Jean-Louis Pieraggi - A Strada antica - L'ancien chemin

Après Les Enfants de Pandora et Le chant de la ruche , Jean-Louis Pieraggi envoie une nouvelle aventure de Stella sur la route antique des savoirs millénaires : archéologie et aventures au programme.

  

A STRADA ANTICA

L’ANCIEN CHEMIN

  

   

« La poésie ne nie pas le regard scientifique, elle l’humanise »
François SARANO

   

Prologue

 

L’horizon était toujours aussi incertain. La pandémie faisait encore craindre une « seconde vague » et aucun endroit sur la planète n’était véritablement épargné par le virus. La Corse, par son insularité, paraissait un refuge fragile et des vacanciers masqués affluaient malgré tout. Stella, une jeune étudiante en biologie, avait rejoint son village natal du sud de l’île. Elle œuvrait avec une association de protection de la nature, à bord de petits catamarans à voile, pour sensibiliser les touristes et les usagers au problème de la pollution plastique. Sans cesse, elle encourageait à respecter les « trois gestes barrières » : remplacer, réutiliser et recycler le plastique. En ces temps de lutte contre l’épidémie, les mots avaient une  importance essentielle pour favoriser la prise de conscience et inciter à agir en conséquence. Dans l’esprit de la jeune biologiste, il y avait une vraie cohérence à combattre le fléau de la pollution plastique pendant que le monde vivait une crise sanitaire sans précédent. Les phénomènes étaient reliés et les êtres humains avaient le devoir de garder une planète en bonne santé autant que d’assurer la leur.

 

 

L’arca scurdata

 

Stella s’apprêtait à rejoindre l’association pour une nouvelle journée de navigation quand son téléphone sonna. C’était Ghjulia, son amie d’enfance. Elles ne s’étaient pas vues depuis longtemps. Ghjulia faisait des études d’archéologie et voyageait très souvent à l’étranger.

« Coucou ma belle ! Tu ne devineras pas où je suis en ce moment ?

- Attends un peu, Alexandrie ? Cuzco ? Pompei ?

- Pas du tout, je suis à Cauria !

- Ah ! tu es de retour en Corse, tu es en vacances ?

- Pas vraiment, je suis sur un nouveau chantier de fouilles avec mon père et on vient juste de faire une découverte vraiment incroyable.

- Un trésor ?

- Mieux que ça, un trésor et une énigme ! Tu devrais venir nous rendre visite sur place, Stella.

- Oh, tu sais moi les vieilles pierres.

- Comment ça ? Je te dis que nous avons fait une découverte archéologique importante à quelques kilomètres du village et toi, tout ce que tu trouves à dire c’est : oh tu sais moi les vieilles pierres ! Tu es sérieuse là ?!

- D’accord, d’accord Ghjulia ! Mais aujourd’hui c’est impossible, j’essaie de m’arranger pour venir au plus tôt.

- Ah je préfère ça ! On se voit demain matin alors ! »

Stella reconnaissait bien là l’entêtement de son amie. Elle se souvenait très bien de la première fois où elle avait visité le site de Cauria. C’était à l’école primaire, à l’occasion d’une sortie pédagogique, avec sa classe, et déjà la veille, Ghjulia l’avait sollicitée toute la journée. Antoine Poggionovo, son père, archéologue, avait accueilli l’école à cette occasion. Ghjulia était tellement fière de l’avoir, ce jour-là, avec sa classe qu’elle avait voulu partager sa passion avec chaque enfant et surtout, avec Stella. Dix ans plus tard, les deux jeunes femmes se retrouvaient pour partager une nouvelle découverte scientifique sur le même site.

Décidément, la vie accomplissait des cycles et provoquait des coïncidences qui pouvaient paraître anecdotiques mais qui voyageaient dans l’espace et le temps et attendaient, sûrement, notre discernement.

Le lendemain, la jeune biologiste arriva tôt dans la matinée. Il n’y avait pas encore de visiteurs, seuls les véhicules des archéologues stationnaient sur le parking. Après quelques minutes de marche, elle reconnut le site. Elle se souvenait de ces étranges stantari alignés qui donnaient une atmosphère particulière aux lieux.

Mais ce jour-là, malgré le panorama et la beauté du paysage, Stella remarqua les barrières couchées, les panneaux d’informations désuets et les statues-menhirs exposées aux intempéries. Lentement mais inexorablement, les stantari voyaient leurs visages et leurs épées s’évanouir au fil du temps. Stella ne comprenait pas que ce fabuleux patrimoine, soit aussi peu valorisé. Pendant des millénaires, des hommes avaient érigé ces mégalithes pour des raisons encore inconnues et aujourd’hui, leur héritage se trouvait presque abandonné. Pourtant, quelques chercheurs passionnés continuaient leurs missions en quête de connaissances et de compréhension. Cette mystérieuse période de l’humanité gardait encore bien des secrets.

