Marie-Catherine Raffali - Le train

Le train

 

« J’ai nos tickets !

  • Hmmff…

Émilie est allongée sur nos sacs, chouchou de la veille dans les cheveux, portable à la main. Moi, et bien, j’ai la chance d’être l’auteur de ce texte et de jouir du loisir de décrire mes souvenirs en omettant les détails sur ma propre dégaine.

- T’aurais pu mettre un jean...

- Oui mais je suis vachement mieux en jogging !

- Avoue qu’avec les bottes à talons ça fait bizarre quand même, les gens vont nous regarder !

- Dans le Bastia-Ajaccio de 9h du matin ? Je suis comme un poisson dans l’eau au milieu de toutes ces claquettes-chaussettes. De toute façon, on parle pas allemand, on comprendrait rien s’ils se moquaient de nous. Et puis on a dormi dix heures en quatre jours, j’ai le droit d’être moche. J’ai pris les premières chaussures qui me sont venues.

- Si jamais on pourra toujours se cacher entre deux sacs de rando... »

Émilie et moi sommes comme des sœurs. Le genre d’amies qui possèdent des photos d’enfance avec mèches à la Bieber, appareils dentaires et, évidemment, bouches en culs de poule. Je vous parle là d’une complicité que l’on ne vit qu’une fois dans sa vie – si l’on a de la chance – et que l’on chérit à sa juste valeur : avec tendresse, amusement et nostalgie.

- Pourquoi on doit partir à la même heure que les randonneurs déjà ?

- Cet après-midi c’est la tundera, je ne l’ai jamais loupée et ce n’est pas cette année que je vais commencer. D’ailleurs si tu es motivée tu peux toujours venir avec moi, la tradition veut que le nouveau venu soulève le plus gros bélier...

 - Non merci, je t’aime mais je passe !

Le train démarre. Nous nous racontons nos quatre jours à Bastia comme si nous ne venions pas tout juste de les vivre, comme s’ils étaient quatre jours au bout du monde, comme s’ils avaient duré des semaines ; parce-que c’est comme cela toutes les deux, tout sortant de l’ordinaire, tout sujet à l’aventure.

Le train s’arrête à Corte au bout de deux heures de trajet.

 - J’ai trop faim... T’as pas trop faim ?

 - J’ai entendu dire que le train s’arrêtait un quart d’heure à Corte. On va s’acheter un truc ?

 - Et nos affaires ?

 - Ici ça craint rien ! C’est pas le continent !

Nous sortons du train pour nous rendre à la boulangerie derrière la gare.

 - Un jambon-fromage ça te va ?

 - Parfait. Et du chocolat. Beaucoup de chocolat !

Nous revenons avec notre sachet bien rempli sur le quai qui lui, en revanche, est bien vide.

 - Oh putain...

Nous nous regardons pour s’assurer que l’une a bien l’air aussi perplexe que l’autre. Puis nous explosons de rire. Puis nous nous engueulons en criant que ce n’est franchement pas drôle ; tout en continuant de sourire – le sourire de lorsque l’on se sent bien con. Entre deux larmes, je me retourne et aperçois Émilie courir d’un bout à l’autre du quai, comme si le train s’était caché pour nous faire une bonne blague. Et cette vision, tout droit sortie du théâtre de la Farce, pour moi, c’en est trop. Je lui cours après pour lui expliquer l’inutilité de l’action qu’elle mène mais, à travers la suffocation du fou-rire, seuls des gloussements idiots parviennent à s’échapper. Je ne saurai jamais à quoi nous ressemblions de l’extérieur ; je ne suis pas certaine de vouloir savoir.

Un homme, semblant travailler dans la gare, passe devant nous.

  • Monsieur, monsieur ! Le train pour Ajaccio est reparti !
  • Oui.

Il y a des gens comme ça, dans la vie, qui ne s’étendent pas beaucoup. Surtout chez nous. Nous soutenons un regard, je suppose, assez débile.

  • C’était il y a vingt minutes mesdames.
  • Combien ?!, s’esclaffe l’une.
  • Mais le suivant repart dans deux heures.
  • Combien ?!, s’esclaffe l’autre. Mais alors ! Nous nous sommes trompées de gare !
  • Euh… Il n’y a qu’une gare à Corte, madame.
  • Alors nous nous sommes trompées de train !

Effectivement, ça n’avait aucun sens. Je ne saurai jamais ce que ce monsieur a pensé de nous ; mais, encore une fois, il y a des choses que je préfère ne pas savoir.

