Jean-Louis Tourné - Le jour où j’ai acheté une île

L’île est un inépuisable sujet… mais le désir d’une île, quel mystère ! Une nouvelle de Jean-Louis Tourné.

  

  

Le jour où j’ai acheté une île

 

Il faut faire attention aux Signes lorsque l’on part dans une île. Ils sont nombreux, ils vous accompagnent et vous préviennent. Après tout, le voyage dans l’Île, et tout particulièrement l’île déserte, est peut-être la seule véritable expédition.

C’est l’auto-confinement, l’enfermement assumé.

On se retranche du monde, on se soustrait de la vie pour se trouver ou se retrouver dans un lieu aux nouvelles lois et aux enchantements insolites.

On enlève, on élague, on débarrasse.

Surtout on abandonne.

C’est la possibilité de fuite que l’on saisit, la voiture pour prendre un grand bol d’air, loin de la famille et des amis.

Voire même simplement ces figues qui nous parlent du sud et ne poussent pas dans les îles ventées de Bretagne.

Oh, bien sûr, il est toujours possible de les acheter, ces figues, et des cerises et des grenades, aussi. Mais on les trouvera importées, dans des barquettes proprettes et à un prix exorbitant.

Non, l’île, c’est un amoindrissement, une ascèse dans le confinement. Je soustrais et dans le résultat de ma soustraction, je trouve....

Quoi ?

Qu’est-ce que je peux bien trouver dans le moins ?

Un enchantement insolite ? Un monstre terrifiant comme dans mon enfance?

Pas besoin de monastère dans les îles. Tous les insulaires sont des moines et des nonnes. Toutes les îles sont sacrées.

C’est pour cette raison qu’il faut faire attention aux Signes. La lune déchire-t-elle les nuages anthracite ? Une congrégation de corbeaux vient-elle d’élire domicile sur le toit de l’immeuble voisin ? Mieux vaut remettre le voyage. On partira plus tard lorsque les auspices nous seront de nouveau favorables. Ou lorsqu’un arc-en-ciel illuminera un ciel de traîne.

On n’est jamais trop prudent. Les îles vous font et vous défont.

 

Moi, les îles m’ont fait. Je suis né sur une île et ma mère également. J’ai vécu sur des îles et j’égrène maintenant leurs noms en un long chapelet exotique : La Réunion, Maurice, Bahrain, Singapour, Taiwan. La Corse, aussi. La Corse, surtout. Chacune a laissé sa marque et m’a façonné beaucoup plus sûrement que les Villes que j’ai traversées. Je leur dois beaucoup et je les remercie.

Les gens qui vont dans les îles, ceux qui choisissent ainsi une nouvelle vie me fascinent. J’essaie de trouver en eux les raisons de mon attirance pour ces territoires secrets.

Un temps, j’ai même pensé acheter une île. Non, je vais vous dire a vérité : j’ai commis cette folie ; j’ai acheté une île.

C’est cette histoire que je vais vous raconter.

 

Violet était, depuis fort longtemps, une femme sans âge.

Dans le froid d’un Hambourg hivernal, Violet s’arrangeait pour toujours paraître bronzée. Sa taille fine et ses cheveux décolorés achevaient de lui donner une allure sportive, corrigée toutefois, dans le bon ton de l’Allemagne du Nord, d’un tailleur crème et de perles en boucles d’oreille discrètes.

Surtout, Violet avait de grands yeux bleus limpides. Lorsqu’elle vous écoutait, elle reposait le menton dans la paume d’une main et cachait le bas de son visage de ses doigts fins bagués de perles. Je ne voyais alors que ses yeux lumineux.

J’avais l’impression que j’étais, pour elle, l’être le plus important du monde.

 

J’avais trouvé son adresse après quelques recherches sur internet. Il existe, en effet, une authentique profession de courtiers en île. Ces trois ou quatre agences dispersées dans le monde se comportent comme des cabinets immobiliers spécialisés dans les îles.

Pas dans les propriétés insulaires, entendons nous bien. Les propriétés sont livrées au vulgum pecus.

Non, dans les îles.

La côte, le centre, les rats, les bois. Tout. L’île.

Naturellement, comme il faut bien vivre, et que l’on ne trouve pas tous les jours un armateur grec prêt à s’acheter une île des Caraïbes, ces agences ont diversifié leur offre.

 

Le catalogue confié par Violet sentait bon le cuir sombre. Sa reliure de pleine peau se rehaussait de fils d’or.

