Yves Rebouillat - « Que veux-tu, Vlad ? » ( Chroniques Ukrainiennes - n° 6 )

 

 L’amour de jeunesse (chinoise !) de Pitoune refait surface… Elle est la mieux placée pour savoir ce qui se trame au fond de son cerveau malade… Une nouvelle de  Yves Rebouillat.

 

 

 

Chroniques Ukrainiennes - n° 6

 

« Que veux-tu, Vlad ? »

 

Il ne connut oncques femme aussi jolie que Mei.

Officier de renseignement à Berlin-Est

Ses origines l’enchaînaient à Saint-Pétersbourg

La Russie était le bois dont il était fait.

Elle était Shanghaïenne et habile diplomate

Elle parcourait le monde et apprenait

Son prénom signifiait beauté, fleur de prunier.

Il l'avait aimée comme il n'aimerait jamais plus

Terminé le temps des pleurs et de son malheur

Demeure tenace son ancrage profond dans l'aigreur

La détestation la fureur jusqu'à l'horreur

De ce qui n'est pas lui ni la Grande Russie.

Dans le chaos de l'histoire, tout les opposait

Sauf leur appétence pour d'innombrables jouissances

Mei sut s'enrichir du monde et aimer les gens

Avouait avoir usé souvent d’expédients

Vlad kleptocrate faisait main basse sur son pays

Rêvant de conquêtes éclatantes et de cadavres.

 

Le SED[1] avait confié au camarade Vlad Pitoune la mission d'accompagner Madame Mei Wei tout récemment affectée à l'ambassade chinoise de Berlin-Est, au cours de ses visites de sites  stratégiques de l'économie de la RDA : sidérurgiques, métallurgiques, miniers, de production de machines-outils, de composants électroniques... Ils parlaient tous les deux allemand, Mei mieux que lui ; elle se débrouillait aussi plutôt bien en russe. La première semaine que les deux « communistes » passèrent ensemble sans broncher parce qu'ils faisaient leur devoir de représentants du « camp socialiste » en terre étrangère et amie, fut harassante.

Au huitième jour, le désintérêt et l'ennui s’installèrent. Mei eu l'idée lumineuse de proposer à son cicérone de boire un verre en terrasse d'un « café » au bord de la Sprée. L'enchantement succéda aux exigences du matérialisme économique d’État.

L'été était en avance, les fragrances du printemps s'attardaient, l'effloraison persistait, le ciel s’était résolument débarrassé des nuages qui auraient pu faire de l'ombre à la terre et à ses faunes, le bleu azur régnait sans partage, la température montait. Moins toutefois que celle de l'espion russe qui n'avait pas l'habitude de se laisser mener par le bout du nez, ni d'interrompre, sous influence, une mission et encore moins de se laisser séduire par une beauté non-slave à la peau cuivrée, aux cheveux noirs de jais et aux grands yeux en amande. Mais à l'évidence, et fort curieusement, il était sous le charme et aurait bien échangé quelques secrets-défenses contre des heures de liberté éperdue avec la belle extrême-orientale plus grande que lui.

Mei Wei avait choisi la diplomatie parce qu'elle savait qu'elle ne s’élèverait jamais très haut dans la hiérarchie d'un appareil bureaucratique chinois presque exclusivement masculin. Alors, pour faire fructifier son investissement dans des études poussées de mathématiques, de physique et de sciences politiques, elle avait opté pour une profession bien rémunérée impliquant de nombreuses missions à l’étranger. Elle avait fait le pari que sa vie serait fertile en rencontres, riche de surprises et de fêtes, à l'inverse de ce que ses parents, qu'elle pleurait encore, avaient connu.

Diplomatie et espionnage faisaient la paire, Pitoune pensait en former une avec Mei depuis ce verre pris cet été-là qui les vit sortir ensemble. En réalité, une félicité à moitié partagée – si l'on s'en tient au fait que des deux, il fut le seul à éprouver ce sentiment si particulier qu'on appelle l'amour qui altère à peu près tout ce qui requiert une extrême vigilance – qui dura six mois.

La belle s'était lassée de jouer faux-cul, la brute s'était dévoilée. Mei voulait se mettre à l'abri de possibles dérapages. Lui qui n'avait rien vu venir, s'effondra. Au début de l'hiver, elle répondit à une hardiesse de Vlad par une brutale et sévère fin de non-recevoir.

« Tu me plais...

- Je l'ai constaté !

- Je veux dire... on pourrait vivre ensemble... dans le même appartement...