Le sentiment d’amertume qui s’était insinué dans l’esprit de Stella quelques minutes auparavant s’estompa quand la jeune femme vit son amie arriver à sa rencontre. Son sourire et sa démarche alerte laissaient deviner que, cette fois, la curiosité et la persévérance avaient été récompensées.

« Viens vite, Stella ! Toute l’équipe est déjà là !

- On ne s’embrasse plus maintenant ?

- Désolée, mais j’ai pris de nombreux avions ces derniers jours et je préfère ne prendre aucun risque. Ce serait trop bête de transmettre ce fichu virus à mon amie d’enfance.

- Pas de souci, Ghjulia, c’était juste une macagna.

- Ah d’accord ! Tu sais, je ne comprends toujours pas le second degré dans les plaisanteries, c’est mon côté un peu Asperger.

- Tu ne pouvais pas avoir que des qualités, quand même ! »

Depuis l’enfance, Stella était fascinée par les facultés de son amie. Ghjulia avait survolé toute sa scolarité en glanant les meilleurs notes possibles, de l’école primaire jusqu’à l’université. Elle était aussi une violoniste talentueuse et avait même hésité un temps à se consacrer à une carrière de musicienne. Pour couronner le tout, elle était jolie. Comme cela faisait beaucoup pour une même personne, les fées, qui s’étaient généreusement penchées sur son berceau, lui avaient octroyée une particularité. Elle n’était pas complétement asociale, elle était juste spéciale.

« Ben voyons ! Allez dépêchons-nous !, poursuivit-elle.

- Comment se fait-il que de nouvelles recherches ont été programmées ? Tout n’avait pas été fouillé ?

- Le propriétaire d’une bergerie sur le site projetait d’effectuer des travaux autour de la bâtisse et l’équipe de mon père a d’abord détecté un tumulus*, puis une sépulture. Tout cela, grâce au nouveau drone équipé d’un radar.

- Quelle chance !

- Ce n’est pas de la chance, Stella, c’est de la science ! »

Le chantier était légèrement en périphérie du parcours classique de la visite du site. Quelques minutes après avoir quitté le sentier, les jeunes femmes arrivèrent à un caseddu. Elles contournèrent la bergerie et Stella aperçut rapidement la tente qui, généralement, recouvre et protège les fouilles archéologiques. Une quantité impressionnante de matériel était disposée aux alentours : pelles, seaux, truelles, aspirateurs, bacs, pinceaux, piquets,…

Antoine Poggionovo régnait au milieu d’un petit groupe d’archéologues. Certains avaient l’âge de Ghjulia, d’autres étaient plus âgés mais tous s’affairaient. À la vue de sa fille, il leva la tête et fixa Stella sans vraiment la reconnaître. L’archéologue fit un effort de mémoire désespéré mais Ghjulia mit fin au supplice de son père :

 « C’est Stella, papa, mon amie d’enfance du village ! 

- Stella, bien sûr ! Tu as drôlement changé, tu es maintenant une jeune et belle femme et moi je suis devenu un vieux croûton.

- Vous n’avez pas vraiment changé, Monsieur Poggionovo. Ah oui, peut-être un petit peu, les cheveux blancs ?

- Appelle-moi Antoine, Stella ! Monsieur Poggionovo me rajoute des années supplémentaires. »

Un rire général parcouru toute l’équipe, avant que l’archéologue poursuive d’un ton plus grave :

« Viens, je vais te montrer notre incroyable découverte. »

Sous la tente, sept marches creusées dans le sol menaient à un court et étroit couloir qui débouchait sur une petite pièce rectangulaire.

« C’est une hypogée, un caveau sous-terrain. Ces sépultures étaient en usage de la préhistoire à l’antiquité mais sont très rares chez nous. »

Encore partiellement enfoui, un squelette était couché sur le sol de la tombe. À genoux, deux scientifiques armés de pinceaux dégageaient minutieusement les ossements, grain de terre après grain de terre.

L’archéologue, voyant l’air étonné de Stella, donna des précisons :

« Nous sommes en train de le dégager avec beaucoup de précautions car nous espérons qu’il nous donnera de précieuses informations.

- Ce que nous savons déjà, c’est que c’était un homme, probablement de l’âge du bronze*. Mais il faudra attendre les résultats des analyses plus approfondies en laboratoire pour qu’il nous révèle tous ses secrets, poursuivit Ghjulia.

