Michel Bouchy - Imaginaire

  

C’est un tableau vivant !... (un vivant tableau de Michel Bouchy).

 

 

Imaginaire

 

Ne vous y trompez pas, malgré une apparence figée, je ne fais pas que jouer, j’observe. Pendu à mon crochet dans la galerie du sous-sol, je suis un peu à l’abandon. Ne viennent que les initiés qui cherchent la toile appropriée ou des visiteurs égarés dans cet espace cul-de-sac, ou bien ceux soucieux de tout voir et ainsi de rentabiliser leur ticket d’entrée.

Regardez-le,  celui-ci, il ne prend même pas le temps de s’arrêter ! Il faut avoir les nerfs solides pour supporter ces attitudes désobligeantes dont je ne ferai pas la liste pour ne pas les mettre en valeur.

Nous-autres, personnages de tableaux, avons la capacité de rester de marbre face aux commentaires, mais n’en pensons pas moins !

Tout de même il ne faut pas généraliser, il est des visiteurs prenant le temps de comprendre la création. Ma génitrice est mise à l’honneur par un couple attentif aussitôt j’en profite pour faire entendre ma musique faite de formes et de couleurs et si, par bonheur il s’attarde encore un peu, j’exulte en grand silence, mais je vous assure le cœur y est !

Curieusement les jours se suivent mais chacun est original : hier, visite d’un groupe scolaire encadré par un enseignant enthousiaste ; aujourd’hui, accueil d’un petit groupe touristique pris en charge par un guide ; demain, peut-être le vide complet. Cette incertitude n’est pas pour me déplaire. Ce qui me mine  c’est le cérémonial de la fermeture, annonciateur d’une solitude en attendant le sommeil.

Le gardien, tel un chien de troupeau, conduit avec respect mais fermeté les promeneurs attardés, certains par intérêt artistique – tombés en arrêt complet comme un Pointer anglais à l’approche d’une proie – d’autres par insouciance ou même bien-être lénifiant.

Puis un autre gardien s’assure de la mise en application des mesures de sécurité et quitte les lieux avec la mise en service du système d’alarme. Nous sommes contraints à l’immobilisme, même si un monde imaginaire nous permettrait de prendre vie.

Le silence, la pénombre et la solitude sont de mise. La nuit est un moment magique de pensées. Soit vous dormez et votre sommeil est peuplé de rêves et de cauchemars qui semblent durer des éternités, soit vous faites des insomnies qui vous font revivre le passé à grands coups de souvenirs, souvenirs quelquefois enjolivés, qui vous permettent de retrouver le sommeil au détour d’un bien-être évoqué.

Pour ma part je n’ai pas de flash concernant ma naissance, enfant désiré ma génitrice a préparé sa toile avec minutie pour un accouchement longuement muri dans son cerveau. Je me souviens de m’être réveillé adulte, jouant de la guitare. Cette douce sensation de créer des sons harmonieux ne remplace pas les souvenirs d’enfance qui sont absents chez moi.

Par contre, je porte sur mon habit, la mémoire d’une tempête qui avait brisé les volets décharnés, cassé les vitres des vieilles fenêtres, pour venir m’éclabousser contre le mur.

Et puis il y eut ce début d’incendie, heureusement vite maitrisé, ayant provoqué une hyper-fondue de mon huile qui aurait pu être fatale.

Et puis cette agitation inhabituelle en pleine nuit, des ombres, probablement des hommes, évacuant sans ménagement des toiles par la sortie de secours que je n’avais jamais vue ouverte. Certaines toiles courent toujours comme certaines ombres mais les recherches continuent.

Et puis des voyages multiples, pas toujours heureux, entrecoupés parfois d’expositions brillantes, craignant cet exhibitionnisme pour la reconnaissance.

Et puis l’aboutissement d’une carrière : le musée !

Ne croyez pas que tout soit rose, il faut se faire une place. On passe par plusieurs crochets, par des mises au placard temporaires, par des emplacements valorisants. Vous imaginez la vie de « la Joconde », star planétaire étant exposée toujours avec la même douceur, finira-t-elle par craquer, à l’instar de ces reines du showbiz ?

Pour ma part je vais dormir un peu car demain samedi, j’ai une journée chargée : je témoigne dans un atelier d’écriture, quelle idée !

 

Légende : Jacques Tessarech par Jeanne Alix (M32 Département Peinture Corse).

 

 

Ce texte fait partie du compagnonnage mis en place entre Le Nouveau Décaméron 2022 et l’atelier d’écriture Racines de Ciel, animé par l’écrivaine Isabelle Miller, dans le cadre des activités littéraires du festival Racines de Ciel

Le thème choisi cette année était « Le musée imaginaire » articulé autour de plusieurs propositions successives.

La première proposition à laquelle le présent texte souscrit était : 

« L'effet miroir (chaque participant choisit un tableau qui lui ressemble)

 

  

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