- Avoir une liaison et vivre à deux, c'est pas la même idée !

- Mais nous deux, c'est pas une idée.

- C'est pas un couple non plus.

- Vivre nous deux ensemble... qu'est-ce qui t'embarrasse ?

- Toi !

- Moi !?

- Oui, ton obsession Grand-Russe, tes petites combines, ta culture artistique nulle, tes connaissances scientifiques rudimentaires, ton apologie de la force et de la ruse, tes manières de rustre au lit, ton ambition de devenir général... Excuse-moi, je n'avais pas l’intention de te dire tout cela... mais ce que tu me demandes... c'est tout simplement... impossible, insensé...

- Alors c'est fini ?

- On reste amis... »

 

En ces moments de RDA finissante, Vlad avait trente-deux ans. Mei, tout comme lui, espionnait mais n'en avait rien dit. Débutante elle allait à la pêche aux informations et devait faire ses preuves. Plus jeune que lui de cinq ans, elle était novice dans un métier qu'elle exerçait sans noirceur d'âme, mais pour voyager loin de Chine, connaître le monde et gagner de l'argent.

Les services secrets chinois l’avaient chargée de collecter des données sur l'organisation industrielle du régime est-allemand, sur des procédés techniques de fabrication, sur la clientèle étrangère... sur tout ce qui pouvait être reproduit et profiter à l’économie dans le cadre du « Un pays deux systèmes ». Elle devait dénicher ses futurs informateurs au sein d'entités de production, tisser un solide réseau astreint au plus grand secret, l'armer de compétences multiples correctement rémunérées en dollars à dépenser dans les magasins à devises de l'Est, bien approvisionnés en toutes sortes de marchandises introuvables dans les établissements fréquentés par le « petit peuple » sans le sou.

Elle y parvint grâce à Pitoune qui, jugeant Mei très professionnelle et passionnée par son travail, lui faisait parvenir de nombreux documents, l'aidait à nouer des contacts et l'avait présentée à des personnalités de second plan, rouages cependant essentiels de la machinerie industrielle est-allemande. Tout à son affection pour Mei et à la satisfaction de ses propres désirs, lui échappa qu'elle le manipulait. Son camp n'eut pas à en souffrir, mais qu'il n'eût pas déjoué les plans de Mei, révèle à quel point il était capable d'aveuglement.

 

Sa mission ayant pris fin, Mei dit adieu à son « ami », revint sur les terres de la capitale-monde et retrouva son petit appartement de fonction sur le Bund. Il lui tardait de reprendre les chemins des grandes villes du globe, de leurs cultures et de leurs fièvres.

La douleur qu'éprouva Pitoune fut si intense trois semaines durant, qu'il dut être interné en raison d'une profonde dépression qu'il soigna dans une clinique privée chic du FSB[2] en Crimée. Quand son chagrin prit fin, l'homme se remit en selle. Malgré le retentissement que leur rupture occasionna sur sa vie personnelle et ses projets, Pitoune n’éprouva aucun ressentiment à l'égard de celle qu'il espérait ardemment revoir un jour. Mei l'admirerait de nouveau et l’aimerait forcément après qu'il serait parvenu à la tête de l'Empire, soviétique, ou désigné par tout autre épithète, pensait-il. En attendant, il eut deux épouses et deux filles, l'une très belle qui ne lui ressemblait en rien, quant à l'autre, ce fut tout le contraire. Il les traita cependant toutes deux avec une scrupuleuse impartialité, elles obtinrent à vingt ans chacune un appartement en ville et une datcha ainsi qu'un compte bancaire impérialement et régulièrement approvisionné.

 

Le temps des retrouvailles survint.

En trente ans, Mei n'avait jamais cessé de donner satisfaction à ses donneurs d'ordre chinois et fut nommée, en 2018, deuxième vice-consul auprès du Consulat général de Chine à San Francisco.

Pour elle, la Californie était un Graal[3] qu'elle savourait avec le sentiment qu’elle avait réussi sa carrière et sa vie. L’État chinois qui avait été informé par le menu de l'ancienne relation, derrière le rideau de fer, de son agent secret avec le dirigeant russe, lui confia une dernière mission qui, dans l'hypothèse où celle-ci réussirait, lui ouvrirait la voie d'une retraite anticipée dans le village « modèle » et décati de Huaxi, absolument fade et piteux, conçu comme une immense zone pavillonnaire aux maisons et immeubles identiques, plantés en lignes innombrables et parallèles, sans aucune fantaisie ni le moindre charme. Avec arbres rabougris et quelques tours prétentieuses et laides. Le tout s'étant très visiblement et rapidement dégradé.

