Jean-Louis Pieraggi - A Strada antica - Chap. II A muntagnera

    

Suite des aventures croisées de Stella, de son amie archéologue Ghjulia et de Joakim leur lointain cousin néolithique. Chacun suit son destin, conduit sa quête dans le décor somptueux de Cauria et de l’Ortolu.

  

  

 

Stella avait passé toute la journée à sensibiliser les usagers des plages du Sud de la Corse au problème des microplastiques. Le soleil commençait à décliner quand son téléphone sonna :

« Coucou, ma belle, on vient d’avoir les résultats des analyses de la flûte en os ».

Ghjulia gardait volontairement le silence pour titiller la curiosité de son amie.

« Et ??

- Et bien, c’est effectivement un os d’aile de vautour, de gypaète plus précisément.

- Cela vous permet d’avancer un peu plus dans vos recherches ?

- Pour l’instant, nous savons que le poignard servait pour des rituels religieux et nous connaissons les cultes autour du vautour.

- Donne-moi plus d’explications, Ghjulia. Tu sais, l’histoire des religions ce n’est pas mon domaine.

- Désolée, en fait, depuis les premiers chasseurs-cueilleurs du paléolithique*, les hommes ont toujours voué un culte particulier aux ossements. Il y a 100 000 ans, nos ancêtres gardaient déjà précieusement les os de leurs morts pour des rites particuliers.

- Et les vautours dans tout ça ?

- J’y viens. Les vautours ont bénéficié depuis la préhistoire du culte lié aux morts. Certainement dû à leur position dans la chaîne alimentaire.

- Tu fais référence à leur nécrophagie* ?

- Oui, et c’est pour cela qu’on retrouve les vautours comme psychopompes* dans de nombreuses cultures. Ils étaient censés véhiculer l’âme au-delà de la mort et il est probable que les gypaètes avaient un statut bien particulier. Je crois que ce sont les seuls vautours à s’alimenter exclusivement d’os, non ?

- Oui, ils les prélèvent directement sur les carcasses des animaux morts et les laissent tomber depuis les airs sur des rochers pour récupérer la moelle.

- Tout cela conforte l’idée que cette flûte n’était pas un simple instrument de musique mais plutôt un lien entre notre personnage et l’âme de ses ancêtres.

- Un objet rituel, c’est ça ?

- Exactement. Je suis certaine que nous avons découvert la tombe d’un grand prêtre.

- C’est étrange, alors, que sa sépulture soit si éloignée du dolmen, non ?

- Après tout, peut-être pas tant que ça. Désolée, Stella je te laisse, il faut que j’aille vérifier quelque chose ! »

Elle raccrocha brusquement et Stella resta quelques secondes avec son téléphone encore collé à l’oreille. C’était tout Ghjulia. Elle avait beau être rationnelle, la jeune archéologue pouvait, subitement, tout laisser pour une idée qu’elle venait d’avoir. Stella avait maintes fois constaté ce phénomène mais elle était encore surprise par sa radicalité. Lorsque la jeune archéologue avait une intuition, cela devenait souvent une conviction puis une obsession. Ghjulia arpenta le site préhistorique pour effectuer des relevés topographiques et géographiques. Elle courait des nouvelles fouilles aux alignements de Stantari, sous les yeux étonnés des autres membres de l’équipe. Elle n’avait pas le temps de leur expliquer, elle devait vérifier toute seule son hypothèse. Lorsque, finalement, elle eut terminé ses mesures, ce qu’elle trouva la surprit elle-même. Malgré l’originalité de sa découverte, elle décida d’en parler à son père. Antoine Poggionovo était en train d’étudier des fragments de céramiques quand sa fille fit irruption sous la tente des archéologues :

« Papa, j’ai peut-être une explication à l’implantation de la sépulture.

- Ah très bien. Je t’écoute Ghjù.

- Il y a un alignement géographique précis entre la tombe et une des statues-menhir.

- C’est-à-dire ?

- Lorsque j’ai aligné l’hypogée et la statue-menhir au poignard, j’ai trouvé l’azimut 44°.

- Oui et alors ?