Finalement, nous voilà sur les quais à attendre le train de 13h09.

  • Tu me passes ton téléphone pour appeler ma mère ? J’ai que 4%.
  • Mon téléphone, merde… Il est avec les affaires.
  • Les affaires ! Dans le train ? T’as dit que ça craignait rien ?
  • J’en sais rien, j’avais juste la flemme.

J’appelle ma mère, en essayant d’avoir une voix décontractée. 

  • Allo maman, c’est moi. Ça va ? Oui oui, dans le train, enfin pas vraiment. On y était mais on y est plus. J’ai 4% je dois t’expliquer rapidement. On a acheté des sandwichs et le train est reparti sans nous. On prend celui d’après mais il y a toutes nos affaires dans le premier, tu peux les récupérer ?
  • Oui je sais, c’était pas malin. C’est quand même d’accord pour les affaires ?

Trois heures sur les quais, ça fait beaucoup de sandwichs, de chocolats et de conneries à raconter. Le temps passe vite. À 13h09, un train arrive et nous rentrons dedans. À 13h10, il repart. Émilie me regarde en souriant.

  • Tu avais entendu dire où exactement que le train s’arrêtait 15 minutes à la gare de Corte ? 

Je hausse les épaules. Pour tout vous dire, la réponse est : nulle part. C’était un vieux souvenir de quand j’avais 6 ans, un jour avec mes parents nous avions pris l’ancienne micheline. Mais ça, jusqu’à maintenant, elle ne l’avait jamais su.

Nous nous endormons comme deux enfants à l’arrière d’une voiture. Écroulées, en quelques secondes, bercées par le bruit des rails et les légères secousses. Un doux, profond sommeil de plus d’une heure trente. Jusqu’à ce qu’Emilie, doucement, m’extirpe de mon coma en me secouant et en me chuchotant ces mots simples, que je n’oublierai jamais :

  • Eh, réveille-toi. Réveille-toi et regarde par la fenêtre…

J’entends qu’elle ricane légèrement.

  • S’il te plait tu dois vraiment te réveiller. Regarde par la fenêtre…

Difficilement, naïvement, je m’exécute. Sortis de leur repos tant mérité, mes yeux embués n’en croient pas leurs neurones. 

- Émilie c’est pas vrai… On n’a pas fait ça…

Devant moi, désormais bien réveillée, le beau stade de Furiani.

Non, non, non, ce n’est pas la peine de retourner vérifier le début de l’histoire. Nous sommes bien parties de Bastia le matin à 9h, pour Ajaccio. Effectivement, après avoir perdu le train (ou bien est-ce le train qui nous a perdues ? J’en égare mes repères…) nous sommes rentrées dans le suivant, de 13h09. Le problème c’est qu’à 13h09 il y en a deux et que celui-là n’était pas le bon. Oui je sais, il y a seulement deux quais et des panneaux. Oui, nous avons eu notre bac. Avec mention. Comme quoi…

  • Si, on a fait ça.
  • Émilie, tu me mens.
  • Je ne peux pas mentir à tes yeux !
  • On est pas si cons !

Vous devinerez sa réponse. C’est la même que la vôtre actuellement.

D’un coup d’un seul, nous explosons, nous pleurons, nous mourons de rire. Je perds les mots pour le décrire. Nous hurlions. Une dame est venue nous voir du bout du wagon, après un quart d’heure, pour nous demander si tout allait bien. Nous étions incapables de lui répondre, incapables de nous arrêter. Ce mal de côtes, ces crampes, j’étouffe ; mais qu’est-ce que c’est bon.

Arrivées à Bastia à 15h, nous allons boire un coup place Saint-Nicolas. 

  • Il te reste de la batterie ?
  • 2%. T’appelles ta mère ?
  • Je peux pas ! Je lui dis quoi ? Elle doit nous attendre à la gare d’Ajaccio à l’heure qu’il est ! Fais le toi, s’il-te-plait !

J’avoue, je l’ai suppliée, prise de honte et d’une soudaine grande lâcheté. Mais Émilie a plus de courage que moi. Et pas vraiment le choix. Nos mères, emportées elles aussi par le tourbillon du fou-rire, n’ont pas réussi à former une phrase avant que le téléphone portable ne s’éteigne. Cela ne s’arrêtait pas et ne s’arrêtera sûrement jamais ; le maelström repart de plus belle à chaque fois que je tente de nous justifier. 

