Nicole Santarelli - Le voyageur au-dessus de la mer de nuages

  

Où est-il l’aimé ?... Dans ce long et beau poème mélancolique… (il demeure là désormais). Par Nicole Santarelli.

  

 

Le voyageur au- dessus de la mer de nuages

  

Pour Aurélia

  

Tu m’avais dit que nous retournerions à Giverny où tu m’avais pris la main pour la première fois, il n’y a pas si longtemps. Nous avions emmené nos élèves pour une sortie culturelle, dans le cadre d’un projet éducatif reliant nos disciplines, pour moi l’Histoire et pour toi, les Arts Plastiques.

Aujourd’hui, je suis seule et c’est l’hiver. J’erre dans les allées et la pluie me transperce. Les arbres dénudés grelottent au vent, je sens venir le froid.

Voilà le petit pont qu’aimait tant Monet où tu m’as embrassée par surprise. Tu as relevé ma tête penchée au-dessus du bassin et dans tes yeux j’ai vu danser les nymphéas.

La neige tombe et recouvre la terre gelée. Sur une barrière de bois, une pie à gorge bleue, solitaire, immobile, fige le temps.

Je traverse le tableau et me retrouve dans le champ de coquelicots.

Rêvons ensemble. J’ai mis ma capeline rouge et je tiens par la main  nos enfants qui tentent de s’échapper pour courir dans l’herbe haute.

L’air est tiède et le vent gonfle mes jupes.

Je me repose sous les saules, assise à même la prairie, un livre à la main. Le temps est lent, le temps s’arrête. Au loin, la ville s’assoupit au bord du fleuve.

J’irai cueillir les fruits mûrs des citronniers qui font une forêt odorante.

Au printemps, sous les cerisiers en fleurs, nous pique-niquerons au bord de l’eau et sous les peupliers, le soir, lorsque faiblit la lumière, nous marcherons.

J’aime voir les arbres se refléter, ombres mouvantes, sur les eaux calmes du fleuve.

J’aime les voir se noyer dans les brumes vaporeuses qui les effacent.

À Giverny, tu m’as montré la collection d’estampes et nous avons ri, loin des élèves égaillés dans les jardins.

La maison est maintenant fermée, je n’ai pas pu entrer mais je revois ces dessins épurés, une seule ligne pour donner vie, une seule forme.

Avons-nous rêvé plus tard, devant la grande vague d’Hokusaï, un trait, une couleur, bleu de prusse, et le monde s’anime, les eaux bouillonnent, ces eaux d’avant la création qu’une étincelle a fécondées.

En une ellipse, les galaxies se forment, les embryons d’étoiles nagent dans les pouponnières galactiques, la valse lente des planètes agite les eaux matricielles.

Un point d’interrogation sur l’immensité de l’Univers, une fenêtre s’ouvre sur le mystère qui se dérobe.

Te souviens-tu d’Arles et des Alyscamps, les sarcophages de pierre qui nous ont bouleversés. Était-ce avant ou après les avoir découverts au musée d’Amsterdam ? Étaient-ils plus réels, solides blocs ancrés sur terre ou simples touches de couleur sur la toile ?

La peinture magnifiait la réalité et la pierre exhalait l’âme du peintre qui l’avait saisie dans son essence.

Avons-nous regardé une seule fois les étoiles sans revoir la nuit étoilée de Van Gogh ?

Le soir, j’éteignais les lampes. Derrière les vitres, sur l’eau calme au fond du golfe, les lumières de la ville se reflétaient en mille éclats, bulles de savon chatoyantes, traversées par un rayon de lune.

La nuit de Vincent se soulevait au rythme de notre respiration et c’était une épiphanie.

La nuit était d’étoffe, de velours, elle n’était pas vide mais chaude, vivante et les clous d’or qui la tapissaient lui conférait une aura qui nous parlait.

Nous avons roulé parmi les iris sur l’herbe humide des étangs, nous nous sommes perdus dans les champs de tournesols qui nous faisaient tourner la tête.

Nous avons souvent pensé à Vincent comme à un ami, pauvre frère à l’oreille coupée. Nous aurions voulu le consoler d’avoir porté en lui toute la douleur du monde, sa douleur et sa beauté et de nous les avoir offertes. 

Maintenant que l’hiver est installé dans ma vie, je voudrais retrouver le printemps à travers les branches, la réalité du monde entrevue derrière les ramures, fugitive, éphémère, le rêve qui se dévoile à peine, l’aimant qui nous attire vers cet ailleurs jamais atteint.

Je n’irai plus à Trouville, sur la plage, retrouver les dames du temps passé, en crinolines à rayures bleues et blanches mais tous les jours, au soleil levant, je vois danser le globe sur la mer et la lumière rose du ciel.

Lorsque je ferme les yeux, j’aperçois les arbres, droits dressés jusqu’au ciel, tiges fines jusqu’au faîte du tableau, que des bourgeons naissants enlacent. Ils se penchent sur l’eau qui les renvoie en miroir et c’est la vie qui frémit et s’enfuit dans leurs jeux de lumière.