- Papa, 44° c’est le Nord-est, c’est précisément l’orientation du lever du soleil pendant le solstice d’été. C’est l’orientation que l’on retrouve sur les autres sites mégalithiques, comme à Carnac* et à Stonehenge*.

- Attention Ghjulia ! Tu sais très bien que pour toute démarche scientifique, l’emballement est un faux ami. Plus une hypothèse semble séduisante, plus son auteur veut qu’elle soit vraie.

- Mais, tu dis toi-même qu’un site mégalithique est un agencement de l’espace à des fins religieuses. Or, on sait très bien que les hommes de cette période vouaient un culte aux saisons et tout particulièrement aux deux solstices.

- On suppose, Ghjù ! Nous étudions la préhistoire, il n’y a aucun écrit qui atteste quoi que ce soit et c’est, malheureusement, tout le problème des recherches sur cette période. L’écriture fut inventée plus tard.

- Et bien moi, je t’annonce aujourd’hui que je passe de l’archéologie préventive à l’archéologie expérimentale. Je vais prouver mon hypothèse par le terrain et sur le terrain ! »

Ghjulia quitta sur le champ son père et toute l’équipe, médusée. Elle récupéra ses affaires tout en échafaudant son plan.

Sachant que son père aurait trouvé l’idée totalement saugrenue, elle ne lui avait pas dit qu’elle avait prolongé, sur son logiciel, l’azimut de l’alignement de la tombe avec la statue-menhir et qu’elle était arrivée exactement à l’emplacement du site mégalithique de Cucuruzzu. Cela ne pouvait pas être une simple coïncidence, il devait forcément y avoir un lien entre ces deux sites préhistoriques. La jeune archéologue appela son amie :

« C’est encore moi, ça te dit une petite randonnée vers l’Alta Rocca ?

- C’est tentant. Quand ça ?

- Dès que possible, demain ?

- Demain ? Pourquoi pas tout de suite, tant qu’on y est ?

- Parfait ! Je t’attends !

- Ghjù, c’est du second degré ! Je sais que c’est difficile à comprendre pour toi, mais je ne peux pas tout laisser pour te suivre instantanément.

- Ah ok. Bon tu peux demain, alors ?

- Ce week-end, ça va ? On aura deux jours pour tout préparer. Combien de kilomètres y a-t-il et, surtout, combien de dénivelé ?

- 55 km et 1900m de dénivelé, d’après mon logiciel.

- Houlà ce n’est pas de la petite randonnée digestive !

- Ça ira pour toi ?

- Tu rigoles, je fais ça tous les jours ! »

Les deux jeunes femmes rirent de bon cœur. Pour une fois, Ghjulia avait compris le trait d’humour. Depuis toujours, elles avaient été d’une grande complicité malgré leur différence de caractère et aucune tension n’avait réussi à résister très longtemps à leur amitié.

La jeune archéologue mit à profit les deux jours qui précédaient leur randonnée pour se plonger dans les préparatifs de leur expédition. Tout d’abord, elle consulta plusieurs cartes numériques mais aussi de grandes cartes IGN* pour repérer le meilleur itinéraire possible.

Le problème, c’est qu’il n’existait plus de véritable sentier qui passait par cet axe. Juste quelques chemins abandonnés qui subsistaient par ci par là. La route préhistorique était manifestement perdue et leur tâche s’annonçait ardue.

Toutefois, elle avait lu dans un ouvrage traitant des anciennes pratiques des bergers corses que la plupart des anciens chemins de transhumance se trouvaient sur des plaines alluviales fertiles et remontaient vers les montagnes, en empruntant le parcours des fleuves et des rivières.

À proximité du plateau de Cauria, l’Ortolu avait depuis la nuit des temps servi aux agriculteurs pour faire pousser toutes sortes de cultures. Blé, orge, olivier, vigne, tout poussait dans cette riche vallée qui se prolongeait sur les flancs du massif de Cagna jusqu’aux contreforts de l’Alta Rocca.

