Yves Rebouillat - Interrogatoires à gogo

La suite de « Un dimanche en v(r)ille »  nous entraîne dans un mini-polar signé Yves Rebouillat.

 

 

Interrogatoires à gogo 

 

 

Commissariat de police - Salle d’interrogatoire

Premier flic : « Qu’est-ce que tu foutais avec ce couteau ? »

Deuxième flic : « T’épluchais une orange, pas vrai ? »

Le voyou : « C’est pas la saison ! »

Un flic : « Fais le malin, ça arrange ton cas... »

L’autre : « La fille, t’avais tenté de lui voler son sac et après t’as voulu la buter parce qu’elle t’a éborgné ? »

Le premier : « Un apprenti voleur blessé dans son orgueil à la con qui se venge en tentant de suriner une nana... T’es bon pour la taule un moment ! »

Le voyou : « C’est elle la voleuse, elle m’a volé un truc à moi et m’a frappé avec un fléau. »

Un flic : « C’était quoi, ton truc à toi ? »

- Dix mille euro en liquide.

- Alors tu deal ?

- Oui j’ai dealé ma bagnole et j’ai pas voulu de chèque, y’a des gus qui vous arnaquent avec des chèques en bois. Vous vous méfiez pas, vous, quand vous revendez un truc, genre un truc que vous avez chopé à un mec comme moi ?

- Fait gaffe, tu files un mauvais coton ! Comment elle savait que tu avais cette somme sur toi et comment elle te l’a piquée ?

- Faudra lui demander...

- On le fera, développe !

- Non ! Je ne dirai, plus rien. Je connais mes droits, je veux un avocat.

- Comme tu veux, il est 14 heures 15, ta garde à vue commence.

- Ça va pas la tête ! Pourquoi vous me gardez ?

- T’es suspect de vol avec violence et de tentative d’assassinat.

- C’est débile ! Où vous êtes allés chercher ça ?

- Méfie-toi ! On enregistre déjà au moins deux outrages à agents.

- Ouais, on va te soigner ! »

 

Commissariat de police - Interrogatoire en présence d’un avocat

L’avocat : « Messieurs, puisque je ne connais pas encore le dossier, avant de vous poser quelques questions sur la procédure en cours, j’écoute votre relation des faits et vos allégations. »

 

Les policiers firent le récit de l’affaire telle qu’elle fut racontée par l’agressée et les témoins qui avaient maîtrisé le suspect : tentative de vol d’un sac à main, bagarre, poursuite à pied dans la ville, neutralisation de l’intéressé grâce à l’intervention de trois hommes.

«  Maître, on voudrait en savoir plus, et connaître quelques détails dans cette affaire, pour tout dire, assez simple.

- Nous verrons bien ! Je vous en prie faites vite ! »

Le premier flic : « Racontez nous comment les faits se sont déroulés jusqu’à votre chute.

- Tiens ! Vous m’vouvoyez maintenant ? C’est l’avocat qui vous fout les j’tons ?

- Tss- Tss... Du calme jeune homme. Les policiers, certes, préfèrent les interrogatoires sans avocat mais quand je suis présent, ils sont, en général, plus précautionneux.

- Comment expliquer que la victime présumée avait su que son poursuivant possédait une grosse somme sur lui. Vous connaissiez-vous ?

- Je ne connais pas cette nana. Je l’ai déjà vu rôder dans ma cité et dans la ville, seule ou accrochée au bras d’un vieux

- Un vieux ? Quel genre ?

- Lui ? Genre vous.

- Vous voulez dire quoi ?

- Faut vous faire un dessin ?

- Ouais, précise ta pensée.

- Vous me re-tutoyez !

- .... précisez votre pensée.

- Ben, elle faisait la pute, quoi !

- Et l’argent ?

- Ma caisse, je l’ai vendue dans la rue, j’ai empoché une enveloppe de biffetons que j’ai comptés sans me planquer. Elle est passée par là, elle m’a demandé mon pognon, m’a menacé avec un fléau, j’ai pas voulu lui filer, elle m’a blessé l’œil. J’suis tombé à moitié assommé, elle m’a chouré l’enveloppe quand j’étais dans les vap’, pas longtemps, j’me suis relevé et j’lui ai couru derrière pour récupérer mon fric. Et l’aut’ con m’a pété le genou et enfoncé son couteau dans la jambe.