Mei Wei devait rencontrer Pitoune et le faire parler à propos de ses buts de guerre en Ukraine, de ses plans alternatifs en cas de difficultés, voire de blocage et même de défaite, de l'utilisation de l'arme atomique... De ses projets d'avenir : conquêtes, dispositions économiques et financières, relations internationales, reconstruction économique...

Avec elle, l’État chinois saurait enfin ce que Pitoune avait en tête, et aviserait.

 

Pitoune ne se méfia pas lorsque l’ambassadeur de Chine à Moscou – les deux hommes se connaissaient bien – lui annonça que Pékin lui envoyait une ambassadrice plénipotentiaire dont la mission serait d'analyser, dans le contexte de la guerre en Ukraine et des mesures de rétorsion prises par les Occidentaux, la situation militaro-économico-politique nouvelle, et le pria de bien vouloir accepter sachant qu'il avait besoin de l'aide du Parti Communiste et de l’État Chinois.

Pitoune consentit à plusieurs conditions. Un rapport serait, avant remise à la hiérarchie chinoise, approuvé par lui-même. Les entretiens se dérouleraient sous le sceau du secret-défense. Rien ne serait publiquement divulgué. L'ambassadrice ne rendrait compte qu'à une date fixée par lui-même. L’ambassadeur dut référer en haut lieu de ces exigences, le fit, elle fut acceptée avec cependant une date limite fixée à la remise d'un rapport, distante de vingt jours ouvrables du premier entretien qui aurait lieu dans vingt-quatre heures. La bureaucratie est tatillonne.

 

Ce fut un choc, Mei ne reconnut pas Vlad. Il avait grossi, sa figure s’était empâtée, sa tête ressemblait à une grosse boule de bowling pâle, grisâtre, ou de neige sale, son corps paraissait avoir rapetissé. Lui, retrouva une Mei resplendissante, désirable. Les quelques ridules autour de ses yeux et de sa bouche n’affectaient en rien son toujours très agréable visage, la moindre fermeté de son joli cou et peut-être de ses seins, ne dépréciait pas la beauté de son buste. Son corps qu'une jupe fourreau noire recouvrait sans aucun indice de présence de sous-vêtements, fascinait. Sa silhouette gracieuse et sexy restait inchangée.

Pitoune replongea dans une forme de vénération, mais cette-fois-ci avec retenue.

«  Toi, Mei Wei !

- Te voilà Vlad ! »

Après un échange courtois de mots de bienvenue et d'informations personnelles relatives au cours qu'avait emprunté leur vie, Mei dégaina tout de go :

«  Dis-moi Vlad t'en es où ? Tu maîtrises ton bordel ou tu serres la corde autour de ton cou ?

- Je vais te parler sans filtre, mais accepte une règle : tu mets en forme ici, à Moscou, ton rapport destiné à tes patrons, tu trieras un peu dans mes propos ce qui est digne de figurer dans ton compte-rendu, je le lirai et te demanderai certainement d’accepter des modifications avant sa remise ; tes analyses, je m'en moque, seuls les faits et les idées qui me seront imputés m'intéressent. Si tu n'acceptes pas, tu repartiras immédiatement. Sinon, je te fais confiance.

- Je n'ai pas le choix, c'est d'accord, je t’écoute.

