Yves Rebouillat - Miroir

  

La guerre en Ukraine est sous nos yeux, spectaculaire effroi. Un récit très actuel en forme de « fiction » introspective par Yves Rebouillat (Chroniques ukrainiennes - n° 2)

 

Miroir

Jeudi 3 mars 2022

 

Sans relâche, les chaînes de radio et de télévision, traitent de cet événement considérable : l’invasion de l’Ukraine par les armées aux ordres d’un ancien officier du renseignement russe devenu dictateur du pays le plus vaste et le plus lourdement armé de la planète. Sur les écrans s’affichent les images satellitaires de convois militaires, des vidéos dévoilant des éventrements et des incendies d’immeubles de bureaux et d’habitation, des destructions de maisons frustres dans des campagnes miséreuses.

Depuis les plateaux, journalistes, docteurs de plus moins longues dates, généraux à la retraite, historiens, savants de tous acabits, géo-stratèges, géopoliticiens, personnalités, commentent, analysent, supputent, anticipent, se trompent ou mettent dans le mille. Des reporters courageux, debout sur les théâtres d’opérations, filment, enquêtent, interrogent des habitants du pays martyr, leur donnent la parole. Des mots qu’il faut entendre et laisser retentir dans nos imaginaires, nos âmes et nos esprits.

J’ai peu de goût pour les nationalismes, les identitarismes, les séparatismes, les empires, les alliances dirigées contre d’autres coalitions, les conquêtes territoriales, les patries millénaires, les armées, les tribunaux et l’injustice militaires... j’aime mal une humanité faite de groupes spécifiques assignés à un territoire, vivant à l’intérieur de frontières jalousement gardées et convoitées jusqu’au point de faire l’objet de guerres interethniques, interétatiques ou mondiales...

Mais c’est l’Histoire et les nations en sont là. Elles se sont constituées d’elles-mêmes ou défaites sous les jougs impériaux, colonialistes, ont forgé des appartenances, développé des langues vernaculaires, des cultures, des représentations, des coutumes, des croyances, des penchants, des amitiés ou des rivalités de voisinage, et des haines, des réflexes d’agression ou de repli sur elles-mêmes aux fins de protéger leurs membres, jusqu’à en exclure certains... Les nations sont un peu comme les gens, admirables ou détestables, ou encourent toutes sortes de qualificatifs intermédiaires. La démocratie peut aider à l’amélioration de certaines d’entre elles, contre les dictatures il en faut plus : le soulèvement des peuples.

 

La Russie à l’Est et au Sud, accompagnée de son vassal biélorusse au Nord ont attaqué l’Ukraine voisine, au nez et à la barbe du monde, doigt d’honneur à l’appui. La nation ukrainienne manifeste qu’elle ne se laissera pas faire. Son président, héros inattendu mais authentique, a quitté le costume de ville pour une tenue plus adaptée à la situation de guerre, confortable et couleur kaki. Son visage est devenu celui d’un homme grave, fatigué par des heures sans sommeil, éveilleur brutal des consciences du monde. Les responsabilités, loin de l’accabler le transcendent. Ses prises de parole énergiques, radicales, courageuses, galvanisent un peuple déterminé à repousser chez elle l’armée ennemie ou à la conduire en enfer.

 

Devant les micros des journalistes étrangers, des femmes – mères, épouses, sœurs –, des hommes – pères, maris, frères –, des soldats – professionnels, improvisés, volontaires, ouvriers, employés, commerçants, cadres, chefs d’entreprises, étudiants –, expriment avec véhémence leur indignation, leur résolution de répondre par la violence à l’invasion barbare, leur volonté de défendre liberté, indépendance et démocratie. Leur tristesse et leur incompréhension sont palpables, les souffrances déjà infligées par l’ennemi, patentes. Il y a aussi ceux qui fuient les bombardements pour mettre à l’abri les enfants, les personnes affaiblies et ceux qui n’ont pas trouvé leur place dans le dispositif de résistance ; certains disent qu’ils reviendront bientôt en découdre ; tous, héros et désespérés, nous bouleversent. Sans délai, il leur faut se décider, déjà des destins se sont brisés, des trajectoires ont été interrompues, peut-être à tout jamais et dans la peur incommensurable de la mort de soi et des autres – proches et concitoyens –, un peuple se met en marche, les sacrifices, la paix retrouvée après les combats en ligne de mire.

 

Comment réagir en entendant, en voyant, en sachant cela ? Une situation à l’Ukrainienne en France entraînerait-t-elle pareille réaction de son peuple ? Et de ma part ? Un sursaut de patriotisme ? Je ne sais que formuler des interrogations. Que ferais-je dans une situation semblable où ces gens se trouvent ? Le courage serait-il spontanément là quand on en aurait besoin ? La perception du danger serait-elle transcendée par la mise en péril de ce qui serait plus grand que soi ? Les petites lâchetés jusque-là commises sans grande honte feraient-elles obstacle à quelques moments d’héroïsme ?

