Dominique Taddei - Ce n'est qu'un au revoir

  

La lettre de gratitude d’un aviateur américain aux Corses, traduite par Dominique Taddei

 

 

Ce n’est qu’un au revoir

  

Cette histoire m’a été racontée par Eugene Love officier navigateur au 340th BG d’Alesani. Voici sa lettre 

 « Cher Monsieur Taddei,

En automne 1944, peut-être en octobre, mon ami Justin Graber (navigateur au 487th BS) et moi-même descendions en jeep depuis Cervione vers la plaine. Nous nous préparions à partir pour un court voyage de repos de trois jours à Rome et nous étions montés à Cervione pour changer nos francs français en lires italiennes. Il avait plu et plusieurs trous remplis d'eau couvraient ce tronçon de route qui joignait le village de Cervione à la route nationale jusqu'au croisement de Prunete (il y avait quatre maisons seulement). À cette époque, les routes en Corse étaient en piteux état à cause de la guerre. Ces nombreux trous disparaissaient sous les flaques d'eau. Ces mauvaises conditions nous poussaient à rouler plus lentement que d'habitude. Aux deux tiers du trajet, l'arrière de la jeep fit une embardée vers l’arrière puis se redressa pour se précipiter vers la rangée d'arbres longeant la route. Nous heurtâmes un tronc d'arbre de face. Avant le choc j'essayai de m'éjecter mais je ne réussis qu'à tomber lourdement dans le fossé, heurtant durement le sol. Graber conduisant n'eut pas la même chance. Il resta coincé sous le volant et supporta l'impact de plein fouet. 

Quand je repris conscience, je grimpai vers le bord de la route en rampant avec beaucoup de difficulté jusqu'au pied d'un arbre où je pus me m’adosser et poser ma tête contre le tronc. Je m'évanouis de nouveau après avoir entraperçu le corps inerte de Graber plié en deux sous le volant. 

Quand je me réveillai, Graber était allongé au milieu de la route et il essayait de redresser sa tête. Des fractures complexes visibles du bassin déformaient complètement son corps. Je recommençai à perdre mes esprits et je n'avais plus la notion du temps. Dans un moment de lucidité, j'aperçus une femme souriante agenouillée à mes côtés. Elle avait un visage doux et me chuchotait avec douceur des mots que je ne comprenais pas. Je crois qu'elle avait une soixantaine d'années. Elle était vêtue d'une jolie longue robe noire ornée d'un ravissant col blanc en dentelle. Elle était aussi coiffée d'un fichu noir bordé de dentelles. Elle essuyait avec délicatesse mon visage ensanglanté avec son mouchoir blanc, de sorte qu'il était tout tâché de sang. 

En regardant vers le bas de la route, je vis un homme agenouillé près de Graber. Je pensais qu'il devait être le mari de la dame, mais je ne l'ai jamais su. Il était tout vêtu de noir, costume et chapeau noir. Il réconfortait Graber en hochant calmement de la tête.

Je pense qu'il devait avoir soixante-dix ans. 

Combien de temps ces Corses plein d'attention ont-ils passé avec nous, je l'ignore encore. Une ambulance arriva enfin et les infirmiers échangèrent quelques mots avec eux. Ils nous placèrent sur les brancards et nous embarquèrent dans la voiture. Avant de fermer les portes, ils serrèrent la main des Corses et les remercièrent. L'homme plaça son bras sur l'épaule de sa femme comme pour la rassurer et nous fit un signe de la main pour nous saluer. La femme émue agita le mouchoir couvert de sang. Les portes claquèrent et l’ambulance démarra. Nous ne vîmes jamais plus ce couple. 

Je me suis souvent demandé vers quel endroit ce couple de Corses se rendait. Je pense que ce n'était pas un déplacement habituel, ils allaient vraiment vers une destination particulière qui devait être importante à leurs yeux, mais pas très loin quand même. Peut-être à l'église pour assister à une messe. De toute façon quelle que fut leur destination, ils restèrent avec nous jusqu'à la fin. Que Dieu les bénisse. 

Deux ans après mon retour aux États-Unis (1947), je commençai à faire des recherches sur ces deux personnes. J'écrivis plusieurs lettres à Cervione, et j'essayai de contacter des gens à Aléria, Linguizetta, Borgo, Perelli et Prunete-Cervione. En novembre 1948, je sollicitai l'aide du maire de Bastia et je reçus une gentille réponse datée du 3 janvier 1949 de Mr Micheletti, responsable des armées qui me fit part de son enquête. 

Tous ses efforts n'ont rien donné. 

En 1970 je revins en Corse avec ma femme, j'essayai de contacter ce Mr Micheletti. Je menai mon enquête personnelle à Aleria, Linguizetta et dans les environs. Enfin, nous inspectâmes les maisons aux environs de l'accident et devant celles du croisement. Ce fut un échec total, comme auparavant je n'ai pas eu le moindre contact. 

Très certainement ce couple a dû décéder dans les années 70. 

Après cette visite en Corse j'ai abandonné tout espoir de les retrouver. Mais je n'oublierai jamais l'aide et le soutien apporté par ces deux personnes. Quelle compassion ! 

Veuillez remercier pour moi la population de Cervione, et je continue de croire que ces deux personnes âgées devaient habiter dans les environs.

Après notre accident de jeep, je passais deux semaines à l'hôpital de Ghisonaccia, une fois guéri je rejoignis le 487th BS. Quant à Graber, après avoir connu des crises sporadiques graves, on décida de l'envoyer à l'hôpital américain de Naples puis à le transférer à Atlantic-City dans le New-Jersey. Je ne l'ai jamais plus revu mais en septembre 1945 j'ai appris par un de mes copains qu'il était en bonne voie de guérison. Je suis certain que s'il est encore en vie, sa gratitude s'ajouterait à la mienne. 

  

Sur la photo : Heckman, Jettmar et Love

 

Quant à ce qui a déporté la jeep de la sorte, un homme du Génie qui avait fait une enquête sur l'accident m'a confié que nous avions heurté un piège à mine. Le truc diabolique enterré et couvert par un léger camouflage, consistait en deux grosses bûches placées en angle droit de chaque côté du trou, l'une plus enfoncée que l'autre. Une bûche s'appuyant sur l'autre servait de pivot. Les roues de la jeep heurtant celle du dessus, cette dernière en pivotant bascula la seconde, déclenchant le contacteur de la mine. Heureusement pour nous, il n'y avait pas de mine mais le piège fut quand même très efficace. 

J'ai pris ma retraite de la NASA, j'ai été invalide pendant quelques temps à cause de plusieurs problèmes de santé mais tout semble s'arranger maintenant. En 1993, j'ai perdu ma femme d'un cancer. Grâce à Dieu, je suis soigné par une charmante infirmière, compagnon qui m'aide à tenir. 

Mes rencontres et mes voyages sont terminés depuis bien longtemps mais je me souviendrais toujours de la Corse et de son peuple. Que Dieu vous bénisse. 

Cordialement,

Eugene S. Love » 

 

Eugene Love

 

   

 

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