- L'idée de départ était d'annexer toute l'Ukraine. Une première étape vers l'entière Baltique, la Manche, l’Atlantique et la Méditerranée. Pour dire les choses, tout ne se passe pas comme prévu... On avait concentré nos forces au Nord, à l'Est et au Sud. Ça avait pris du temps, on avait été obligés de poser longtemps devant les objectifs des satellites du monde ; de belles photos avaient été prises qui avaient convaincu les Américains que nous allions lancer une offensive – je les soupçonne surtout d'avoir réussi à dégoter une taupe chez nous. Les Français, eux, se faisaient les ongles et ne comprenaient rien, comme en 1939, quand ils mettaient la tête dans le sable, les couards, et abandonnaient, sans se battre, Paris aux vainqueurs. L'Allemagne n'étant plus ce qu'elle fut, faisait confiance à ma sagesse ! Moi sage !? L'Angleterre s’emmêlait les pieds dans les frasques de BoJo. J'avais soigneusement menti sur mes manœuvres avec ce valet de Loukachenko en Biélorussie à des fins prétendues d'exercice miliaire ; on pouvait aussi croire que je me livrais à des pressions, que c'était de l'intimidation. Biden annonçait que L'OTAN se tiendrait coi, que lui-même ne ferait rien contre moi en aucune circonstance. Tous craignaient ma foudre atomique. C’est ça qui est génial avec l'arme suprême : le premier qui ose une agression conventionnelle, qui menace ses ennemis d'escalade atomique, fait peur. Du coup, celui qui devrait réagir – également détenteur du feu nucléaire – ne fait rien... Sauf que moi à la place du vieillard titubant de Washington, j'aurais balancé une ogive nucléaire sur une ville russe... allez..., de trois cent mille habitants, puis j'aurais prétendu que c'était un accident, que j'étais désolé, j'aurais limogé un secrétaire d’État et fait traduire un général en cour martiale et j'aurais observé les (mes) réactions. Ma doctrine d'emploi du nucléaire est la bonne, c'est la dissuasion du fort au fort, version poker du fou, option tapis où je remporte la mise. Si l'attaque classique ne marche pas, pas besoin de graduer, genre, d'abord l'emploi nucléaire tactique sur une petite cible, puis, si nécessaire, frappe stratégique à plus grande échelle sur une grande ville. Non, tout de suite une colossale destruction ! Un jeu qui demande à avoir des nerfs d'acier des et couilles de mammouth ! Les Américains, c'est des gonzesses !

- Vlad, c’est monstrueux ce que tu me racontes... Tu es prêt à détruire la planète pour faire revivre et étendre un empire ? Sois sincère, honnête avec moi, tu n'as pas l'intention de jouer au fou... Jadis, tout ça n'entrait pas dans tes projets, dis-moi ?

- Le monde a changé. Pour en revenir à mon propos sur la situation... si c'est bien cela qui vous intéresse... sacré bon-dieu, tout déraille ! Mon armée s'enlise, rencontre une opposition qu'on m'avait dite impossible, même les russophones font de la résistance au lieu de nous accueillir en sauveurs et en héros ; ces branleurs d'alliés du Dombass, n'ont pas été foutus en huit ans de contrôler leur région ! Y’a des coups de pieds au cul et des torgnoles qui se perdent... On n'arriverait pas à joindre les deux bouts de la tenaille autour de Kiev, on perdrait du gros armement, du matériel et des hommes sans arrêt, y compris des généraux. Non mais c'est quoi cette armée ukrainienne de merde qui résiste. Moi, à la tête de la première ou seconde puissance militaire du monde contre ce bâtard de pays d’opérette, 22e puissance ; 900 000 hommes contre 200 000, on joue pas franchement dans la même catégorie (comme diraient les deux frères Klitschko... putain, deux boxeurs et un histrion excité... c'est ça qui me fait face !). C’est quand même pas leur million de réservistes manchots et leurs pseudos résistants qui font la différence ! Putain qu'est-ce qu'on m'a caché ? Ils ont des bataillons de soldats-robots indestructibles ? Je cauchemarde ? Je vais me réveiller avant que mon cancer me bouffe la tête...

- T'énerve pas Vlad, ça va s'arranger, mon gouvernement va t'aider...

- J'espère bien, en attendant, les Américains se foutent de moi : « Pitoune est isolé, mal informé, ses commis ne savent rien ou savent mais n'osent pas lui rapporter l'état lamentable de la situation, les officiers supérieurs sont coupés des soldats et rien des situations de terrain ne leur remonte, l'armée russe ne disposerait pas d'un vrai corps intermédiaire de sous-officiers ni un ou deux rang(s) d'officiers qui eussent éclairé la haute hiérarchie... ». Дерьмо[4], ils se permettent de me donner des leçons d'art de la guerre ! Ils disent même que l'armée du Nord est en déroute, qu’elle fuit en massacrant des civils et se venge de la honte qu'elle subit face à ses adversaires qui la harcèlent... Putain ! Manquerait plus que cela soit exact ! Je démentirais en dramatisant et en menaçant. Il est vrai que dans cette armée il y a des garçons, des péquenots bas du front, des balourds et des appelés contaminés par l'efféminisation des écoles des villes... Bien sûr, j'ai dit aux militaires « soyez intraitables, impitoyables et sans merci ». On m'a dit que c'était faux, qu'il n'y avait pas de représailles ni de meurtres gratuits – juste des combats d'hommes –, pas plus qu'il n'y aurait des appelés dans nos troupes, mais je sais bien qu'on a profité de ce qu'ils étaient en poste dans les rassemblements en Moldavie pour grossir les bataillons déployés au Nord. À qui faire confiance ? Même mon service de renseignement qui m'est dévoué ne sait rien ou ne me dit rien... À quoi me servent leur fidélité, leur servilité, leur dévotion, s'ils ont une telle peur de moi, qu'ils me... trahissent, va comprendre... aurais-je loupé quelque chose ? Je ne vais tout de même pas aller me renseigner moi-même sur le front, planqué dans une voiture de commandement bardée d'antennes qui me feraient repérer comme l'ont été ces dix cons de généraux qui se sont fait hacher menu par des bombes lâchées par des drones turco-ukrainiens. Putain, j'suis vraiment pas aidé !