 

Écarter l’option de la fuite. La dignité, commande de ne pas se cacher, se terrer, se coucher. Défendre son pays n’est pas affaire de nationalisme, ici, ce serait, plus qu’un devoir patriotique exigé par l’État, un engagement pour sauvegarder ses valeurs, celle de la république d’aujourd’hui : liberté, égalité, fraternité, laïcité, solidarité. Quelle autre attitude maintiendrait-elle le lien avec la communauté des femmes et des hommes fiers ? Quelle autre façon de ne pas vivre, au retour des beaux jours, une honte bien plus grande que celle ressentie après la perpétration, par mollesse, fainéantise, inintelligence, d’une bassesse ordinaire ?

 

Je m’imagine au cœur de l’hiver, frigorifié, terrorisé, équipé, tant bien que mal, debout, au pied du grand bâtiment à la protection duquel je suis assigné. À mes côtés, les flammes et les braises d’un brasero improvisé trouent le voile épais et gris de l’hiver ; sa chaleur se disperse dans la bise mais sa présence m’est précieuse, ses couleurs rougeoyantes sont celles de la vie qui persiste. Mais tout va basculer, je le sais bien, à n’importe quel moment, l’embrasement causé par des missiles ennemis sera le signe que la mort aura frappé.

Je ne suis pas seul présent sur ce point de contrôle, mais nous parlons peu. Que dirions-nous ? Notre détermination ? Elle est connue. Nos angoisses ? Elles sont partagées. Nos espoirs ? Nous les formulons démonstrativement, fanfaronnant un peu, ou dans le secret de nos âmes où ils s’expriment avec une infinie circonspection et même un soupçon de scepticisme.

Je me suis arrêté de fumer il y a tant d’années, je ne vais pas, pour faire corps et diversion, replonger en compagnie de tous ces hommes et ces femmes qui en grillent une. Si j’en réchappe, je n’aurais pas à recommencer le sevrage ou à courir le risque de maladies graves. C’est drôle de vivre ces heures comme si elles étaient les dernières, avec l’espoir qu’elles ne le soient pas. Je pense qu’être atteint d’une maladie potentiellement mortelle est une situation bien différente. Pourquoi ? La cause commune ? L’ennemi comme son semblable ? L’instinct du combat ? Le libre choix de se battre ou de se rendre ? L’issue possiblement radieuse ? L’admiration universelle post-mortem ?

Comment me débrouillerai-je au cours des journées qui viennent ? Dormir, me nourrir, me débarbouiller... je me doute bien que tout ne va pas fonctionner comme à la maison, que l’inconfort, l’incommodité seront de la partie, que les moments de réflexion, de repos, de joie, seront introuvables... À cette heure, je ne sais pas où je dormirai cette nuit, ni si je me reposerai vraiment, s’il sera pourvu à calmer nos faims... Je crois en la solidarité, au dévouement des femmes et des hommes versées au soutien... en attendant, quelle chierie la guerre !

Peut-être aurons-nous l’occasion de rire, franchement. Et de célébrer des coups réussis.

Pourvu que les projectiles russes nous évitent. Je chasse les images de blessures qui m’assaillent : éborgnage, gueule cassée, membres arrachés, éventration...

Ici nous avons dressé un large barrage anti-char, faits de herses hautes fabriquées et livrées par des ouvriers métallos affectés à la défense passive ; il est entrecoupé de chicanes basses en béton qui laissent passer les véhicules autorisés. Fusil d’assaut en bandoulière, je scrute le court horizon, le bout de l’avenue qui fait un large coude d’où pourrait débouler chars lourds et fantassins. Sur le sol, dans une petite construction de bois, reposent à l’abri des intempéries, au moins une centaine de cocktails Molotov. Je sais que lorsque j’aurais à déclencher le tir, le moment sera proche où je devrais lancer les bouteilles incendiaires et que mon temps de vie sera compté. Nous sommes une poignée d’hommes contre combien de blindés et de voltigeurs ?

 

Savoir qu’il faudra viser un ennemi, tirer et tirer encore en économisant les balles, sans affolement, sans larmes dans les yeux qui brouilleraient la vue et feraient dévier le canon de mon arme. Garder mes pleurs pour l’intimité, celer mes plaintes. M’interdire de crier victoire au moment où une cible est atteinte, rester concentré, bien faire mon boulot. Puis, très probablement, jeter en dernier ressort, les bombes de verre et de feu sur les véhicules mortifères quand ils seront là, tout près... en pensant à mes enfants dont j’espère qu’ils auront tenu parole, qu’ils ne se joindront pas à nous, qu’ils sont toujours bien à l’abri, en réserve de la République qu’il faudra reconstruire.

 

  

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