Diane Mauzy - Lettre à ma poupée

Lettre à ma poupée

 

Nous sommes toutes les deux devant le grand bateau blanc.

Moi, la grande, presque sept ans, queue-de-cheval, salopette à carreaux et à revers de piqué blanc et toi, petite poupée de chiffons et cheveux de laine, cachée dans ma poche.

Nous regardons les longs bras désarticulés des grues qui soulèvent les voitures pour les hisser sur le pont supérieur.

Nous entendons les cris, l’animation des jours de départ.

Ou peut-être est-ce le silence.

Dans ma mémoire, c’est un grand blanc, éblouissant comme le soleil de juillet qui se réverbère sur les maisons blanches de la cité.

Casablanca, la ville du départ.

Est-ce que je pense au grand appartement vide de Rabat, au dernier repas improvisé sur une nappe posée au sol dans la maison déserte où les murs renvoient l’écho de nos voix ?

Ou peut-être est-ce déjà le silence.

Tout le monde se tait, emmuré dans ses pensées, hormis le petit dernier qui babille inconscient et s’inquiète de son nounours. 

Nous montons lentement les degrés de la passerelle pour accéder à bord.

Je sors ta tête de ma poche et nous nous tournons vers la ville, immobile dans la clarté blanche.

Je te dis tout bas, regarde bien, regarde bien et surtout, n’oublie rien car nous ne reviendrons plus.

C’est fini. Le "Lyautey" s’éloigne lentement, la sirène mugit et le chant du départ résonne.

"Réveille-toi, ville sacrée, les exilés sont de retour."

Toi et moi nous ne pleurons pas.

Le navire prend de la vitesse, la terre, les maisons et les gens s’estompent et disparaissent.

Restent les sillons blancs tracés dans l’Océan tumultueux et nous nous penchons, penchons vers lui.

Nous ne parlons pas. Nous ne parlerons plus et si des images furtives, des éclairs blancs comme des couteaux, des hommes en noir et toujours le hurlement de la sirène nous poursuivent, nul n’en saura rien.

Le grand silence de l’oubli s’est installé et c’est pourquoi un jour je t’ai cassée, jetée, perdue.

Aujourd’hui, je ne sais pas de quel repli obscur de mon passé tu es revenue.

Je ne sais pas mais je t’en prie, tais-toi, chut, silence. 

 

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