- N'essaie pas de me beurrer les lunettes, Vlad , c'est toi qui as mal préparé cette guerre, toi qui procèdes aux nominations, toi qui définis les stratégies, valides les grands choix tactiques et les dispositions pratiques... C’est comme ça dans tous les États du monde, c’est toi qui organises la terreur, ce sont tes généraux qui relaient ton ordre de massacrer les populations civiles pour décourager leur rébellion et chasser les gens de leur pays... Ne feins pas ta colère, tu es responsable de tout !

- T'es une diplomate chinoise à la recherche d’infos ou mon juge et mon bourreau ?

- Continue.

- Je suis obligé de lâcher Kiev. Bien sûr, je ne reconnaîtrai jamais que je voulais prendre le contrôle de la ville et de ses fonctions stratégiques, exécuter tous les membres du gang d'homos sadomaso au pouvoir, proclamer la dissolution de l'Ukraine et la souveraineté de la Russie sur ses terres historiques. Je dirai que l'opération militaire russe est un succès, conforme aux plans initiaux. Que de débâcle, il n'y a pas, que je re-concentre mes troupes à l'Est et au Sud. C'était une connerie de les déployer si largement, dans un même mouvement, un même temps, j'ai été trop gourmand... une faute du ministre de la défense et du chef d’état-major qui ne m’ont pas donné les bonnes informations. Je devrais les faire exécuter.

- Enfin quand même, vous avez faits des erreurs d'amateurs !

- Tout de même... la calomnie américaine et britannique n'a pas de limites. Nos soldats, non contents d'être des assassins (c'est un peu vrai), désobéiraient aux ordres, abandonneraient leurs armes et leurs chars, s’enfuiraient à bicyclette en Moldavie et en Russie, exécuteraient leurs officiers, il y aurait la preuve de l'exécution d'un colonel russe.. Non mais c'est dingue cette merde propagandiste pour demeurés ! Bordel... et si c'était vrai ? Je reconnais que c'est possible, en temps de paix, on leur en fait tellement voir aux troufions : brimades, entraînement à la dure, plus dur que la guerre elle-même, en opérations, ils n'ont rien à bouffer, et se nourrissent chez les habitants qu’ils pillent, des caves aux greniers parce qu’on a une logistique à chier, j'ai découvert ça aussi... Et puis il y a Marioupol... Faut qu'on m'explique... J'ai fait détruire la ville à 90% – c'était pas l'idée de départ – et on me dit que la résistance est considérable, c'est quoi cette fable ?

- Vlad, je dois te dire que mon gouvernement est très sensible aux atrocités qui se commettent au cours de ta guerre. Ces civils, mains attachés derrière le dos, un trou dans la nuque, jonchant les trottoirs, tes soldats, se comportant comme des criminels, des sauvages, des barbares. On a vraiment l’impression que ton art de la guerre est lacunaire que tu es mal entouré, peu informé, désobéi, que ton armée est mal organisée, mal formée. On estime que si tu t'en étais tenu à l'annexion de la partie russophone de l'Est ukrainien – en dépit de leur attachement à la souveraineté des États et des peuples –, nos dirigeants auraient pu te soutenir. Ils ont peur d'un allié faisant n'importe quoi comme par exemple, à Tchernobyl, exposant ses hommes aux radiations, de ta non-maîtrise des fonctions logistiques. Tes perpétuels et invraisemblables mensonges minent leur confiance en toi. Ta tactique des villes brûlées, rasées est imbécile. Même là, dans ton récit chaotique, tu dis des choses et parfois leur contraire, ta fiabilité est questionnée à Pékin, ta santé mentale aussi. Tu n'auras jamais cessé de mentir, de menacer, de piquer des colères. Je crains que l'agression de l'Ukraine soit un faux-pas considérable. Ta conquête du monde, commence mal, par une guerre sale, un terrorisme gigantesque, t'es foutu et le monde aussi si tu n’arrêtes pas là les frais.