Les jeunes scientifiques devaient suivre la vallée à la manière des anciennes transhumances, les muntagnare*. Elles allaient devoir marcher le long de la rivière puis remonter vers les anciens hameaux de Buzzacone, Tirulu, Pantanu et enfin Cucuruzzu. Ghjulia espérait retrouver ces fameuses strade antiche* parcourues par les bergers des premiers temps.

C’était un pari ambitieux mais la science avait ses exigences et, par-dessus tout, la jeune femme avait, depuis son enfance, l’aventure chevillée au corps. Finalement, cette démarche expérimentale lui convenait parfaitement et elle avait décidé de limiter son équipement au strict minimum. Elle voulait véritablement éprouver les sensations de ces bergers préhistoriques. Cette expédition serait certainement éprouvante mais l’archéologue consentait à sacrifier son confort et ses habitudes pour résoudre cette énigme. Elle espérait aussi, secrètement, découvrir de nouveaux vestiges le long de ce parcours. Ce mystérieux grand prêtre allait lui révéler son secret, elle en était sûre.

Ghjulia débarqua chez Stella, la veille de leur départ, équipée de son sac à dos de montagne, d’un sac de couchage et d’un gros bouquet de basilic.

« Je suis venue pour être sûre qu’on partirait bien à l’aube demain matin.

- Tu n’étais pas sûre de moi ou de toi ?

- De moi, évidemment, tu connais mes légendaires pannes de réveil, mais je suis aussi venue pour vérifier que tu emmèneras un équipement limité et léger pour notre randonnée.

- Là tu me vexes ! Je voyage toujours légère, moi, mademoiselle !

- Tu veux vraiment qu’on ressorte les vieux dossiers, Stella ?

- Euh, tu fais référence à quoi, là ?

- Les deux grosses valises pleines à ras bord, juste pour une semaine aux Antilles, on en parle ?

- Ghjù, tu exagères ! Il y a prescription, on était adolescentes !

- Vouai… »

Visiblement les deux amies étaient ravies de se retrouver et de partager cette petite aventure archéologique. Elles passèrent une partie de la soirée à se raconter les petites et grandes histoires de leurs jeunes années en dégustant des spaghetti al pesto qu’avait divinement cuisinés Ghjulia. Puis, les jeunes femmes sortirent les cartes géographiques pour repérer leur itinéraire du lendemain.

Le manque de repères se ferait sentir au bout d’une dizaine de kilomètres où elles allaient devoir compter sur la chance de découvrir d’anciens chemins.

Les vues satellites montraient quelques minces pistes mais il était impossible de savoir s’il s’agissait de réels sentiers ou juste de vulgaires passages d’animaux errants. Seul le terrain le dirait.

Le lendemain matin, le réveil sonna à 5h et Stella fut obligée d’aller secouer son amie pour qu’elle daigne sortir de son profond sommeil.

Après avoir marmonné pendant de longues minutes, elle ne réussit à se réveiller véritablement que grâce au café, au pain complet et aux œufs brouillés du petit-déjeuner. Une fois rassasiées, les jeunes femmes, quittèrent le village encore endormi et prirent la direction de la vallée de l’Ortolu. La route suivait le littoral, grimpait face aux Bocchi di Bunafaziu, saluait la sentinelle de la mer, le Lion de Roccapina, puis continuait vers Sartè. Au niveau du pont de l’Ortolu une bifurcation permettait de longer la vallée sur petite route qui rejoignait le hameau de Mola. Après avoir roulé quelques kilomètres, les deux jeunes femmes se garèrent et commencèrent à marcher sur une piste en terre en direction de la grande retenue d’eau.

Le jour s’était levé mais le soleil n’était pas encore passé au-dessus des sommets du massif de Cagna. La fraîcheur relative de ce petit matin d’été ravissait les deux randonneuses. Cette vallée de l’Ortolu portait bien son nom, c’était un vrai jardin, des champs, des vignes et un maquis verdoyant qui grimpait vers les pentes des montagnes. Les cultures s’intégraient aux parties du paysage encore sauvage et donnaient une impression d’ensemble totalement harmonieux. Contempler ce panorama procurait une sensation de sérénité et d’optimisme. L’être humain pouvait être autre chose qu’un destructeur et un consommateur compulsif. Il pouvait épouser son environnement, s’en inspirer et parfois même l’améliorer. Stella et Ghjulia, en cheminant dans ce paysage, marchaient sur les pas ancestraux d’hommes et de femmes qui, depuis des temps immémoriaux, avaient cultivé et aimé cette terre. Une symbiose entre les hommes et la nature était possible. Simplement, dans cette vallée, ce rêve était devenu aussi une réalité.