- Votre couteau !

- Ça va pas ! Le sien de couteau !

- Vous n’avez pas dit cela quand on vous a interrogé !

- J’viens de comprendre pourquoi vous m’avez parlé de couteau et d’orange. J’ai jamais dit qu’il était à moi ! »

L’avocat : «Messieurs les policiers, je vois à peu près de quoi il retourne, maintenant expliquez-moi pourquoi cette mesure de garde à vue a été prise à l’encontre de mon client. Avez-vous entendu avec autant de fermeté que celle dont vous faites preuve à l’égard de ce jeune homme, tous les témoins de cette affaire, du début de l’embrouille jusqu’à son dénouement. Tout au long de l’échauffourée, il y en eut vraisemblablement de nombreux... oui ? Non ? Parce que, si je comprends ce que vous me dites et imagine ce que vous ne me dites pas, à part les déclarations de la jeune femme et de trois compères, vous n’avez pas grand chose. »

- Un policier : « Heu, c’est à dire... heu... »

L’avocat : « Oui, soulagez votre conscience... »

L’autre policier : « Nous procédons par ordre, nous avons un calendrier de convocations et nous avons l’intime conviction que cet homme est coupable...

- Personne ne vous demande votre intime conviction... seulement les preuves que les faits se sont déroulés comme vous prétendez qu’ils le furent ! Vous ne pouvez me communiquer aucun PV d’audition, n’est-ce pas ? Le procès-verbal concernant le placement en garde à vue existe-t-il et le certificat médical relatif à la santé de mon client a-t-il été établi ?

- Ben... heu... non.

- Jamais vu ça ! Jeune homme levez-vous, on s’en va. Vous êtes libre.

- Vous, restez là ! Il me faut une décision du procureur.

- Je reste avec lui et appelez la procureure immédiatement ! »

Cinq minutes plus tard....

Le voyou : « Amateurs ! »

Le premier flic : « On se retrouvera ! »

L’avocat : « Menaces !? La procureure sera bien évidemment informée de votre comportement et de vos défaillances. »

 

Le premier flic s’adressant à l’autre : « On est allés trop vite. Et puis pourquoi on croirait la nana ? »

L’autre : « Parce que sinon, ce serait trop facile ! »

Le premier flic : « C’est un banal fait de délinquance, pas un complot contre la sécurité du pays, arrête ! »

 

 

Commissariat de police - Bureau des deux policiers

« Pourquoi cette convocation ?

- Pour mieux connaître votre rôle dans « l’affaire de la terrasse », pour savoir si vous connaissiez les protagonistes.

- Que voulez-vous dire ?

- C’est pas clair !?

- Non, vos collègues ont recueilli des témoignages sur place dont le mien. Vous savez que j’ai fait tomber l’agresseur et qu’à plusieurs, nous l’avons immobilisé.

- Merci de vous répéter pour nous.

- Je viens de le faire.

- Vous n’avez rien oublié ?

- Non.

- Vous connaissiez l’agresseur ?

- Pas plus lui que vous deux.

- Je ne vois pas pourquoi vous ne faites pas preuve de bonne volonté ?

- J’hallucine, c’est quoi votre problème ?

- C’est vous !

- !?!

- Vous ne connaissez pas la victime ?

- Et vous ?

- Calmez-vous ou bien ça va durer très longtemps. Je répète, connaissez-vous la victime ?

- Ben, maintenant, oui, on se connaît !

- Je veux dire, avant...

- Avant quoi ?

- Vous le faites exprès ?

- Pas vous ?

- Avant les faits dont on parle, connaissiez-vous la jeune femme ?

- Non !

- Pourtant on sait que vous avez des contacts avez elle...

- Ça ne vous regarde pas !

