Claire Le Boucher - La femme porc-épic

  

L’apparition fugace d’une amazone des temps modernes émeut jusqu’au David peint. Un récit sensuel de Claire Le Boucher.

  

  

La femme porc-épic

  

C’est le moment où elle va plonger son regard bleu dans le mien. Une voyageuse en débardeur, bottes et pantalon en cuir, casque de moto au bras, me dévisage. La démarche souple, filiforme, comme les femmes d’aujourd’hui. Ses iris d’acier croisent mes prunelles noires. Ses cheveux courts sont coiffés en minuscules pointes, des morceaux de métal émergent de son visage et de ses oreilles, une allure de femme porc-épic ! Une main féminine se pose alors sur son épaule. L’autre femme me contemple, d’un regard perdu, plus sombre. Elles sont compagnes dans la vie comme en voyage.

« Il est beau », dit la seconde lorsque l’objectif du Nikon capture mon image.

Leurs visages s’attirent, les lèvres se touchent, l’envie se devine.

Moi, c’est David. 370 ans se sont écoulés depuis que Le Bernin a tracé mon visage de jeune berger hébreu du bout de son pinceau. Des nappes d’émotion se propagent en moi devant le baiser des voyageuses. Un portrait de musée ne sourit pas, ne bouge pas, mais une légère rougeur sur les pommettes le trahit parfois. Comme cet après-midi de printemps où s’est produit cette troublante apparition. Celle de la jeune Magda.

Malgré le souvenir lointain, j’ai gardé en mémoire cette lumière dorée qui coulait sur elle. Dans le musée Fesch désert, Magda passait d’une toile à l’autre, puis s’est assise sur le siège en velours, face à moi, inspirée, carnet de dessin à la main. Sous l’effet de la chaleur, elle a retiré sa capeline et dégrafé les jolis boutons-perles de son chemisier. Persuadée d’être seule, elle s’est levée et a écarté un pan de sa longue jupe, dévoilant ses bas blancs, qu’elle a retirés sans hâte. L’idée du malicieux Bernin de figer mon regard sur le spectateur a eu pour effet de rosir mon visage devant ses cuisses dénudées. Quel spectacle !

Un bruit de pas dans le couloir central. Une heure après cette vision sublime qui m’avait plongé dans un émoi intact, un homme plus âgé cherchait la jeune femme.

« Magda ? Je t’attends. »

Je lançais un regard jaloux à cet élégant intrus qui éloignait l’objet de mon désir. Son amant ? Son professeur ? Son père ? Magda avait oublié ses bas sur le siège en velours. Provoquant mon imagination. Jusqu’au passage d’un gardien intrigué, qui les a ramassés et humés longuement.

Main dans la main, le regard fiévreux, les deux amazones quittent la salle sous mes yeux alanguis.

 

 

Ce texte fait partie du compagnonnage mis en place entre Le Nouveau Décaméron 2022 et l’atelier d’écriture Racines de Ciel, animé par l’écrivaine Isabelle Miller, dans le cadre des activités littéraires du festival Racines de Ciel

Le thème choisi cette année était « Le musée imaginaire » articulé autour de plusieurs propositions successives.

La deuxième proposition à laquelle le présent texte souscrit était : 

« Le témoin. Les auteurs font parler en monologue intérieur un personnage d'un tableau de leur choix »

  

 

Avis aux lecteurs

Un texte vous a plu, il a suscité chez vous de la joie, de l'empathie, de l'intérêt, de la curiosité et vous désirez le dire à l'auteur.e ?

Entamez un dialogue : écrivez-lui à notre adresse nouveaudecameron@albiana.fr, nous lui transmettrons votre message !

Nouveautés
Decameron 2020 - Le livre
Article ajouté à la liste de souhaits