  

  

Nulle part ailleurs, Joakim, ne se sentait aussi vivant. Lorsqu’il était dans cette vallée, entouré de ses chèvres et de ses brebis qui broutaient paisiblement, le jeune berger avait son cœur et ses poumons qui se dilataient.

Les pieds plantés sur sa terre, il couvait du regard le paysage et laissait son esprit vagabonder parmi les champs de blé, les nuages et les oiseaux. Justement, le vol de plusieurs corneilles commençait à l’intriguer. Plus agitées qu’à leur habitude, elles ne cessaient de changer de direction et de se chamailler. Joakim eut un mauvais pressentiment et quand il entendit le son du cornu* de son père, il sut que quelque chose était arrivé. Il pensa d’abord à une brebis ou un agneau blessé. Il se dirigeait vers le son quand la conque marine retentit encore. Cette fois-ci, il sut que son père avait un problème grave. Il courut aussi vite qu’il le put, grimpa sur la paroi rocheuse, sauta de bloc de pierre en bloc de pierre et découvrit son père dans une faille entre deux énormes rochers. Lug gisait dans la crevasse, le visage ensanglanté.

« O bà ! Tu es blessé ?

- Je crois, oui. Je n’arrive pas à me redresser et j’ai très mal à une cheville.

- Ne bouge pas, je descends t’aider ! »

Souple comme un chat sauvage, Joakim se laissa glisser le long de la paroi. Il arriva dans un roncier sur lequel son père était allongé.

« Heureusement que la lamaghja* a amorti ta chute.

- Tu as raison. Sans elle, je serai peut-être en train de cheminer vers l’autre monde.

- Je rendrai grâce à la Déesse ce soir, mais maintenant on doit ressortir de là. »

Joakim prit son cornu marinu* et souffla de toutes ses forces dans le coquillage. Le son résonna dans toute la vallée et se répercuta sur les parois rocheuses. Koriu qui était tranquillement en train d’ajuster de nouvelles pointes de flèches, reconnut le son caractéristique de la conque de son ami. Il sut aussi que c’était un signal de détresse.

Il donna l’alerte et plusieurs hommes du clan accoururent. Koriu se posta sur un rocher en hauteur et se mit, lui aussi, à souffler dans son triton. Le son puissant vola dans les airs, et quelques secondes plus tard, d’autres notes soufflées arrivèrent en réponse.

Depuis des milliers d’années, les hommes avaient utilisé la conque marine pour ses capacités à produire un son puissant. Ils avaient élaboré, au fil du temps, un langage assez sophistiqué pour communiquer sur de grandes distances. Dès la préhistoire, le cornu marinu fut, dans la tradition des bergers corses, le son du ralliement et de la liberté.

« Lug est blessé, il est tombé dans une crevasse. Il nous faut une funa* pour le sortir de là. »

Rapidement, les hommes revinrent avec une longue corde. Les fune étaient fabriquées en poil de chèvre, elles étaient tressées puis torsadées et pouvaient supporter de lourdes charges ou de fortes tensions. Elles étaient utilisées soit dans les travaux agricoles, soit comme cordages pour les embarcations.

Lorsque les hommes arrivèrent au secours de Lug et de Joakim, ils furent guidés tout au long de leur progression par le son du cornu marinu. Ils les trouvèrent en grande conversation à propos du troupeau. Les deux hommes avaient pressenti l’imminence de la muntagnera* dans le comportement des bêtes meneuses. Il ne fallait pas traîner sinon les animaux pouvaient partir à tout moment.

« Ça ce sont bien les bergers ! Même blessés, vous vous inquiétez pour vos chèvres ?