- Aujourd’hui, grâce aux méthodes d’analyses modernes, on peut apprendre une quantité de choses, par contre, ce qui restera certainement mystérieux, c’est le mobilier funéraire que nous avons trouvé. Viens voir ! » ajouta l’archéologue.

Sur une table de camping, plusieurs bacs étaient disposés. Ghjulia en récupéra un et le montra à Stella. Des fragments de céramiques étaient disposés, tel un puzzle, prêt à être recomposé.

« C’est la première fois que je trouve ce type de céramique. On dirait une coupelle en forme de barque, et nous supposons que les symboles gravés ne devaient pas être seulement décoratifs.

- Mais ce n’est pas tout ! » ajouta Ghjulia et elle attrapa un autre bac.

Dans celui-ci, une longue et belle flûte attendait d’être étudiée.

« C’est une flûte en os d’oiseau. Très certainement fabriquée dans l’aile d’un rapace à cause de sa taille importante. On attend les analyses ADN pour connaitre l’espèce. Ce qui est étonnant, c’est que des rapaces de cette envergure ne pouvaient pas se trouver aussi proche du littoral. »

L’archéologue réajusta ses lunettes, ce qui était le signe chez lui, d’une profonde réflexion. « Pour capturer un aigle ou un vautour, il fallait nécessairement être en haute montagne. Nous avons donc deux hypothèses : soit cette flûte a fait un long périple avant d’arriver en possession de notre personnage, soit c’est lui qui a voyagé pour acquérir ce magnifique instrument. 

- C’est passionnant ! Vos recherches ont tout d’une vraie enquête policière.

- Et tu n’as pas tout vu ! » ajouta Ghjulia.

La jeune archéologue prit un troisième bac qui attendait lui-aussi d’être analysé. Stella ne put s’empêcher de s’extasier à la vue de l’objet qu’il contenait. Un poignard magnifique avait surgi de la nuit des temps et faisait apparaître des étoiles dans les yeux de tous ceux qui avaient le privilège de le contempler. 

« La lame est en cristal de roche et la poignée est en bronze. C’est une vraie merveille. Mais au-delà de sa beauté et de la prouesse technique nécessaire à sa fabrication, ce qui est troublant pour nous c’est son rôle symbolique. C’était très certainement un poignard rituel.

- Cette personne devait avoir une position très élevée dans sa communauté pour bénéficier d’un tel apparat. C’est un vrai poignard de roi ou de grand prêtre, poursuivit Ghjulia.

- C’est bien là le nœud du problème ! Pourquoi un homme de son rang n’a pas été enterré sous le dolmen? Ce n’est pas cohérent. Personnellement, je n’ai jamais vu un tel cas en 30 ans de carrière, s’agaça l’archéologue.

- Notre personnage aurait-il emporté son secret dans la tombe, Monsieur Poggionovo ?

- Malheureusement, je le crains, Stella ».

L’archéologue, songeur, contempla le soleil qui se détachait du sommet de l’Omu di Cagna, et pensa que 4000 ans auparavant, des hommes avaient dû admirer, au même endroit ce même paysage, sous le soleil naissant d’un matin d’été.

 

  

C’était le solstice d’été. Le jour où le soleil se levait sur la montagne au-dessus de la sentinelle de pierre. Le géant de granite porta, quelques instants, l’astre lumineux comme une couronne. Le ciel prit des couleurs cuivrées, alors, les grandes pierres levées, les stantari, s’illuminèrent sous le regard attentif du clan réuni.

Le vent qui soufflait sur les champs faisait onduler les grains d’or. La terre-mère avait été généreuse et les hommes attendaient la nouvelle lune pour que le granu* soit prêt à être récolté. Mais, avant les jours bénis des moissons, deux jeunes hommes s’apprêtaient à accomplir leur rituel de passage et ils avaient besoin de l’énergie de toutes les planètes à leur apogée pour cette épreuve.

Koriu et Joakim pénétrèrent dans l’enceinte formée par de longs pieux de bois. Ils étaient nus et entièrement recouverts de poudre d’hématite.

Cette pierre sacrée transmettait la couleur du sang à leurs peaux, la vitalité à leurs corps et le courage à leur âme. À la vue des deux garçons, la foule commença à donner de la voix. Tout le clan criait leurs noms en tapant sur l’enceinte de bois. Les deux jeunes hommes, éprouvés par les trois jours et trois nuits de jeûne censés purifier leur cœur et leur esprit, avaient leurs perceptions également décuplées. Aux sons des clameurs de la foule, des frissons parcoururent tout leur corps. Soudain, le vacarme cessa et le silence se fit.