Sur les pages brunes cartonnées, s’étalaient des photos léchées. Les paradis tropicaux (« Maison exclusive de 8 chambres, habitation de gardiennage, terrain de golf, usine de désalinisation et ponton d’accostage ») côtoyaient les ruines battues par la marée armoricaine (« Belle résidence, vie exaltante dans la nature, travaux à prévoir ») et même les humbles îlots gelés de Terre-Neuve ou de la mer de Barents (pas de maison, pas d’électricité, aucune notice explicative d’ailleurs).

Mes moyens financiers étant limités, j’avais jugé inutile de jouer au prince arabe. J’étais donc en train de consulter les photos d’une île au large du Kamtchatka.

Pas un arbre. Une population de rats et de moutons à poils longs et bouclés (cette mutation génétique représentant, apparemment, le seul intérêt écologique de l’île). Possibilité de construire une résidence (sans fondation, toutefois, en raison du permafrost).

Le prix était plus que raisonnable. Il faut dire que, pour ces terres gelées du bout du monde, les acheteurs étaient rares et que le vendeur (un moine fou ? un trappeur égaré ?) était prêt à se défaire non seulement de l’île mais encore des ressources côtières et de la suzeraineté en prime. Personne ne viendrait me la disputer.

Inutile de tergiverser. J’expliquais donc à Violet la raison de ma visite.

 

« Ah, que c’est gentil, conclut-elle. Vous achetez une île pour exaucer le souhait de votre père. »

« Exactement. Toutefois, mes moyens sont limités. »

« Ne vous faites pas de souci. Nous allons trouver ce qu’il vous faut. »

« Merci. Mais le plus curieux, c’est que feu mon père m’a toujours dit, qu’il rêvait d’acheter une île mais n’a jamais été véritablement capable de m’en donner la raison. Est-ce que vous avez déjà vu ce cas ? Pourquoi achète-t-on une île ? »

Violet sourit et croisa ses doigts fins.

« J’espère que vous n’avez pas fait ce voyage juste pour me poser cette question ? », répondit elle, presque moqueuse.

Je crois que ses visiteurs la lui avaient souvent posée, cette question.

« Non, bafouillai-je. Je participe à un congrès à Hambourg et j’avais connaissance de votre spécialité. Je me suis échappé pour venir vous rendre visite en pensant à ce souhait de mon père. »

« Ah, voilà qui me va mieux, reprit-elle en souriant. Voyons, qu’est-ce que je pourrais vous dire ? Mes clients proviennent d’horizons très variés. Il y a bien sûr l’armateur grec et le pétrolier russe, le sidérurgiste luxembourgeois ou l’industriel allemand. Mais, de temps à autre, je vois des bourgeois, des « honnêtes gens » comme on dit par ici, qui veulent tout vendre et s’exiler. Ou alors des pères de famille qui offrent des bouts de terre en mer à leurs enfants, bouts du monde où ils n’ont même pas l’intention d’aller, jamais. Il existe tout de même certaines constantes. »

« Lesquelles ? »

« D’abord, on ne reste jamais bien longtemps dans les îles tropicales. D’après mon expérience, deux à trois ans maximum. Après tout, on achète un paradis pour faire valoir sa réussite matérielle aux yeux du monde. On est là, on se pavane sachant que tout ce qui se voit jusqu’à l’horizon, les palmiers, les rats et les serpents, tout, vous appartient et vous est soumis. Le fait que les serpents, bientôt, fomentent leur insurrection ternit un peu l’idylle mais le vrai problème est ailleurs. Vous ne devinez pas ? »

« Non, quel peut être le problème au paradis ? »

« Le problème, c’est qu’un paradis sans habitant, c’est un peu l’enfer. On a beau s’embarquer avec une charmante jeune fille très compréhensive qui pourrait être votre petite-fille, au bout de quelques mois l’ennui vient. Les courses à Miami deviennent plus nombreuses. Les affaires vous appellent. Et, au bout d’un an, vous vous envolez définitivement avec ou sans la jeune fille qui a peut-être embarqué dans le premier yacht venu. »

« Ah. C’est décevant. »

« Au contraire, excellent pour moi. Turn-over très rapide. Ces produits qui représentent l’essentiel de mon revenu. »

« Ah, vous m’en voyez ravi pour vous. »

À mon tour de sourire. Violet m’ignora et continua.