- Le pastore et son troupeau sont une seule et même chose, Koriu.

- Peut-être bien, mais la vie du berger est plus précieuse, non ?

- En tout cas, merci d’être venu si vite. C’est plutôt rare pour un guerrier* ».

Koriu, ne releva pas la petite pique de son ami et lui glissa la funa. Joakim passa la corde sous les bras de son père et fit un nœud au-dessus de la poitrine. Puis, les hommes commencèrent à hisser le berger lentement et le déposèrent sur le rocher. Joakim grimpa et commença à observer son père sous toutes les coutures pour déterminer l’importance de ses blessures.

Apparemment, le sang ne provenait que de quelques égratignures mais ce qui était plus grave, c’était sa cheville. Lug ne pouvait plus poser le pied au sol. Joakim et Koriu durent l’aider à descendre du bloc de granit et le soutinrent pour qu’il puisse marcher. Un des hommes du clan coupa deux branches d’alzu* qu’il tailla pour en faire des cannes de fortune.

De retour au village, la nouvelle se répandit rapidement et Alba, la mère de Joakim, accourut auprès du blessé. Elle confectionna en peu de temps un cataplasme qu’elle appliqua sur la cheville douloureuse de son homme, puis elle broya quelques feuilles d’erba santa* pour favoriser la cicatrisation des blessures à la tête et au visage.

Bientôt, tous les membres du clan vinrent prendre des nouvelles du berger.

Usil, le prêtre, confirma que les blessures à la tête n’étaient que superficielles. Par contre, il était très inquiet pour la cheville.

Lug ne pourrait plus marcher normalement avant plusieurs jours et il était hors de question de prendre le risque d’entamer la muntagnera dans cet état. Tous discutaient et donnaient leur avis sur cet épineux problème.

Le mage prit la parole :

« Des heures sombres succèdent aux jours lumineux. Lug ne pourra pas conduire nos bêtes jusqu’aux estives des hautes montagnes.

 

Laran, le chef du clan s’exprima à son tour :

« Demain, nous devons commencer les moissons, notre survie en dépend. Ici, tous les hommes seront nécessaires pour accomplir les sighere*.

- Le troupeau n’attendra pas que je sois guéri, les bêtes peuvent partir d’un jour à l’autre ! », ajouta le berger.

Usil prit de nouveau la parole de sa voix profonde :

« L’avenir est un mouvement incessant. Pour éclairer nos décisions, je lirai dans les entrailles du temps et je plongerai mes mains dans celles d’un être innocent. »

Un silence lourd de sens plana sur le clan quand Laran, leur chef ordonna :

« Soit, ce soir nous nous rassemblerons autour de l’autel. Faites les préparatifs nécessaires à la cérémonie du sacrifice. Allez maintenant ! Notre destinée repose sur notre unité ! »

Le visage sombre, chacun retourna dans son foyer pour se préparer. Pour tous, le temps s’écoula lentement jusqu’à ce que la lune daigne se lever.

L’heure venue, près d’un vieux chêne, éclairé par les étoiles et les torches, Usil, vêtu de sa tenue rituelle, se tenait à l’arrière d’un autel de pierre.

Des hommes et des femmes chantaient un cantique qui rendait la scène lugubre et angoissante. Puis, le mage leva vers le ciel sa massue votive* et le chant s’arrêta. De longues minutes de silence s’étirèrent à l’infini. Le prêtre psalmodia une incantation dans une langue étrange et inconnue. De nouveau un silence, pesant, effrayant, s’instaura. Enfin, sans qu’aucun mot ne soit prononcé, un homme traversa l’assemblée en traînant un tout jeune agneau vers l’autel. L’animal, apeuré, semblait ressentir ce qui se tramait derrière cette funeste cérémonie. L’homme souleva l’agneau par les pattes arrière et le déposa sur l’autel. Pendant qu’il le maintenait fermement immobile, Usil, qui attendait l’instant capital, plongea la lame de son poignard dans le cœur du jeune ovin. Celui-ci émit un bêlement presque inaudible et acheva sa courte vie sous la dague du devin. La tension était à son paroxysme, tous avaient les yeux rivés sur les gestes du prêtre. Dans un mouvement lent et précis, il ouvra le ventre de l’agneau. Il plongea ses mains dans les entrailles encore chaudes pour en extraire le foie sanguinolent et le déposa devant lui.

