Jean-Louis Pieraggi - Rencontre avec l’ange

  

Au plus profond de la mer, à la limite des limites, un ange passe… Une faveur, une grâce… Un récit de Jean-Louis Pieraggi.

  

 

Rencontre avec l’ange

  

L’ancre de la saintoise* avait été posée devant des hauts-fonds perdus dans la Mer des Caraïbes. Les « Roches Rouges » émergeaient des profondeurs de l’océan, à mi-distance entre les îles St Martin, Saba et St Barthélémy. Les moteurs étaient coupés et le petit groupe de plongeurs que j’accompagnais s’activait pour s’équiper après avoir patienté pendant toute la traversée. Les gestes trahissaient l’appréhension de s’immerger au milieu de l’océan. Pourtant, la veille, ils avaient insisté pour faire une plongée qui sortait vraiment de l’ordinaire. Par chance, la mer était favorable et je leur avais proposé cette immersion dans le grand large. Pour atténuer le stress ambiant, j’avais expliqué, le plus calmement possible, la configuration du site et rappelé les consignes de sécurité dans ce type de plongée. Puis, nous avions sauté à l’eau en vérifiant que l’ancre était bien fixée sur le fond afin de retrouver la saintoise à la même place à notre retour.

Au premier coup de palme, l’exubérance de la faune sous-marine était au rendez-vous. La richesse des récifs de pleine mer n’était pas une légende. Des nuées de poissons-perroquets, des balistes, des barracudas, des carangues et des tortues marines, nous avaient accueillis dès les premiers mètres. Sans traîner, je contournai la formation corallienne pour rejoindre le versant profond du récif et me laissai glisser le long du tombant en vérifiant que les autres plongeurs avaient bien suivi le mouvement. Contrairement à mes habitudes, je ne marquai pas de pause pour admirer le spectacle de la vie sous-marine mais continuai à descendre vers les profondeurs en m’assurant que tout le monde suivait sans incident. J’avais une idée en tête, arriver le plus vite possible au pied du tombant. Nous suivions les rayons du soleil qui s’estompaient progressivement dans les eaux profondes. Enfin, nous nous posâmes sur un banc de sable par 35 mètres de fond avec face à nous, le bleu insondable. Je fis signe aux autres plongeurs de s’asseoir à genoux. Un soupçon d’incompréhension passa dans leur regard mais je leur indiquai que tout allait bien et qu’ils devaient m’imiter. À présent, je scrutai intensément le large en espérant qu’ils seraient là…

 Avec leur deux mètres d’envergure, leur immense queue effilée, leur joli rostre et leur dos constellé de tâches, ils étaient d’une beauté surnaturelle. Avoir la chance de les admirer était un pur enchantement. Malheureusement, nous étions toujours seuls face au bleu infini. Je sentais l’impatience des autres plongeurs dans mon dos mais je n’osais pas me retourner de peur de manquer leur apparition. Dans le même temps, je savais que cela devenait dangereux de rester trop longtemps à cette profondeur. Enfin, au bout d’un moment qui me parut interminable, des formes se dessinèrent dans le lointain. Comme venues de nulle part, sans aucun mouvement perceptible, une dizaine d’anges de mer nagèrent vers nous. Ils semblaient voler. D’un geste, je montrai leur direction pour que nous ne perdions aucune miette de leur ballet aquatique. Ils passèrent devant nous, en formation, comme dans un rêve. Nous étions complètement absorbés par leur chorégraphie, quand déjà, ils commençaient à s’éloigner pour disparaitre dans l’immensité. Alors, instinctivement et sans raison, je me redressai en tendant mon bras.

Alors un évènement totalement incroyable arriva. Un des anges se détacha de la communauté et revint vers nous. Il plana dans ma direction et vint caresser la paume de ma main. Ce contact déclencha une sensation inouïe qui imprima définitivement ma mémoire. À cet instant précis, j’oubliai tout. J’oubliai la profondeur, le temps et les autres plongeurs. Finalement, je ne repris mes esprits que lorsqu’il disparut. Je m’aperçus beaucoup trop tard, que nous devions impérativement rejoindre la surface. Nos ordinateurs affichaient trop de paliers et nos manomètres trop peu d’air. Inquiet, je me reprochai cette impardonnable absence. Après tout, on ne me payait pas pour jouer au « fils de Neptune » mais pour plonger en toute sécurité. J’allais maintenant devoir éviter absolument l’accident de décompression. Je fis le choix de remonter le long du récif pour essayer de réduire nos paliers et nos possibles pannes d’air. Je tentai, tant bien que mal, de contrôler mon anxiété, quand soudain, me revint à l’esprit, la merveilleuse rencontre avec l’ange. Étrangement, mon stress disparut et fut remplacé par un sentiment de confiance et de gratitude. Je n’avais encore jamais ressenti cette émotion auparavant. Je me sentais entouré d’un halo protecteur que je partageais avec les autres plongeurs et avec tout ce qui flottait ou nageait. Portés par ce moment  de grâce, nous arrivâmes tout en douceur en vue de la saintoise,  qui fidèle, nous attendait  à la surface. Nous fîmes nos paliers bercés par le courant marin et le va-et-vient des poissons. Bien que nous respirions nos dernières réserves d’air, chacun s’observait, heureux d’avoir vécu ce moment magique. Quant à moi, j’avais la tranquille assurance que nous finirions notre décompression portés dans le ventre de notre matrice bienveillante. Ce n’était pas normal, je devais être en pleine narcose*! Pourtant, par le passé, j’avais déjà vécu des ivresses des profondeurs et à chaque fois, angoissé, j’avais vu mon champ de vison se rétrécir. Alors que là, j’avais plutôt la sensation que mon âme s’était déployée avec allégresse. 

Finalement, nous arrivâmes à la surface sans problème. Tout de suite, j’expliquai aux plongeurs que c’était la première fois que j’avais un tel contact avec un ange de mer. Ils ne me crurent pas une seconde. Ils étaient persuadés que j’avais tissé, d’une manière ou d’une autre, une relation privilégiée avec cette espèce. J’avais beau leur répéter que je connaissais uniquement leur passage préféré, ils continuèrent à ne pas me croire. Ils me félicitèrent pour mon professionnalisme et je n’osais pas leur avouer que je les avais complètement oubliés pendant toutes ces minutes. Ce long moment durant lequel j’avais eu le sentiment de rencontrer mon ange gardien, ou peut-être bien, juste une chimère provoquée par l’ivresse des profondeurs. 

 

 

*Saintoise : bateau traditionnel des Antilles.

*Narcose : ivresse des profondeurs due l’excès d’azote dans l’organisme qui agit sur le système nerveux des plongeurs.

 

 

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