- Oh, que si ! Nous pensons qu’elle abuse les gens, les vole et que vous êtes son complice. Vous entretenez une relation, on le sait, ne niez pas !

- C’est une victime et je l’ai secourue. Le couteau c’était pas du flan ! Et l’argent vous l’avez retrouvé... s’il a vraiment existé ? Vous avez fait quoi au juste... sinon accorder foi aux propos d’une crapule ? Merde ! Ras-le-bol, j’me casse ! »

 

Un flic à l’autre : « Tu crois pas qu’on déconne, qu’on a pas fait les choses dans le bon ordre. T’es agressif, tu crois avoir tout compris... D’abord, t’enfonces le gus, maintenant tu t’acharnes sur la nana... On va se foutre de nous, et la carrière... après ça, ça va être très, très dur pour nous ! »

 

Commissariat de police - Salle d’interrogatoire

« C’est bizarre... salle spéciale insonorisée, caméra, miroir sans tain... On est dans une salle d’interrogatoire, non ?

- Qu’est-ce qui est bizarre ?

- Je suis là pour être entendue dans le cadre d’une enquête concernant l’agression dont j’ai été victime ou pour être auditionnée dans une procédure qui me viserait ?

- Je comprends pas !

- Vous me prenez pour une gourde ?

- Votre protecteur vous a parlé ?

- « Protecteur » !? Retirez immédiatement ce mot ou je porte plainte pour injure !

- Ce terme n’est pas une injure, il s’applique à une situation dans laquelle un homme serait venu à votre secours.

- Taratata ! Faites court ! Si vous pensez que la victime c’est le voyou, et que moi je suis l’agresseuse, mettez-moi tout de suite en garde à vue, on va bien rigoler, la procureure et moi, éventuellement aussi, le juge d’instruction quand il sera saisi pour statuer sur l’avenir judiciaire du véritable criminel.

- ... l’homme que vous désignez comme votre agresseur...

- Tout le monde l’a vu m’attaquer, courir un couteau à la main pour me faire la peau et me voler...

- Tout le monde n’a pas vu les mêmes choses...

- Ah, bon ! C’est quoi le scoop ?

- Lui, prétend que vous lui avez volé dix mille euros en espèces après une transaction qu’il venait d’effecteur dans la rue et que vous l’avez frappé avec un fléon.

- Un fléon ?

- Oui, un truc japonais ou autre... asiatique quoi !

- Un frelon asiatique !?

- Heu... une arme !

- Arrêter de mâcher votre chewing-gum et articulez ! Un fléau peut-être ? Oui, Je m’entraîne au maniement du nunchaku, j’adore Bruce Lee et j’y joue dans la rue depuis l’adolescence.

- Vous charriez là ?

- Devinez !

- On n’est pas là pour jouer ! Le nunchaku est une arme ! »

Le deuxième policier : « Une arme de sixième catégorie, assimilée à une arme blanche. Son port et son transport constituent un délit lourdement réprimé.

- Vous m’impressionnez, tout à l’heure vous sembliez ne pas connaître cet objet ! Dites-moi, auriez-vous oublié que lors de notre premier contact, vous avez relevé mes identité, qualité et coordonnées ?

- Ben non !

- Vous n’avez pas rappelé ces informations en début du présent interrogatoire, n’est-ce pas ?

- Pas la peine on se connaît !

- Si vous étiez plus subtils, vous pendriez quelques précautions avec la procédure et aussi à mon égard...

- Et pourquoi donc ?

- Parce que c’est ce qu’on fait quand on est OPJ, parce que je suis avocate et parce que moi, je veille au bon déroulement des procédures et que je peux signaler les irrégularités commises par des fonctionnaires mal zélés et faire invalider toutes leurs démarches...

- Bon, c’est terminé... on vous libère.

- C’était pas un nunchaku, mais mon putain de sac à main. Waouh... on n’est pas arrivé au bout !

- Pardon ?

- Laissez, vous pouvez pas comprendre... »

 

Un policier à l’autre : « Tu nous a mis dans de beaux draps !

- Tranquille, c’était pas un acte de procédure mais la continuation de l’enquête préliminaire !