Les chants reprirent, et dans la nuit, les notes du cantique s’envolèrent vers le ciel, emportant l’espoir des hommes et leurs tourments.

Entièrement absorbé par sa mission divinatoire, le mage scrutait chaque partie du foie de l’animal. Toutes les formes de l’organe étaient interprétées.

Tout était indication, tout était divination. Lorsque, enfin, il redressa la tête, il observa longuement un espace connu de lui seul. Puis, comme revenu d’un lointain voyage, il s’adressa à son clan :

« Toute chose possède sa signification et la signification de toute chose cherche à se manifester. »

Le silence était total et chacun était pendu aux lèvres du devin.

« Aujourd’hui, la Déesse a parlé aux hommes égarés. Demain, ce sera le fils du berger qui guidera nos animaux jusqu’aux hautes vallées.»

Une rumeur parcourut tout le clan. Le jeune homme venait juste d’accomplir son rituel de passage. Certes, c’était le fils du berger le plus aguerri du clan mais conduire, seul, tout un troupeau pour la muntagnera, était une bien lourde responsabilité pour un jeune homme.

Le prêtre leva alors ses mains encore ensanglantées et le calme se fit de nouveau.

 « Le fils de notre chef devra aussi partir vers les montagnes du Nord !»

Une nouvelle fois le clan manifesta son étonnement.

« La Déesse m’a donné la vision de sa destinée. Toutefois, sa quête doit rester secrète et nul autre que lui ne doit l’entendre de ma bouche.

Demain, avant l’aube, Joakim et Koriu devront se mettre en route.

Nous prierons pour eux.»

Une fois de plus, la rumeur gronda. Bien que le clan ait toujours respecté les divinations du prêtre, éloigner les deux jeunes hommes du clan pendant deux lunes était risqué pour eux et pour le troupeau.

Usil le savait mais sa conscience embrassait d’autres mondes que celui du commun des mortels. Son esprit voyageait avec les esprits de la nature et les divinités. Bien au-delà des desseins du quotidien, le devin voyait la grande œuvre du destin.

Pour calmer les esprits et, selon la tradition, il partagea l’agneau et donna à chacun un morceau de l’animal sacrifié. Lentement, le clan se dispersa en commentant, à voix basse, les propos du devin. La lune était déjà haute dans le ciel quand le calme revint sur le paese di Cauria.

Le jeune guerrier attendait qu’Usil vienne lui parler mais celui-ci s’entretenait avec son père. Pour une fois, les deux hommes n’avaient pas l’air du même avis et Laran manifesta plusieurs fois sa désapprobation. Finalement, le prêtre réussit à convaincre le chef du clan car celui-ci cessa de faire de grands mouvements et s’en alla d’un pas lourd et résigné.

Koriu était l’enfant unique de Laran. Le père avait été fier du fils au cours de son récent rituel de passage, mais il avait aussi beaucoup souffert de le voir face au danger. Il avait déjà vu mourir sa femme, emportée par la fièvre dix étés auparavant et, aujourd’hui, il était soucieux. Son fils allait partir pour une quête qui lui semblait très risquée. Il savait, cependant, que la vie d’un guerrier comportait de grands dangers et il devait l’accepter malgré l’angoisse que cela générait.

Quand le mage s’approcha, Koriu sentit son cœur s’accélérer comme s’il avait deviné un péril imminent. Usil plongea son regard dans celui du fils du chef, pour faire résonner les paroles qu’il s’apprêtait à lui révéler jusque dans les profondeurs de son âme :

« Koriu, demain commence ta quête. Tu partiras pour les hautes montagnes pour y retrouver l’ossuaire de l’Altore*. Tu devras impérativement nous ramener son squelette pour que nous y sculptions la flûte sacrée qui parle aux esprits de nos ancêtres. Va et prépare-toi.»

