Joëlle Sansonetti - Jeanne

  

Communiquer commence par les yeux et le cœur. Une rêverie animée par Joëlle Sansonetti.

 

 

Jeanne

 

Arrête, ça devient gênant cette façon de me fixer, droit dans les yeux. Et puis, ce n’est pas la première fois, je dirai même, c’est tous les soirs. Qu’est-ce que je regrette Germaine, elle était discrète, consciencieuse, elle connaissait le métier, et surtout elle me foutait la paix ! Tu me fixes toujours ! Tu as l’air fatiguée. Je vois bien que je t’intrigue. Tu rougis ? 

« Je ne rougis pas du tout, je ne comprends pas, il faut que je sache, cette ressemblance… » 

Quelle audace, tu me réponds maintenant, ah cette jeunesse, c’est désespérant. Et pendant ce temps les moutons s’accumulent. Des bien gris, avec des cheveux entremêlés, des miettes bien dures, des petits bouts de papier issus d’on ne sait où. Ils s’étoffent.

À bien y regarder tu as vraiment de beaux yeux, comme ceux de ma pauvre mère, des reflets verts, une pointe d’or aussi, une couleur rare de prunelle rêveuse. Si tu n’avais pas ces lunettes ridicules, on les verrait mieux. C’est comme tes cheveux, c’est quoi cette mèche rouge sur le côté droit ? 

« J’ai l’impression que tu aimes ma mèche, elle est chouette, non ? ». 

Quand on s’est connus, tu ne l’avais pas. De toute façon, seuls les cheveux blond vénitien me séduisent. Je n’ai jamais revu ce soyeux et cet éclat depuis que ma belle n’est plus à mes côtés. D’ailleurs tu vois bien, je suis seul dans mes montagnes. 

La radio, il faudrait monter le son, c’est Jean-Sébastien Bach, j’aime beaucoup ce prélude. Mais c’est étrange, je ne connais pas cette interprétation, et cette chanteuse, je ne l’ai jamais entendue. C’est très différent de ce que je connais. Non mais, tu ne vas pas te mettre à danser quand même ! À virevolter tel un papillon !

« Jeanne, Jeanne, où es-tu ? ». Oh zut juste au moment du refrain. Mais réponds, tu vas te faire virer, et après ça va être de ma faute. 

Pourquoi avoir changé de parfum, c’était bien « Fleurs de cerisiers », et voilà que maintenant ça sent « le pin des landes ». 

Elle fronce les sourcils : « Plus je te regarde, plus tu lui ressembles, il me manque vraiment mon grand-père, il me racontait des histoires, des histoires d’ours dans les grottes, des contes aussi au coin du feu, qui parlaient de bandits d’honneur et de vendetta. Des bandits habillés comme toi, en costume de velours. »

Ma pauvre fille tu n’y es pas du tout, mon costume est chic, regarde ma poche à gousset, rien à voir avec un vieux dépareillé râpé. Tu rougis encore, je vois bien, je ne voulais pas te vexer. 

Elle verse une larme. 

Le tableau du fond va encore passer à la trappe, faut dire que cette nature morte ne mérite pas un dépoussiérage. 

- « Jeanne, Jeanne ? Dépêche-toi, il reste encore 6 salles. 

- J’arrive ! » 

À demain, et n’oublie pas ta radio, tête de linotte.

 

 

Ce texte fait partie du compagnonnage mis en place entre Le Nouveau Décaméron 2022 et l’atelier d’écriture Racines de Ciel, animé par l’écrivaine Isabelle Miller, dans le cadre des activités littéraires du festival Racines de Ciel

Le thème choisi cette année était « Le musée imaginaire » articulé autour de plusieurs propositions successives.

La deuxième proposition à laquelle le présent texte souscrit était : 

« Le témoin. Les auteurs font parler en monologue intérieur un personnage d'un tableau de leur choix »

  

 

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