- N’empêche, que t’as déjà mis un mec en garde à vue n’importe comment. On n’a pas fait de premier rapport sur les faits... On n’a rien noté... Maintenant, tu charges la nana... On est vraiment cons ! Surtout toi !

- Tu te répètes... et puis fais gaffe à pas me chauffer ! De toute façon, on s’en fout, le procureur...

- La procureure !

- Ouais, elle a ouvert une information judiciaire et saisi un juge d’instruction. À lui de se débrouiller ! Nous, on passe à autre chose ! On fera ce qu’on nous dira de faire.

- Chercher un nouveau boulot par exemple ? »

 

Bureau du juge d’instruction

Le juge : «Vous avez dit aux policiers que la jeune femme vous aurait volé après vous avoir à moitié assommé et blessé. Comment tout cela a-t-il commencé ?

- Elle m’a menacé avec une arme, m’a demandé mon fric, j’ai rigolé et reçu un violent coup de nunchaku à la tête et un deuxième dans l’œil. Elle a profité d’un moment de K.O.

- Avant cela... comment savait-elle que vous possédiez la somme qu’elle vous aurait dérobée ?

- Elle me tourne souvent autour pour voir si elle pourrait se mêler de mon business.

- C’est à dire ?

- En vrai, on se connaît depuis longtemps. On a vécu dans la même cité. Plus jeunes, on a monté des petites combines... elle croit que je continue et aimerait en profiter.

- Des arnaques ?

- Oui.

- Lesquelles ?

- On piquait dans les caves, on volait à l’étalage, on tirait des bagages dans les bagnoles, les thunes des bourges. On était un peu pickpockets. On sortait ensemble, puis elle a fait des études, a quitté la cité. On avait entre quinze et dix-huit ans, c’était il y a dix ans, y’a prescription...

- Une confession encadrée par les conseils de votre avocat... c’est mieux que rien.

- Elle surveille votre business ? Vous êtes toujours dans la délinquance ? Comment gagnez-vous votre vie ?

- Non, j’achète de vieilles bagnoles, une à la fois, je les restaure, je m’en sers quelques mois et les revends avec un petit bénéfice. C’est pas une activité commerciale, mais ça me permet de compléter les aides sociales.

- Et elle, que savez-vous de ses activités ?

- Elle a recommencé à déconner, mais dans un autre business, genre elle drague des mecs riches et les plume.

- Vous pouvez prouver ce que vous dites ?

- Ça devrait pas être trop difficile pour vous de faire un boulot d’enquête là-d’ssus; par exemple, regardez du côté du mec qui m’a planté... On s’est revus y’a pas longtemps, elle m’a demandé un service.

- Lequel ?

- Réparer sa caisse. Quand je l’ai vue, je croyais que c’était pour ça qu’elle revenait dans la cité. Elle a aussitôt cherché à me dépouiller. »

 

Conversation entre la victime et son sauveur

« C’est quoi cette histoire qui transpire chez les flics selon laquelle vous pourriez vous connaître, le voyou et toi ?

- Une vieille histoire. J’ai habité la même cité, on est allés à la même école primaire, au même collège, sauf qu’on n’avait pas envie de faire les mêmes choses. On a été très proches pendant longtemps...

- Pourquoi tu ne m’en as rien dit ?

- Parce que c’est une histoire honteuse et délirante de pauvreté, de mal-être, de solitude partagée, de haine et de harcèlement que je n’aime pas évoquer. Je n’ai rien dit non plus aux flics, mais je vais bientôt être bien obligée de leur en parler.

- Faute de l’avoir déjà fait, ils te reprocheront d’avoir à dessein caché quelque chose ; ils voudront approfondir. Tu prêtes le flanc à la suspicion. »

Un ange passe et y met un temps assez long...

« Bon, tu m’en dis plus !

