Sacha Longau - Les petits bouts

   

L’excitation de la fête qui s’annonce, les petits rituels marrants pour passer l’attente, le bonheur adolescent d’être juste ensemble. Le mystère scintillant de Noël par Sacha Longau.

  

  

Les petits bouts

 

Lily,

Je me rappelle plus quel mardi de décembre c’était. Et toi ? En tout cas le premier de cette année c’est dans deux jours. Mais on pourrait fêter ça le deuxième puisqu’on sait pas. On fête un truc dont on connaît même pas la date exacte. On pourrait la connaître en fait. Mais c’est mieux comme ça. C’est drôle, tu trouves pas ? 

Par contre on sait où on est allées. C’est ça qui compte. On se souvient de l’espace, et je suis sûre que lui se souvient de nous. Je suis sûre qu’il y a encore des petits bouts de toi et moi là-bas. On pourrait même les trouver si on cherche bien. Alors la date, tant pis. Le jour de la chasse au trésor c’est pas important. Lui, il bougera pas, jamais, et on sait où il est. Mais on l’a caché ce mardi de décembre où on a acheté mon sapin, alors ça serait chouette de le chercher les mardis de décembre où on achète mon sapin. Une sorte d’anniversaire un peu solennel. Marquer le coup. Parce qu’en fait ce trésor, on le retrouve tous les jours, mais sans le chercher. Et je suis sûre que c’est beau de le chercher. Tu penses pas ?

J’ai demandé à ma mère de venir nous récupérer au lycée, comme l’an dernier. Ensuite, on va acheter le sapin. On monte le sapin chez moi. On galère. Trois étages. Soixante-trois marches.  La porte trop étroite. Après on fait ce qu’on veut : on cherche plus les petits bouts, on en cache des nouveaux. Et puis à 18h je t’accompagne jusqu’à ton bus et, surtout surtout, on passe par la rue Fesch. Je sais que c’est là-bas qu’on en trouvera le plus. Des petits bouts. De trésor. Toi aussi tu sais. 

Par contre entre le sapin et la rue Fesch je sais pas ce qu’on fait. T’as des idées toi ? Dis-moi. On pourrait louper un gâteau, ou regarder Top Chef, et moi je ferais que parler, tu monterais le son, tu dirais « Bon, on regarde ou pas là ? », je dirais « En fait je crois que j’aime pas », tu dirais « Mais si t’aimes c’est trop bien », je répondrais pas, tu dirais « Pas vrai que t’aimes ? », je répondrais « Oui oui j’aime. J’aime », et tu dirais « Bah voilà ». Ou alors on pourrait marcher, aller chez Melrose et à La Marge. Et au Monop. T’es ruinée ou pas ? Bon. On réfléchit à ce qu’on pourrait faire entre le sapin et la rue Fesch. Ou alors non on réfléchit pas. Je sais pas. Déjà on réfléchit à si on doit réfléchir ou pas. Le gâteau c’est bien pour une fête. Non ? Dis moi.

Je signe pas tu sais que c’est moi.

 

 

Ce texte fait partie du compagnonnage mis en place entre Le Nouveau Décaméron 2021  et l’atelier d’écriture Racines de Ciel, animé par l’écrivaine Isabelle Miller, dans le cadre des activités littéraires du festival Racines de Ciel.  

Le thème choisi cette année était « Commémorations publiques, souvenirs privés » articulé autour de plusieurs propositions successives.

La seconde proposition à laquelle le présent texte souscrit était : 

« Une commémoration privée » : Vous organisez une cérémonie pour célébrer un événement ou une personne de votre entourage. Ecrivez à un(e) proche comment vous voyez les choses, sans citer la personne ou l’événement à célébrer.

  

 

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