  • Tu ne veux pas qu’on parte demain ? J’en peux plus…
  • Non ! Nous n’abandonnerons pas !

À 16h15, nous rentrons dans le train. Bastia, c’est le terminus, alors on ne peut prendre que le bon. On a vérifié.

  • Ok, on doit se faire une promesse. Celle de ne pas bouger nos fesses de ces sièges avant l’arrivée à Ajaccio. On-ne-bou-ge-pas. Interdiction même d’aller aux toilettes. On ne se perd plus. ON-NE-BOU-GE-PAS. Il en va de ce qu’il nous reste de dignité. C’est notre honneur qui est en jeu.

Avec un air de déjà-vu, nous nous rendormons profondément, les jambes allongées en travers même du passage. Mais au bout de quelques minutes, quelqu’un me secoue l’épaule. Oui, de très loin, quelqu’un m’appelle, je l’entends à travers l’épaisseur de mon sommeil paradoxal. 

  • Madame ? Madame ?

Je me soulève d’un bond.

  • Si vous me dites que nous sommes arrivées à Calvi, je me ligote sur les rails.
  • Comment ? Non… Vous êtes dans le train direction Ajaccio.
  • Dieu merci !
  • Le ticket s’il-vous-plait. 

Je lui tends mon ticket dans un soupir de soulagement.

  • Excusez-moi madame, mais ce sont des tickets du train de ce matin, déjà poinçonnés. Ils ne sont pas bons.
  • Oui, alors, c’est une longue histoire. Nous avons pris le train ce matin, à 9h, mais nous avions faim. Alors on est sorties acheter des sandwichs à Corte. Mais le train est reparti sans nous. Alors on a voulu prendre celui de 13h. Sauf qu’on en a vu un arriver et on est rentrées dedans, mais c’était celui de Bastia. Le problème, c’est qu’on ne s’en est rendu compte qu’à Furiani…

Oui, bon. De toute façon, ce qui nous restait de dignité, ce n’était pas grand-chose.

Émilie se réveille en sursaut à la fin de mon histoire. Elle a les marques rouges du radiateur sur sa joue gauche. Je trouve ça totalement ridicule et je pouffe. Mais elle me regarde en riant. J’ai les mêmes sur la joue droite. Et merde.

Le contrôleur nous regarde une par une. Les secondes qui suivent sont gênantes.

  • Eh bien, alors, euh… C’est pas grave.

Il est 20h. Nos parents nous attendent à la gare d’Ajaccio avec de grands sourires. Ils s’en donnent à cœur joie.

  • 11h de trajet pour faire un Bastia-Ajaccio, c’est correct ! Aussi rapide qu’à pieds !

  • , un panneau ! Vous savez ce que c’est ? Les petites choses en bois qui flottent en l’air et qui donnent les directions ! »

AH-AH-AH-AH.

Arrivée à la bergerie à 21h, la tundera est finie depuis longtemps et les festivités sont déjà bien entamées. Je sors de la voiture comme une star : applaudissements, sifflements, « Bravo ! » hurlés. C’est donc ça, la célébrité ?

L’avantage des familles nombreuses, c’est qu’elles ont bonne mémoire collective. Plusieurs cerveaux pour se souvenir des ratés, tout autant pour nous les rappeler. Et ça, jusqu’à plusieurs années après…

Pendant les semaines qui ont suivi, je riais seule de manière inopinée ; sous la douche, en contrôle de maths, en pleine nuit. Et j’appelais Émilie, juste en riant. Et le tourbillon nous emportait de nouveau.

J’aimerais finir par le plus important, te dire merci. Merci ma grande, ma folle, ma douce amie. Tu m’as offert la plus précieuse des choses : une histoire à raconter. Une aventure. Ridicule peut-être, absurde certainement, inoubliable, je te l’assure. Tu n’ignores pas ce que je donnerais pour retourner, juste une poignée de secondes, dans ce train avec toi.

Nous allons continuer de grandir, éloignée l’une de l’autre par ce quotidien qu’un jour nous ne passions qu’ensemble. Nous devrons aller au travail, faire des courses, nourrir nos enfants. Mais, comme aujourd’hui, je continuerai de t’appeler, pour rire simplement. Comme aujourd’hui, nous partirons à deux hors des vies bien rangées, pour vivre une belle épopée. Je ne sortirai pas mes fesses du grand train de notre amitié. On ne se perdra pas.

On est bien, juste là. On-ne-bou-ge-pas. Promis.

Marie-Catherine

 

 

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