- Vous les Chinois, vous avez intérêt à m'aider sinon je vous chercherais noise en Mongolie intérieure que je fusionnerais avec la Mongolie extérieure que j'aurais annexée. Je vais niquer les Occidentaux, mettre fin à leurs sociétés démocratiques libérales. Et c'est pas les cons, les traîtres, les niais, les nuls, les lâches, les sous-hommes, les gonzesses qui vont m'en empêcher. Je détruirai les idées libérales, je hisserai haut les étendards de la Chrétienté orthodoxe, de la Nation et de la Patrie euro-slavo-grand-russe. Ici, je consoliderai le culte du Chef !

- Vlad... tu es un homme seul, ta préférence pour le chaos fait peur à tout le monde, reprends-toi, arrête tes conneries pendant qu'il est temps. Je m'en vais.

- Tu as intérêt à faire un rapport objectif et juste.

- Tu verras bien...

- On avait dit que je relirai ton papier.

- T’inquiète pas, tu l'auras et le liras.

- J’espère bien ! »

 

Mei, profitant de ses bonnes relations avec Jack Babord, un agent de l'ambassade US à Moscou, rencontré plusieurs fois en Californie, fut exfiltrée de Russie fissa et, bien escortée, gagna Langley en Virginie pour y être débriefée. Une espionne-diplomate chinoise qui demandait la protection américaine nécessitait un traitement soigneux. On ignore ce qu'il fut convenu. On sut qu'elle avait quitté le consulat chinois de San Francisco et disparu dans le vaste monde.

 

Mei était un peu vénale – son unique défaut mais elle s'était fixée des limites – et avait réussi à échapper aux influences mortifères des idéologies. Elle se sentait intellectuellement libre et cultivait son esprit critique. Les partis, les chapelles, les versions officielles, les langues de bois, les mensonges... elle avait une profonde aversion pour ces artifices, et cherchait à développer ses compétences, ses contacts, ses amitiés et ses loisirs autant que ses sources de revenus. Approchée par la CIA dès son affectation à San Francisco, après qu'elle l'avait été par le FSB, le MI16, la DGSE..., elle ne céda jamais aux offres de rémunération indécentes et alléchantes qui lui furent faites. Le bon moment de fuir le pseudo-communisme qu'elle attendait depuis longtemps s'était présenté à San Francisco qu'elle préférait à Shanghai. Elle ne le manqua pas. Puis elle devint citoyenne américaine : « Huaxi, pourquoi pas La Courneuve ou Champs-sur-Marne, non mais !? » Elle connaissait bien la France où elle avait passé trois années.    

La restitution de l'entretien avec Pitoune, remise en forme sans les modifications exigées par le Russe fut publiée intégralement et quasi simultanément, dans trois grands quotidiens américains, un britannique, un canadien, un français, un allemand et de nombreux autres. Elle avait trouvé plus judicieux, à multiples égards, de la vendre très cher – genre contrat de presse du siècle – à un consortium associatif de vingt-cinq journaux du monde plutôt qu'aux gouvernements qui auraient estimé qu'elle avait déjà reçu salaire de la Chine pour son travail de collecte et d'écriture. Les États sont pingres. Le monde entier apprit ce que Poutine avait dans la tête et en fut terrorisé.

Tandis que son ancien amant – pris par ennui et parce que parfois, le corps choisit sans l'assentiment de l’esprit – qui s'était hissé aux sommets du plus grand pays du monde, du fascisme et de la barbarie, menaçait l'humanité d'apocalypse, Mei s'auto-entoura d'un système du type « protection de témoin », aidée par son nouveau bien-aimé, l'agent démissionnaire de la CIA, le franco-africain-américain, Jack Babord, qu'elle entendait aimer le plus longtemps possible, et commença une nouvelle vie dans une jolie et vaste maison de plage, au bord de l'océan Pacifique, quelque part entre Seattle et Ushuaïa... à moins que ce fût sur la côte Atlantique entre Bar Harbor et Rio Gallegos... Mais chut !

 

 



[1]Le parti communiste au pouvoir en RDA de 1949 à 1990 : Parti socialiste unifié d’Allemagne (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands : SED).

[2] Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie - Федеральная служба безопасности Российской - ФСБ

[3] Formule très euro-centrée

[4] Pitoune dit « Merde » en français...

 

 

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