Édito de mars 2022

 

Mars, dieu de la guerre

Février n’était pas à proprement parler un enchantement. Mars est venu comme un assassin sur les lieux du crime ajouter au drame les oripeaux de la peur, rétrospective et prospective. La peur qui envahit chaque recoin de nos esprits. Ce réfugié, cet enfant sur la route, ce mort, c’est peut-être bientôt nous-mêmes. C’est déjà nous-mêmes. 

Cette peur, ceux qui ont été enfants dans les années 60 et 70 la connaissent bien. Ils ont grandi avec elle au fond d’eux-mêmes. La guerre vue à hauteur d’enfant s’inscrit pour toujours dans la chair. « C’est Beyrouth ! », disions-nous préadolescents. Beyrouth… 

« Qu’arrivera-t-il si la bombe éclate ? » Une seule bombe était parée de l’article défini – la bombe, tout le monde savait de laquelle il s’agissait… Peur indistincte que du ciel jaillisse la bombe exterminatrice. Quelqu’un quelque part possédait le pouvoir d’anéantir les enfants et les parents, sans que l’enfant puisse comprendre pour quoi. Oui, pour quoi… ? Quelqu’un a-t-il la réponse, aujourd’hui encore ?

Gravés au couteau en lettres de sang, par des mains d’adultes responsables, dans nos esprits juvéniles aussi ces « assassins d’enfants »… ces adultes pervers qui enlevaient et tuaient les tout-jeunes, les innocents, les passants. Ranucci, Patrick Henry ou Recco, deux légionnaires en fuite et d’autres assassins indistincts : sueurs froides pour les collégiens de notre époque incapables de comprendre pourquoi on leur infligeait à nouveau l’effroi de l’ogre, l’horreur et le maléfique. La peur s’insinuait en nous et il fallut tout le talent d’un Robert Badinter pour, sans nier les faits mais en les nommant, sans céder à la panique du bourreau qui guillotine, horreur contre horreur, convaincre les enfants que quelque part des adultes étaient capables de les protéger – serait-ce avec les mots, serait-ce simplement en montrant le chemin de sortie de l’anomie, du chaos, de l’indistinct. Pour aider à vaincre la peur du loup inscrite en l’Homme depuis l’âge des grottes, seule la culture, le savoir et les lumières de l’esprit…

Il y eut dans notre île, dans les années 80 puis 90, la peur de nous-mêmes, rythmée au son des bombes et des « nuits bleues »  – expression poétique s’il en était pour dire que ce n’était pas grave, que c’était même beau… Mais soudain le fond de l’air changea et l’on passa à l’âge des meurtres et des assassinats : on pouvait mourir pour des idées, ici, de la main de qui s’emparerait le premier de l’arme, de la main de celui qui – toujours indistinctement – tirerait dans le tas pour l’exemple, pour terroriser, pour gagner du terrain, pour la patrie, pour la république, pour le droit, pour se venger… « pour on-ne-sait quel gain au fond », se disait celui qui, allongé le nez dans le ruisseau, perdait sa vie… et auquel on ne pouvait que s’identifier tant nous l’avions côtoyé, croisé dans la rue, tant il était aussi un peu nous. Militant d’une cause ou de l’autre, dealer de shit, flic, commerçant, quidam. Cadavres. Belle humanité ! Un rêve pour les enfants !

Il fallut aux plus lucides argumenter et trouver les mots. Trouver le chemin des mots justes, parmi les horions, les mensonges, les a priori et les procès d’intention. Nous croyions en être sortis.

La peur habite les enfants d’aujourd’hui. Ils savent reconnaître leur semblable sur les images de guerre en Ukraine, en Syrie, au Yémen, en Éthiopie, en Afghanistan… Ils expérimentent eux-mêmes ici-même la violence. Parce que la violence a envahi les écrans, et que les esprits en formation y sont particulièrement perméables. 

Ils tuent d’ailleurs eux-mêmes sans discontinuer, chaque jour, pour atteindre des scores flatteurs dans les games à la mode. Parce que la réalité se nourrit de fiction qui se nourrit du réel. Et que la soupe est bonne et lucrative.

Ce réel demeurerait comme une fiction lointaine, si nous ne croisions de nos jours ici ou là ceux qui ont fuit les zones de combat et que l’on « accueille » après les avoir triés. Ah oui, parce que l’on trie le réel : vraie victime ou ogre déguisé en victime, en profiteur ? Allez savoir… Machiavélique monde, source inépuisable de fantasme et peurs. Même quand il devrait s’apaiser, tranquilliser, donner du sens, il fait peur.

Le monde est-il vivable ? Le sera-t-il demain ? Et d’ailleurs existera-t-il encore ? Les enfants d’aujourd’hui sans doute se posent-ils la question. Comme nous nous la posions…

Trouverons-nous les mots ? Trouverons enfin les mots qui agissent pour que la peur retourne à sa juste place, dans les châteaux hantés des livres d’enfants… et que la guerre et la violence reculent dans les faits et dans les esprits de ceux qui gouverneront demain ?

 

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