persistait à faire confiance : si innombrables sont les messages que le Ciel et la Terre envoient aux âmes en peine. L’un d’eux éveillerait bien Séraphine de son anesthésie morbide… Et c’est ce qui arriva… Un message tout discret, aussi léger qu’une plume, qui s’en vint telle une caresse. 

C’est une biche qui visita la jeune femme, une nuit entre veille et sommeil. Elle lui offrit son regard tout doux et profond, un regard déjà vu il y a très très longtemps, Séraphine ne se souvenait plus ni où ni quand. Cela ne dura que quelques secondes mais les yeux de l’animal se gravèrent en elle. Les jours suivants, la vision revint souvent. Puis plus. Ce qu’il se passa alors est de l’ordre des changements faussement microscopiques qui ponctuent une vie. Elle retourna vers les bois. Elle ne s’y enfonçait pas, car une peur tenace la retenait. Elle s’asseyait à une centaine de mètres de la lisière, enlevait ses souliers, se laissait baigner par tout ce que son nez, ses oreilles et ses yeux percevaient, touchait ce que ses mains rencontraient – la terre, les plantes et les pierres. Dans ces moments-là, infiniment simples, quelque chose s’apaisait en elle. Plus tard, de façon plus cérébrale, elle s’intéressa aux plantes, à celles qui guérissent, à celles qui empoisonnent, souvent les mêmes. Elle rencontra Alma qui en savait long sur le sujet et habitait le long du trajet qu’elle réempruntait vers le monde sauvage. Elles devinrent proches. Tout cela tout lentement, un pas après l’autre.

Avec le retour des sensations, des ressentis, la vie put refleurir. Un petit peu. Séraphine n’en demeurait pas moins un tissu avec des trous partout. Elle bénéficiait juste de bons pansements. Suffisants pour qu’une ébauche de confiance ait crû au contact d’Alma et du monde non humain. Suffisants pour que les barreaux de la peur se soient desserrés. Un petit peu. La peur des autres. Mais aussi la peur que son esprit vole en éclats. Séraphine y tenait aux barreaux de sa cage. Pourtant, plus elle voyait sa prison, plus elle éprouvait aussi le désir effréné d’en sortir, une soif terrible d’autre chose l’appelait. Alma lui avait dit… Revenir sur ses pas, reprendre à rebours le chemin d’autrefois… Il le fallait. Enfin, un jour, elle fut prête… et les deux femmes se mirent en route. Elles trouvèrent le pont à moitié effondré. Le temps avait fait son œuvre, et comme plus personne ne ralliait à pied les différents villages, les anciens chemins avaient disparu. « Par où aller ? » demanda Séraphine. « Toi seule le sais » répondit Alma. Irait-elle vers la droite, où elle avait rencontré un jour lointain le prince des ténèbres ? Ou vers la gauche, d’où elle venait à l’origine ? Sans mémoire aucune de ce temps, l’esprit de la femme mutilée était lui aussi devenu une forêt aux chemins impraticables. L’esprit qui pense ne pouvait aider. Seule l’âme qui panse, peut-être… Séraphine respira profondément, ferma les yeux, fit silence, quêtant un message. Quand elle les rouvrit, elle descendit vers le ruisseau à sa gauche et le passa à gué. Alma la suivait. Elles s’enfoncèrent parmi les fougères…

***

Nul ne sait comment, guidée par quelque être invisible, la Séraphine quadragénaire se retrouva devant le menhir où s’adossait la toute petite Séraphine. La pierre dressée n’avait pas changé, elle était toujours aussi douce sous la peau, aussi rassurante au contact. Seule la végétation n’était plus la même, les arbres avaient grandi, gagné du terrain, de nouveaux étaient nés. Les fûts s’étaient rapprochés, comblant la trouée dans la verdure, fermant la vue sur la vallée. Le paysage n’éveilla aucun écho dans l’esprit de la femme, mais l’être de granit l’attira de manière irrésistible. Le touchant, posant contre lui sa joue et son oreille, elle pria. « Prier », pour elle, ne signifiait pas s’adresser à un dieu, non, c’était descendre au plus profond de son être, là où semble goutter une source ténue, là où semble s’ouvrir une porte, et de cet espace-là où tout peut se rejoindre, elle appelait, elle appelait de toutes ses forces, en silence. Criant son désespoir et sa soif. Alors la pierre, qui la reconnut, lui donna exactement ce dont elle avait besoin, en ce jour-là de cette année-là. Longtemps, traversée de visions d’enfance, longtemps, Séraphine pleura. Elle pleura avec les sanglots d’un tout petit enfant perdu dans la nuit de la vie. Longtemps longtemps elle pleura. Liquéfiant les cailloux qui encombraient son cœur, voyant ce qu’elle avait perdu, cela, et puis encore cela. Longtemps elle pleura. Alma laissa faire. Plus tard, si besoin, elle recueillerait les mots qui viendraient et irait glaner ceux qui ne demandaient qu’à sortir. Pour l’heure, il n’y avait nul besoin d’elle. 

