Pierre Lieutaud - Covid 19, mon amour

 

Charmant virus que le covid 19. On le regretterait presque… Une petite fable amoureuse de Pierre Lieutaud.

 

Covid 19, mon amour

 

Je le trouvais vraiment extraordinaire. J’admirais les spicules qui recouvraient sa peau, brillaient comme de fines dagues et faisaient le tour complet du corps de celui que j’aimais : Covid 19. Il était arrivé dans notre cellule quelques mois auparavant, apporté comme un oiseau migrateur par une gouttelette de buée du souffle d’un homme qui avait franchi les mers. 

Les humains étaient le logis douillet de tous les virus éclos sur la terre. Au fin fond de leurs corps vivaient paisiblement les myriades infinitésimales de covid des temps anciens. De temps en temps, un nouveau venu cherchait une place qu’il ne pouvait trouver qu’en jetant dehors une partie des locataires ou en les exterminant. C’est ce qu’avait fait Covid 19. 

Et moi, paisible petite Covid, j’admirais sa force et son courage. Et aussi ses mascarades, ses transformations incessantes… Je le regardais circuler dans les cellules humaines où rien ne contrariait ses cabrioles et ses déguisements. À son arrivée parmi nous, il était jaune citron, avec ses petits spicules qui brillaient comme des pointes de diamant, et puis brusquement, il avait blanchi, s’était un peu fripé, ses spicules ondulaient lentement. Il avançait imperceptiblement comme un escargot précautionneux, essayant de ressembler au gens du vieux monde où il avait pris ses quartiers. Et puis, très vite, il se déguisait encore, devenait noir ébène, sautillait, frappait  en mesure sur ses semblables comme sur une calebasse et il dansait. Tous les vieux Covid des anciens temps, éjectés sur son passage lui laissaient un espace vide où il s’amusait  à changer d’aspect. Parfois, il imitait la déesse Shiva, ses spicules semblaient les bras de cette divinité indoue, parfois il imitait un pope de la vieille Russie, ses spicules semblaient les poils de sa barbe blanche. 

J’avais pour lui une affection qui dépassait le simple attachement de spicules entre Covids de passage. Je l’aimais, mais sa sarabande incessante me mettait mal à l’aise.  Quand je lui demandais : qui es-tu, mon amour ? il faisait une pirouette, un grand soleil au milieu des virus et il répondait toujours la même phrase : je varie, je varie, je suis à moi seul une ribambelle...

Avec le temps, il s’était calmé, il me serrait souvent doucement dans ses spicules. En ces moments de béatitude où nous ne faisions qu’un, il oubliait ses cabrioles, ses facéties, ses danses effrénées, ses déguisements et découvrait tous les Covid des temps passés qui peuplaient les cellules des hommes comme des migrants assimilés, ces lointains cousins paisiblement établis avec leurs petites familles au creux des noyaux, des cytoplasmes. Il était temps de fonder une famille, de nous installer nous aussi, paisiblement au cœur des cellules des hommes.

Le printemps de l’année 2022 des humains finissait. Leur monde pourrait bientôt danser, comme le faisait avant Covid 19, mon amour …

   

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