L’homme qui avait levé une main, tenait un lituus* sur lequel deux serpents enroulés étaient sculptés. Il était vêtu d’une longue tunique blanche et d’une cape, à l’intérieur de laquelle des étoiles avaient été brodées. Il était coiffé d’un bonnet en feutre et sa barbe était savamment taillée. Il portait, contre sa poitrine, le poignard rituel dans son étui. Il ne parla pas tout de suite et laissa planer le silence pour qu’il répande son émotion en chaque homme, chaque femme et chaque enfant. Usil était le prêtre et le devin de son clan. Il dirigeait les cérémonies religieuses qui rythmaient la vie quotidienne de sa communauté.

Lorsqu’il prit la parole, sa voix était douce et forte. Étrangement, ses mots résonnaient encore quelques instants après avoir été prononcés. L’homme prenait tout son temps pour s’exprimer comme un fleuve qui suit son cours entre montagnes et vallées :

« Koriu, Joakim, aujourd’hui est le jour le plus important de votre vie. Aujourd’hui vous naitrez une deuxième fois.

Vous allez venir au monde en tant qu’hommes.

La Lune sera votre mère, le Soleil sera votre père.

La peur sera votre sœur et le Grand Mugisseur l’accoucheur. »

À ces mots, la foule se mit à hurler. Des hommes firent entrer la bête dans l’enceinte. Les cris et le fracas des bâtons s’intensifia encore à la vue du taureau sacré. L’animal était un monstre de puissance et d’énergie.

Sa taille, sa musculature, et ses immenses cornes faisaient trembler toute l’assemblée. Les deux jeunes gens allaient risquer leur vie en l’affrontant.

Un second individu instaura le silence pour prendre la parole. Sa stature était haute et massive. Une impression d’autorité se dégageait naturellement de sa personne. Laran, le chef du clan, avait pour l’occasion revêtu sa tenue d’apparat, son casque orné de cornes et sa longue épée de combat :

« Joakim, Koriu hier encore vous n’étiez que des enfants. Ce jour est votre jour. Soyez dignes de votre sang ! Soyez dignes de votre clan ! Soyez digne d’Orùs ! Allez, maintenant ! ».

Les clameurs reprirent. Le rituel pouvait commencer.

C’est Koriu qui s’élança en premier. Il courut tout droit vers l’immense taureau qui, à son tour, fonça vers lui.

Au moment où la bête aurait dû le percuter il bondit dans les airs, se retourna sur lui-même et atterrit derrière l’animal. Une clameur retentit pour accompagner sa performance.

Bien que la manœuvre fût spectaculaire, ce rite ne consistait pas à faire des acrobaties au-dessus du taureau sacré. Il fallait l’affronter directement pour lui retirer les anneaux qui avaient été placés autour de ses immenses et dangereuses cornes. Les deux garçons le savaient et ils s’y étaient préparés.

« On devra le fatiguer avant de pouvoir l’approcher ! 

- Oui, ce sera courir ou mourir », répondit Joakim.

Les deux jeunes hommes rivalisèrent de vitesse et d’adresse mais, après plusieurs poursuites, ils s’épuisèrent les premiers. L’animal sauvage était maintenant fou furieux et il percutait de rage l’enceinte. L’assemblée, inquiète, retenait son souffle. Les garçons s’interrogèrent du regard. Il fallait prendre une décision rapidement ou la fête pouvait être gâchée. Si par malheur le taureau blessait quelqu’un dans l’assistance, la honte et le malheur rejaillirait sur les deux familles. Koriu était le fils de Laran, le chef du clan. Quant à Joakim, c’était le fils de Lug, le berger. Ils n’avaient pas le droit de décevoir ni leurs familles et ni leur clan. Ce rituel de passage était un saut dans le vide avec l’honneur ou la mort au bout du plongeon.

Koriu croisa le regard de son père et sentit à ce moment là, toute sa force, sa confiance et son affection. Ce fut l’étincelle qui alluma son feu sacré. Le jeune homme s’élança de nouveau comme si c’était la dernière chose qu’il accomplissait ici-bas. Aussitôt, le taureau se rua sur lui. Koriu bondit au-dessus de l’animal, posa une main sur sa grosse tête, vrilla sur lui-même et atterrit sur le dos massif de la bête.

 

Une clameur traversa l’enceinte. Le garçon se cramponnait, maintenant, fermement aux cornes pendant que le taureau, furieux, essayait de le désarçonner. S’il tombait, il se ferait piétiner. Il devait résister jusqu’à ce que Joakim vienne le rejoindre.

C’était cela son idée. L’amitié face à la férocité. C’était son pari et il avait misé sa vie sur cette conviction.