« Le projet d’acquérir une île, de devenir properiétaire, c’est un peu un premier stade. Quelque chose d’un peu enfantin. Non, la catégorie qui continue de m’intriguer, après toutes ces années dans ce métier, ce sont ceux qui achètent des îles dans les climats tempérés. En général, petites surfaces, peu commodes en raison de l’absence de cours d’eau et de nappe phréatique, unique maison plus ou moins salubre. Ces îles sont relativement chères pour un rapport qualité prix pas vraiment performant.»

Un instant, elle laissa errer ses beaux yeux bleus sur les rives du lac d’Hambourg. Ils prirent une teinte d’un gris lumineux. Puis, Violet me regarda et j’eus l’impression de me trouver sous un projecteur. Elle reprit.

« En fait, il y a un cycle. Et le plus curieux, c’est que, souvent, il n’est même pas besoin de séjourner sur une île pour compléter le cycle. Il suffit d’en acheter une. »

« Je ne suis pas certain de vous suivre. »

Je ne voyais pas où Violet voulait en venir.

Elle continuait de regarder dehors, très calme et, pour le benêt que j’étais, elle eut la bonté de continuer.

« Eh bien, disons, les clients viennent soigner quelque chose, une blessure ou un mal de vivre. La plupart se confient à moi d’ailleurs... »

Je voyais bien, en effet, ces étrangers se confier à cette allemande blonde, si rassurante dans son tailleur clair.

« ...mais, peu importe la raison, ils viennent là comme des animaux blessés auxquels l’île procurera le temps indispensable à leur cicatrisation. »

« Est-ce qu’ils trouvent le repos ? »

« Pas tous. Car, ils ne mesurent pas toujours le fait qu’ils vont devoir affronter une autre présence. Et autrement redoutable que le souvenir. »

« Quoi donc ? »

« La mer. Dans ces petites îles, la mer est toujours visible. Les fenêtres lui font face ; sa lueur laiteuse, la nuit, pénètre, même au travers des persiennes. Allez vous promener dans le bois : au détour de l’allée, c’est l’océan qui vous accueille. La mer est partout. Elle s’insinue dans les murs et même dans une pièce close son murmure voyage avec vous. Un jour, vous vous apercevez que vous connaissez les horaires des marées mais avez oublié l’anniversaire de votre nièce. »

Elle se leva, ouvrit un placard qui masquait une machine à café puis revint avec deux tasses en porcelaine d’un bleu presque violet.

De nouveau installée, elle reprit, avec un regard lointain.

« Alors, bien sûr, certains ne le supportent pas. Ce sont les rebelles. Ils vendent tout à perte et rentrent sur le continent puis tentent de se réadapter à la vie normale. »

« Y parviennent-ils ? »

« Non. Mais, de toute manière, ils sont peu nombreux. La plupart restent. »

« Restent ? »

« Oui. Ils courbent l’échine devant ce trop-plein d’éclat, de mer, de vide et d’espace. Ils laissent la mer parler pour eux. Certains même vont plus loin et se laissent happer par la mer. Ils partent pour des îles plus petites, où l’océan est encore plus présent et dominateur. Ils se laissent envahir par la clarté lisse de l’eau pour finir sur de tout petits carrés de terre, des terrains à moitié mangés par la marée. Ils s’oublient, ils s’effacent. J’en ai connu qui ont trouvé bon port sur un banc de sable laissant, à la marée haute, à peine la place de la maison. Pas forcément malheureux, d’ailleurs. »

« Non ? »

« Non. Mais je crois que seuls ceux qui demeurent, seuls ceux qui assument le combat contre la mer trouvent finalement ce qu’ils étaient venus chercher sur l’île. »

« Et qui est ? »

Violet me regarda bien en face.

« Se pardonner. Ils viennent juste pour cela. Se pardonner enfin. Et trouver une absolution auprès de l’île. Et quand ils l’ont obtenue ou plus simplement qu’ils se la sont enfin accordée, leur vie peut enfin recommencer.»

 

J’ai quitté Hambourg, absolument enchanté, mon contrat d’achat sous le bras.

Je suis donc propriétaire d’une île quelque part du côté du Kamtchatka. Propriétaire, exploitant et suzerain, d’une île que je n’a jamais vue.

Propriétaire. Premier stade de l’absolution. Voyage vers le pardon dans une île du bout du monde. Peut-être le pardon de mon père.

Une île pour mon père.

 

   

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