Sur ces paroles mystérieuses, le prêtre tourna les talons et laissa le jeune homme seul, avec la nuit comme unique confidente.

***

Plusieurs heures s’étaient écoulées et Joakim n’avait toujours pas dormi. Son esprit était partagé entre l’excitation de partir pour la muntagnera et la peur de ne pas être à la hauteur. Cent fois il avait échafaudé des plans pendant qu’il faisait l’inventaire de l’équipement qu’il emmènerait. Tous les membres de la famille étaient aussi restés éveillés pour l’aider à préparer son périlleux voyage. Tout avait été minutieusement vérifié :

L’esca*, le silex et la pierre c’était pour le feu. La zucca* pour l’eau, l’orzu* pour le pain, la migiscia* c’était pour se nourrir en chemin. Il porterait son pilonu* pour les froides nuits de montagne. Tout cela était soigneusement rangé dans le sac en peau de chèvre, le zanu qui servirait à transporter les denrées et le matériel. Son père vint lui donner son bastone di ferla*, le bâton traditionnel des bergers et une amulette à pendre au cou de l’animal maestru*.

Pendant ce temps, Koriu se retrouva au centre du village où une grande partie du clan l’entourait. Laran lui avait remis le poignard que ses ancêtres s’étaient transmis de génération en génération. Il était le symbole de la force et de la sagesse qui devaient être la marque d’un vrai guerrier. Le père et le fils, émus, s’embrassèrent et le jeune promit à l’ancien de faire honneur au clan et de revenir sain et sauf, une fois sa mission accomplie. Les adieux furent difficiles et les mains ne lâchaient pas prise. L’angoisse du départ était palpable. Joakim, de son côté, était déjà dans l’enclos, au milieu de ses bêtes. Il percevait leur excitation et leur impatience. Il les rassura en s’adressant au troupeau comme l’on s’adresse aux membres d’une famille :

« Moi, Joakim, aujourd’hui et pour la première fois, je vous conduis seul sur la muntagnera.

Je jure de vous protéger quels que soient les dangers rencontrés.

Nous cheminerons ensemble, de vertes vallées en pozzines cachées, de clairs ruisseaux en sources sacrées.

Jusqu’aux hautes montagnes où l’air est si pur que l’erba santa pousse dans l’azur ».

Le berger ouvrit l’enclos et le troupeau, entraîné par l’animal maestru, se dirigea instinctivement vers le Nord.

 

 

 

 

GLOSSAIRE

L’animal maestru : La chèvre ou la brebis dominante du troupeau.

l’Altore : Le gypaète barbu

L’alzu : L’aulne, arbre caractéristique du bord des cours d’eau.

U bastone di ferla : Le bâton de berger traditionnel fabriqué avec la tige séchée de la férule.

U cornu marinu : La conque marine, un coquillage avec lequel les bergers sonnaient le rassemblement du troupeau ou communiquaient entre eux.

L’erba santa : L’achillée de Ligurie, plante médicinale. La légende rapporte que c’est la déesse Aphrodite-Vénus qui conseilla cette plante à Achille pendant le siège de Troie, pour guérir de sa blessure causée par une flèche empoisonnée.

L’esca : L’amadou, un champignon qui, séché, sert de combustible depuis la préhistoire.

A funa : la corde en poil de chèvre.

Guerriers : Bien qu’essentiellement agriculteurs et bergers, les hommes de l’âge du bronze commençaient peu à peu à intégrer, au sein de leurs clans, une caste de guerriers. Spécialisés dans la protection des gens et des biens, cette caste prit de plus en plus d’importance dans les communautés.

A lamaghja : Le roncier

A migiscia : La viande séchée

A muntagnera : La transhumance du littoral vers la montagne.

Nécrophagie : Fait de se nourrir de cadavres

L’orzu : L’orge

U pilonu : Le manteau en poil de chèvre, traditionnel des bergers corses.

Psychopompe : qui conduit les âmes des morts

E sighere : Les moissons

I stantari : Les statues-menhirs

E strade antiche : Les anciens chemins

A zucca : La calebasse.

  

  

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