Jean-Pierre Fleury - Drôle de brame

Ah, le sexe ! Du mystère du désir à celui du plaisir, de la reproduction à l’accomplissement... Du cerf à l’homme : une avancée décisive !
  
  

Drôle de brame
  

Une lune énorme, annonciatrice de l’équinoxe allonge les ombres et ajoute la fantasmagorie à la folie de cette dernière nuit de l’été. La place de brame s’est emplie d’une bonne dizaine de biches, de bichettes et de faons. Venus de nulle part, ces messieurs continuent eux-aussi à affluer attirés par les parfums délicatement musqués, voire foutrés, annonciateurs de la grande orgie automnale... Et la bite sous le bras, les soirs où je suis espagnol, Petites fesses grande bagnole, Elles passent toutes à la casserole (Brel mettait beaucoup de lui-même dans ses chansons)... Ils sont là, de toutes tailles, de toutes ramures, de toutes forces. On voit apparaître des grands cerfs qu’on a jamais vus auparavant. D’où viennent ces chevaliers ? Mystère… Lancelot et Gauvin ont quittés leurs lointains fiefs pour participer au tournoi et conquérir les faveurs de Guenièvre. Un grand quatorze à empaumure persuadé avoir ce qu’il faut où il faut, pour devenir maître de place, se montrer plus fier que le roi des poux. Sûr de lui, c’est Aldo Maccione sur une plage des Caraïbes. Il passe et repasse en roulant des mécaniques, charge ses congénères, éructe un brame à glacer les veines, fouaille le terre de ses bois et, incapable de se contrôler, le sexe bandé à se rompre, asperge les alentours de jets de semence et d’urine… et les belles, indifférentes à ce drôle de brame, continuent à brouter.

Ces messieurs pourtant se battent à y laisser leur peau, font les beaux, harcèlent en montrant qu’ils sont à la hauteur de leur réputation, rien n’y fait les biches s’en fichent. Et puis, sachant que le devoir impérieux d’assurer la pérennité de l’espèce le leur impose, elles finissent par céder sans pour cela interrompre leur repas. La chose se fait en un éclair, bonjour Madame, au revoir Madame, peut-être à l’année prochaine…?

Pas question du moindre petit plus, il n’a jamais été question d’affinités. Le brame fini, chacun retourne chez soi et les nerfs retombent. Normal, s’amuse Tonton Marcel, puisque le sexe d’un cerf (il n’a pas employé ce mot-là) s’appelle un nerf...

De longues, très longues heures à filmer l’intimité des animaux m’ont parfois donné l’impression d’être un voyeur regardant leurs ébats par le trou de je-ne-sais quelle serrure. Quid de leurs libertés fondamentales, de leur droit à l’image…? Le problème ne manquera pas d’être posé un jour.

En attendant ce que je constate dans l’œilleton de ma caméra c’est que 100% des animaux s’emmerdent en baisant. Ils font cela comme des bêtes, le Roi lion bâcle la chose en confondant vitesse et précipitation, qualité et quantité ; Jeannot le lapin, chaud ou pas, n’est qu’un obsédé stakhanoviste ignorant jusqu’à l’existence du Kamasutra ; Jojo, le taureau pratique l’amour vache et jamais sa Marguerite ne rit. Hervé, le cochon, continue comme un porc et c’est sûr va finir par se faire balancer. Et que dire de l’immense cohorte des anonymes, ceux qui ont voyagé en troisième classe dans l’arche de Noé : les mouches qui font cela en volant mais sont incapables de s’envoyer en l’air, les mantes religieuses qui ne pensent qu’à bouffer, les oursines et les hérissonnes qui aimeraient un peu plus de tendresse (bordel !).

Brassens chantait : 95 fois sur cent la femme s’emmerde en baisant. Faisons-lui confiance, son étude repose sur un panel représentatif :

Emmerdante, emmerdeuse, emmerderesse itou,

Elle passe, ell' dépasse, elle surpasse tout,

Ell' m'emmerde, ell' m'emmerde, à la fornication

Ell' s'emmerde, ell' s'emmerde avec ostentation,

Ell’ s'emmerde, vous dis-je.

Au lieu de s'écrier : "Encor ! hardi ! hardi ! "

Ell' déclame du Fleury, du Fleury, j'ai bien dit.


Intéressons-nous maintenant aux 5% restants des sondées, elles s’appellent sûrement Fernande (la bandaison papa), Hélène (et ses sabots) ou Margot (et son corsage). Réjouissons-nous de leur joyeux tempérament et retrouvons dans leurs amours un peu d’humanité.

Le propre des humains n’est pas le rire (la hyène, la mouette et bien d’autres rient, parfois bêtement, il faut bien l’admettre) mais bien une chose délicieuse, d’essence divine : le plaisir.

Nos confrères et consœurs les animaux, auxquels chaque once d’énergie est comptée, sont contraints afin de survivre, de mener une pâle existence consistant uniquement à manger pour se nourrir, à copuler pour se reproduire. L’homme et la femme ont pris des chemins différents, l’évolution leur a offert la possibilité de choisir entre l’utile et l’inutile, entre le devoir et le plaisir. Reconnaissons que bien souvent nous mangeons pour nous régaler et faisons la chose dans un tout autre but que de nous reproduire. "Encor ! hardi ! hardi ! " 
  
 

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