Dans la lumière dorée du jour naissant, les pieds dans l’eau fraîche du printemps ou leurs têtes bleuies par le soleil couchant, arbres roses imaginés par le peintre, sous vos feuillages légers, je ne suis plus séparée du monde. Dans ce tableau où je suis entrée, je sens la vie palpiter, la sève couler, la feuille qui bruisse, la caresse du vent, la fraicheur de la nuit. Présente au monde, je sais que je suis vivante.

Mais l’eau se trouble. Si je me penche trop au-dessus du pont arqué qui regarde le jardin japonais, verrai-je frémir les nénuphars dans l’eau boueuse ?

Je poursuis mon rêve en les suivant au fil de l’eau, corolles pales qui illuminent la noirceur de l’hiver, taches de lumière dans la nuit qui obscurcit le monde.

Au loin, j’entrevois les colonnes des cathédrales aux couleurs tournoyantes, le blanc du midi, le rose du matin ou le bleu du soir et toujours la porte d’ombre.

Je cherche un peu de paix dans le jardin d’eau sous le pont vert qu’embrassent les glycines, parmi les pivoines, à l’ombre des érables rouges et des cerisiers du Japon.

Mais le temps vire à l’orage. Je voulais flâner sous les pêchers en fleurs d’Arles, près de notre cher Vincent ou dans ses vergers entourés de cyprès, dans cette atmosphère paisible, presque liquide, qui m’apaiserait.

Près des pruniers fleuris, j’aurais retrouvé ce temps heureux où nous étions si jeunes , si aimants, ouverts à la beauté de la vie qui nous souriait.

Un simple amandier en fleurs, une frêle branche de poirier, la vie fragile, si brève qui resplendit l’espace d’un matin avant de se flétrir à tout jamais.

Dans le verger reverdi, au printemps, j’entendais le chant d’amour de la vie qui renaît après le froid de l’hiver.

Mais déjà les arbres se tordent, les blés ont été moissonnés, les barques sont échouées sur la plage.

Dans le jardin les chardons s’éteignent, le désordre s’installe, le monde se disloque.

Les traits hachurés, les couleurs violentes brisent l’harmonie des premiers jours.

Il y eut cette tempête, terrible, dans nos vies. Ce cyclone qui a tout dévasté, laissant la terre brûlée, aride et meurtrie.

Je la reconnais dans les troncs calcinés des saules, les flammes rougies des cyprès, les soleils mourants et les ciels tourmentés, les oliviers tordus et la lune sanglante de Van Gogh. 

Et le vol des corbeaux sur blondeur des blés résonne dans mon cœur déchiré.

Je te vois, petit être solitaire, perdu dans l’immensité du vide, face aux éléments déchaînés.

Toi, « le voyageur au-dessus de la mer de nuages », si loin, si mystérieux.

Regardes-tu le chêne sous la neige de Friedrich, que nous avons découvert ensemble ou les tumulus d’un paysage d’hiver ?

Quel sombre pressentiment te troublait lorsque tu t’abîmais dans leur contemplation ?

Je préférais méditer devant la lune qui s’élevait sur la mer, cherchant un peu de sérénité dans l’œuvre tourmentée du peintre romantique allemand.

Comment prévoir ce matin de brume en montagne où tu me quitterais ? 

Dans mon musée imaginaire, les Alyscamps sont sous la neige.

J’ai longtemps recherché ce tableau que je n’ai pas trouvé et qui me hante.

Je vois les sarcophages de pierre alignés sur l’allée couverte de poudreuse et il me semble que la lueur du jour d’hiver bleuit les troncs noirs des cyprès à la hampe blanchie.

Était-ce un rêve ? Si tu étais avec moi, pourrais-tu me dire si nous l’avons fait ensemble, à Arles, lorsque nous parcourions les ruelles à la recherche du passé ?

Sur le miroir d’eau des jardins de Giverny, je cherche en vain les jeux de lumière qui irisaient tes yeux si bleus ?

Je ne vois plus que l’ombre et l’obscurité qui tournoient sans cesse dans le vertige qui m’emporte.

Où es-tu parti ?

Qui peindra le champ d’asphodèles où tu reposes, mon bel endormi au sourire d’ange, après cet accident de ski qui t’a coûté la vie ?

As-tu trouvé la lumière, celle du matin après le déluge, celle de l’aurore après la nuit, celle du coucher de soleil de Turner que tu aimais tant ?

Avons-nous rêvé notre vie ? Dans le jardin japonais de Giverny, je ne sais plus qui je suis.

Un jour, peut-être, nous nous retrouverons, dans une autre vie ou dans cet autre pays, invisible à mes yeux, où tu voyages sans moi et nous regarderons ensemble le coucher de soleil écarlate qui nous inondera de sa chaude lumière. 

Mais aujourd’hui, dans ces jardins, j’ai promené l’enfant que je porte en moi, pour qu’il aime avec toi, les impressions du soleil levant.

  

 

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