- Au bahut, il a commencé à décrocher, moi je marchais très bien. Il séchait des cours, fréquentait des voyous. On allait encore ensemble au cinéma et dans une salle de sport ; un dojo on y pratiquait karaté et kung-fu. Il voulait m’entraîner dans des coups minables, j’ai cédé plusieurs fois, de petits vols... puis je suis allée à la fac. Nos relations de potes ont alors cessé. J’ai eu la paix pendant quelques années. Il s’est mis à ma recherche, m’a retrouvée et a commencé à me harceler. J’ai eu un bon job. Avocate dans un cabinet de conseil juridique. J’ai souvent déménagé pour le semer. Il a su où je bossais, venait dans le quartier m’insulter, me traiter de sale bourge, de call-girl, de traîtresse à mes origines.... Au début ça se passait dans la rue, puis un jour, il a pénétré à l’intérieur du siège de la boite, hirsute, ivre, vociférant que j’étais sa femme, une délinquante comme lui, devenue avocate pour préparer des coups tout en paraissant respectable. La police est venue l’expulser. Il n’y a pas eu de plainte mais les associés m’ont très vite fait comprendre que ma place n’était plus chez eux. Par dignité, j’ai démissionné.

- Tu as été agressée dans la cité, qu’y faisais-tu ?

- Ma mère y habite encore.

- Tu y vas souvent ?

- Aussi souvent que possible, donc pas très fréquemment.

- Tu le croises à chaque fois ?

- Non je m’arrange pour passer tôt le matin – lui, vit plutôt la nuit – et c’est ma mère qui vient chez moi lorsqu’on veut se donner du temps, déjeuner, dîner..., Elle dort à la maison pour éviter de le croiser en début de soirée. Le jour de l’agression, c’était exceptionnel, ma mère m’avait appelée au milieu de la matinée pour me dire qu’elle n’allait pas fort. En quittant l’immeuble, je l’ai vu avec un type louche, devant une bagnole, en train de compter ostensiblement des billets dans une enveloppe. Il faisait le malin mais pas pour m’épater, il ne m’avait pas vue. Mais il a fini par m’apercevoir et a foncé sur moi, cherchant à m’arracher mon sac. Je me suis défendue. Voilà, tu connais la suite.

- OK. »

 

Reprise de la conversation en début de soirée :

« Tu avais un très bon train de vie, tu n’as plus de job... tu aurais pu être tentée de voler un voleur... Ta voiture était en panne chez toi depuis longtemps... Comment ton agresseur a pu le savoir si tu ne lui as pas dit ?

- Tu doutes de moi.

- Les apparences sont contre toi.

- Et ?

- Rien, je suis suspect moi aussi...

- Ils veulent des témoins. Je ne suis pas sûre qu’ils les trouvent.

- Malgré la gravité des faits, sans témoignages concordants, ce sera un « parole contre parole », il n’y aura probablement pas de procès, plutôt un non-lieu...

- T’es sûr ?

- De rien ! »

 

Bureau du juge d’instruction - Confrontation des deux protagonistes

« Jeunes gens, expliquez-vous. Madame vous alléguez avoir été agressée par Monsieur, poursuivie et menacée avec un couteau ? Monsieur, vous prétendez vous être fait subtiliser votre argent, fruit d’une transaction juste dans les secondes qui précédèrent le vol supposé. »

Les intéressés présentèrent des versions à peu près fidèles à celles faites devant les premiers enquêteurs écartés après leurs graves manquements à la loi et à la déontologie policière.

« Je me suis défendue avec mon sac, j’ai pratiqué des sports de combat, mais, sachant ce que l’agresseur était capable de me faire, j’ai préféré m’enfuir.

- Que faisiez-vous dans le quartier ?

- Je sortais de chez ma mère qui habite le même immeuble que monsieur.

- Et vous ?

- Elle a foncé sur moi dès qu’elle m’a vu, m’a cogné avec un nunchaku et arraché l’enveloppe qui contenait mon blé. »

L’avocat du suspect : « L’état de son œil atteste de la violence extrême de l’agression à l’endroit de mon client.

- C’était une rencontre par hasard ?

- Non elle devait m’amener sa voiture pour que je la répare.

- Est-ce vrai, madame ?

- Non, je n’ai pas de voiture !

- Ceci n’est pas exact, il existe une Mini-Cooper 1992, enregistrée à votre nom aux « cartes grises ».

