Joëlle Sansonetti - Je suis cernée, mais je ne vais pas me rendre

 

Napoléon est partout chez lui à Ajaccio... Un clin d’œil de Joëlle Sansonetti.

 

 

Je suis cernée, mais je ne vais pas me rendre

 

Ça a commencé à ma naissance, à Ajaccio. Ma mère habitait alors avec sa propre mère et sa sœur, rue Saint-Charles, qui n’est autre que la rue où se situe la maison natale de Napoléon, transformée en musée.  Nous habitions juste en face, au 1er étage. Ma famille maternelle fréquentait quotidiennement les gardiens du musée, je me souviens particulièrement de Blanche, une dame adorable, toute en rondeurs.  

Nous avons quitté cette location alors que j’étais encore très jeune, mais chaque fois que nous partions du village pour aller à Ajaccio, ma mère demandait à passer sous les fenêtres et nous avions droit à son quart d’heure de nostalgie.   

J’échappais quelques temps à cette présence, même si quelques objets nous avaient suivis dans notre déménagement à Toulon. Par exemple cette bouteille à liqueur particulièrement moche, en porcelaine et en forme de Corse, à l’effigie de l’empereur, ou encore un mini pichet orné de dorures, et flanqué d’un N majuscule. Ces objets et autres babioles, que mon père appelait « ramasse-poussière », étaient pour ma mère indispensables. Nous étions exilés de l’autre côté de la Méditerranée, mais pas question d’oublier nos origines. Nous n’allions pas conquérir le monde, nous avions une vie agréable, et tous les quatre matins, ma mère disait « Pourvou que ça doure », comme Letizia ! Et je peux vous dire que ça a duré, surtout cette présence.

Lors de ma vie d’adulte à Paris je fis la connaissance de Georges par l’intermédiaire d’une amie. Avec cette amie, nous sommes allées à une projection qu’il avait organisée. Et devinez quel en était l’objet ? Le Napoléon d’Abel Gance ! 

Un cousin corse de passage à Paris voulut absolument aller voir le château de Malmaison, pff ! J’en garde cependant un souvenir ému. Face au tableau de Napoléon sur son lit de mort, je lui dis : « Il ne te rappelle pas quelqu’un ? »  Et il me répondit : « Oui, ton père, c’est incroyable ! ». La lutte était sur tous les fronts.

Puis je fus embauchée durant cinq ans à Ajaccio, ma ville natale ! Je partageais un bureau avec une collègue qui, sur son temps libre, allait à des cours de danse. Et quelles danses ! Des danses napoléoniennes … Je ne savais même pas que ça existait. 

Allais-je trouver une retraite paisible au village ? Un cousin pianiste et farceur entamait à chaque fête familiale l’Ajaccienne, « l’enfant prodigue de la gloire, Napoléon, Napoléon… », « À genoux citoyens et frères, son ombre descend parmi nous… » Et tout le monde criait « Ah non ! ».

Et si je vous dis qu’un autre cousin a lu quasiment tous les livres qui se rapportent à son idole ? Enfin pas tous, il en sort un par jour, paraît-il.

Je connais peu de répit. À la pharmacie c’est sournoisement que l’eau de Cologne créée pour lui est encore produite aujourd’hui, et me nargue. À la fromagerie, c’est le Valençay, Talleyrand ayant ordonné d’étêter sa pyramide pour ne pas rappeler à Bonaparte ses défaites d’Egypte. Vais-je un jour connaître l’apaisement ? Hier encore, je passe devant une bergerie, le berger appelle son chien : « Napo, viens ici ! ». 

Il faut le reconnaître, je ne peux pas rester indifférente, une nouvelle stratégie s’impose.

Alors comme pour conjurer cet acharnement, j’affectionne toute sorte de colifichets, où les emblèmes impériaux sont revisités pour laisser place à l’humour et à la dérision. La boutique « Empires » de la rue du roi de Rome est devenue mon refuge. C’est sans fin. Autant respecter cet ennemi du quotidien, inutile de battre en retraite.

  

 

Ce texte fait partie du compagnonnage mis en place entre Le Nouveau Décaméron 2021  et l’atelier d’écriture Racines de Ciel, animé par l’écrivaine Isabelle Miller, dans le cadre des activités littéraires du festival Racines de Ciel.  

Le thème choisi cette année était « Commémorations publiques, souvenirs privés » articulé autour de plusieurs propositions successives.

La première proposition à laquelle le présent texte souscrit était : « Napoléon et moi » : écrire une page à partir des idées, souvenirs, images qu’évoquent en moi le personnage de Napoléon.

  

 

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