Et le soir s’en vint… Secouée, totalement épuisée, Séraphine se laissa au retour guider par la vieille guérisseuse. La nuit, chez Alma, elle dormit d’un sommeil d’ange. Puis, au fur et à mesure, elle apprit à voyager au pays des douleurs, à y aller, à s’y frayer des chemins, et, surtout, à en revenir. Elle en ramenait des petites Séraphine à consoler et rassurer, y ramassait des graines qui n’avaient pu germer, y laissait les pesanteurs des colères et des chagrins qui s’éternisent. Parfois, il arrivait aussi qu’elle revienne juste affreusement triste, sans rien dans les mains. De plus en plus souvent, elle voyageait non accompagnée. Elle approchait alors de l’automne de sa vie, et un observateur non averti aurait pu se demander ce qu’elle cherchait bien encore, et si ce besoin d’aller toujours plus loin vers une hypothétique guérison n’était pas devenu une sorte de drogue, si, entrée dans le labyrinthe, elle ne s’y était pas en définitive totalement égarée. De fait, Séraphine ne pouvait plus s’arrêter, a so alma, son âme, la tirait sans cesse, la guidant encore plus sûrement que l’Alma de chair. Il serait vain de chercher à savoir le dessein d’une âme… On ne peut que lui obéir ou la nier… Séraphine avait souffert trop intensément de l’avoir égarée pour ne pas lui prêter oreille.

Un jour, à l’heure du crépuscule, alors que les deux femmes se trouvaient cette fois ensemble près du pont, un mouvement agita les branchages. Une laie sous les arbres. Son regard froid était étrange. Jaune. Alma, avec une prestesse dont nul ne l’aurait cru plus capable, se jeta devant Séraphine. La laie la percuta, la fit tomber. Séraphine, toujours debout, ne pouvait plus bouger, les yeux accrochés au regard vide. Mais elle n’était plus une petite fille. N’entrait plus chez elle qui le voulait. Quelque chose bougea dans sa mémoire… et dans les yeux de la laie, elle revit la chose qui autrefois la poursuivait, elle y vit quelque chose qu’elle connaissait pour l’avoir vu chez elle et chez d’autres, la mort dans la vie. Six larmes roulèrent sur ses joues. Davantage de compassion que de tristesse. Et la laie s’effondra. La chose veut ce qui brille mais abhorre tout attendrissement. Elle déguerpit dare-dare quérir sa nourriture ailleurs. Séraphine, elle, alla chercher de l’aide pour ramener Alma incapable de se lever, la veilla, la soigna… bien consciente que sa si chère amie la quitterait bientôt. Désormais, elle devrait prendre le relais. Un temps s’achevait. Un autre commençait. 

Alma mourut, Séraphine continua. Elle fut guérisseuse à son tour. Tant en avaient besoin. Elle qui avait toujours vécu sans homme et à l’écart des autres, s’éprit même d’un pèlerin de passage qui se plut de plus en plus en sa compagnie. De sa sagesse à lui, elle apprit encore. À cheminer à tâtons dans la nuit, à voir dans les fourrés obscurs, à entendre, sans fuir, ce qui s’agite dans le noir. Elle partait dans les zones les plus touffues de la forêt, là où sont des lieux dangereux, dont elle ne pouvait approcher de trop près : les marais de la haine, leurs gouffres d’insensibilité, leurs geysers de cruauté… Trouver jusqu’où s’aventurer sans se perdre… La haine brûle à l’acide. Mais la nier équivaut à nourrir un fauve prêt à frapper. Alors qu’elle se penchait sur ces faces sombres de l’être, si sombres chez les grands blessés, virevoltait parfois dans ses rêves un homme à la peau couleur de lune et aux yeux noir profond. De prime abord, il n’était pas désagréable. Il était extrêmement doué pour plaire, et adorait cela, jetant en l’air des milliers de bulles de mensonge multicolores, des mensonges qu’il habillait de vérités. Prédateur jusqu’au bout des ongles, pourtant. Le diable ? Elle aiguisa son discernement, sa vigilance. Mais pourquoi rêvait-elle de lui ? Quelle part de son être possédait-il, que cherchait-il à ramener à lui ? Et pourquoi lui était-il au fond si familier ? Elle s’en ouvrit à son amoureux qui en grimaça de contrariété. Et qui lui dit sans rire qu’elle devrait apprendre à manier l’épée, à la façon des hommes et non plus à la façon des femmes. Ou, mieux, à la façon à la fois des hommes et des femmes. Et prier davantage ! À sa façon à elle. Ne pas se surestimer.

Séraphine remonta ainsi, pas après pas, aussi loin qu’elle le put le cours de sa rivière. Elle ne sut jamais vraiment, jamais précisément. Elle était si petite quand elle fut saccagée… Les hautes murailles qui s’étaient élevées, celles qui protégeaient cet endroit précis, ne rompirent jamais. Et peut-être est-ce mieux ainsi… Elle ne pouvait qu’entrevoir, supposer, lisant les traces comme d’autres déchiffrent des parchemins anciens. Un jour peut-être, l’enfant tapie dans son buisson d’épines répondrait à son appel. Elle pourrait alors la prendre dans ses bras, lui raconter que tout, ou presque, avait été retrouvé, même si la noirceur ramassée en chemin serait elle aussi toujours là. Elle lui proposerait une promenade dans la clarté du soleil, un jour où dansent les papillons… Innombrables sont les métamorphoses possibles d’un être humain… Alors elles goûteront, les Séraphine petites et grandes, au bonheur de marcher ensemble sous le bleu du ciel… 

  

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