- Ça ne compte pas, ça fait cinq ans qu’elle est immobilisée dans mon garage.

- Elle est en panne ?

- La dernière fois que je l’ai utilisée, elle ne l’était pas.

- Devant les policiers, vous n’avez pas mentionné votre casier judiciaire qui fait état d’une condamnation pour violences à agent et destruction de biens publics.

- Je n’ai rien caché ! Il leur appartenait de procéder aux vérifications... C’est une vieille histoire, une manifestation et les faits reprochés avaient à voir avec un engagement politique de jeunesse après une descente de police particulièrement violente dans mon quartier. La qualification de délit était injuste. « Participation à une manifestation non autorisée au cours de laquelle des violences ont été commises », tel était le contexte d’alors et... c’est tombé sur moi !

- On ne vous donnera pas de cours de droit mais peut-être devriez-vous vous replonger dans vos bouquins. Vous étiez un brin turbulente et en ces temps-là, vous vous réclamiez de l’anarchisme, criant : « Mort aux flics ! » ... c’est écrit sur ce vieux PV-là. »

L’avocat de la femme : « S’il vous plaît, pas de réflexions ad hominem ni de politique ou de mention de faits qui n’ont rien à voir avec la présente procédure !

- Maître, gardez vos conseils pour madame ! Que sont devenus les dix mille euros ? »

Lui : « Elle est pas v’nue m’les rendre ! »

Elle : « Cette histoire est une pure fabulation, je ne les ai jamais eus en mains.

- Nous verrons bien. »

 

Le juge mit en examen sous contrôle judiciaire – avec interdiction d’entrer en contact – les deux protagonistes, le premier pour agression et tentative de meurtre, la seconde pour vol. L’homme qui avait fait chuter le suspect de violences aggravées, il fut placé sous statut de témoin assisté pour ses présumées complicité de vol avec la suspecte et commission de blessure au moyen d’une arme blanche.

 

Épilogue

Les rares compléments d’information obtenus par les enquêteurs furent inopérants à valider l’une ou l’autre thèse. La ville ne livra aucun témoin à la mémoire infaillible, ni le couteau l’identité de son propriétaire ou celle de celui qui l’avait tenu au moment où il s’enfonçait dans la cuisse d’un homme. Les deux témoins qui participèrent à l’immobilisation du suspect d’agression s’évanouirent dans le vaste monde...

Que l’affaire retînt l’attention de l’appareil d’État, des élus, des médias et du public, qu’elle fût l’objet d’un acharnement judiciaire, personne n’en vit des signes manifestes. Une gazette locale tenta de traiter le sujet d’un point de vue sociologique et politique, posant les questions des origines sociales et géographiques, de la délinquance dans les quartiers pauvres, décelant dans les trajectoires et les comportements des acteurs du drame des déterminismes sociaux. Hélas, elle n’était pas numérique, ne tirait qu’à deux mille exemplaires papier dont sept cents invendus qui n’intéressaient même pas les halls d’hôtel ni les salles d’attente des coiffeurs et des dentistes.

Aucun procès n’eut lieu.

Les relations entre les deux amants se troublèrent, puis cessèrent. La femme s’en alla. L’homme ne remit plus les pieds sur la terrasse de la petite place. Ses balades du dimanche le conduisaient dorénavant, même en période de grande affluence, le long du bord de mer, sur le port ou au large pour de longues séquences de contemplation, de lecture ou de pêche. Confortablement installé sur son bateau et dans la vie, il se disait : « C’est con, j’y ai cru ! ». La femme, décidée à briser les effets de l’assignation de classe prit un vol sans retour pour l’Amérique. Elle y suivit un cursus de droit des affaires pour étoffer son bagage initial et l’adapter au droit américain. Après des mois de galère, d’études et de petits boulots éreintants, elle put enfin exercer son métier d’avocate avec un niveau de risque très faible de se faire rattraper par son passé. Elle eut ces mots : « C’est bête, j’étais amoureuse ».

 

FIN (Sait-on vraiment ?)

 

 

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