« Joakim, saute sur son dos ! Maintenant ! »

Le jeune homme courut aussi vite qu’il le pouvait et s’élança sur le taureau avant que celui-ci puisse réagir et réussit à l’enfourcher. Les deux garçons n’avaient que quelques secondes pour agir avant que la bête ne les envoie à terre.

« Vite, les anneaux ! »

Joakim tenta de prendre les ornements sur les cornes du taureau mais la bête rua violement, faillit le faire tomber et l’empêcha de récupérer les anneaux.

La foule cessa de respirer, plus personne ne criait, tous sentaient l’instant crucial. C’est alors que le jeune berger se plaqua sur le taureau en lui serrant les flancs avec ses jambes et ses bras.

 « Essaie encore ! cria Koriu.

- Il faut d’abord lui demander son accord.

- Son accord ? Mais ce taureau va nous réduire en morceaux et nous répandre aux quatre coins de la vallée !

- Je vais parler à son esprit. Veux-tu bien te taire maintenant. »

La réponse pouvait paraître brutale, mais Joakim et Koriu étaient amis depuis l’enfance. D’aussi loin qu’ils se souvenaient, ils avaient tout fait ensemble. Leur première chasse au lapin-rat*, le premier sanglier tué à l’arc. C’était aussi Koriu qui avait pêché dans les profondeurs de la mer, le cornu* qui lui servait à appeler les troupeaux et qui ne le quittait jamais. Aujourd’hui encore, ils affrontaient la mort ensemble pour faire leur passage dans le monde des hommes adultes.

« O grand Urùs, écoute-moi. Je ne suis qu’un enfant du ciel et de la terre.

Je ne suis que poussière dans le vent et écume sur la vague.

Je connais ta force et ton courage et je te demande le droit d’accomplir mon devoir sans provoquer ta rage.

Accepte ma prière et confie-moi les attributs du rite de passage. »

Étrangement, le taureau s’arrêta de ruer. Il s’immobilisa, respira bruyamment quelques instant, puis il releva la tête et poussa un puissant mugissement qui résonna jusqu’au fond de la vallée.

La prière de Joakim avait été entendue. Le jeune homme se redressa, se mit debout sur le dos de l’animal et attrapa l’anneau d’ornement sur la corne.

Koriu l’imita et ils brandirent tous les deux leur butin debout sur le dos du taureau sacré. Une clameur retentit, ils avaient réussi !

Ils mirent pied à terre. Joakim posa ses mains sur les flancs du taureau pour le saluer et le remercier. Il rejoignit Koriu et les deux amis furent entourés par leurs familles puis, très vite, par tout le clan. Tout le monde voulait les toucher, chacun espérant récupérer un peu de la magie et de la force vitale qu’ils avaient vu opérer au cours de la cérémonie.

Ils avaient été héroïques et longtemps leurs exploits seraient contés aux veillées ou serviraient d’exemples pour de nouveaux prétendants au rituel de passage.

Mais, pour l’instant, la fête battait son plein et les deux jeunes hommes portaient fièrement leur anneau au poignet pendant que des enfants couraient devant eux en imitant leurs courses face au taureau sacré.

Prudemment, des hommes vinrent chercher ce dernier pour le ramener dans son champ afin qu’il puisse profiter pleinement de l’espace et du temps qu’un animal de son rang était en droit d’exiger.

Se tenant en retrait de la foule, une main sur la crosse de son bâton, une autre lissant sa barbe, Usil attendait patiemment que Koriu et Joakim viennent à sa rencontre.

« Jeunes hommes, vous avez passé cette épreuve avec succès. Vous faites maintenant la fierté de vos parents et de l’ensemble du clan. De mon côté, ce n’est pas tant que vous ayez réussi qui me réjouit mais la manière avec laquelle vous avez agi. Vous avez d’abord utilisé, et c’est normal à votre âge, votre énergie vitale. Mais vous avez vite compris que, sur ce plan, le taureau vous était ô combien supérieur. Alors, vous avez osé utiliser votre esprit et votre cœur et c’est cela qui fait la véritable force d’un homme. Son âme et son honneur. Souvenez-vous de ce moment aussi longtemps que vous vivrez. Souvenez-vous-en au cours de vos heures de bonheur mais aussi dans les moments de doute ou de tourment. Car, croyez-moi, tout comme la joie et l’allégresse, la douleur et la tristesse font partie de la grande trame tissée par la Déesse. Pour surmonter vos épreuves, il faudra alors, le même courage, la même bonté que ce jour sacré du solstice d’été. Ainsi ai-je parlé ! »

   

   

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