Jean-Louis Pieraggi - Roman "A strada antica" (suite) - A Petra Scritta

  

 Stella et Ghjulia, Joakim et Koriu, bien des siècles avant elles, continuent de progresser sur A strada antica où ils sont les témoins admiratifs d’un chef-d’œuvre absolu.

(Suite du roman a Strada antica)

 

  

 

  

A Petra Scritta

La piste continuait vers le nord et desservait les nombreuses exploitations agricoles de cette partie de la vallée. Ghjulia et Stella arrivèrent au bout d’une heure au bord du lac artificiel qui avait été réalisé, sur le cours de la rivière, pour donner aux agriculteurs une réserve d’eau pour leurs cultures. En longeant la retenue d’eau, Stella ressentit l’atmosphère changer. Peu à peu, un maquis haut et dense s’imposa. Dans le fond de la vallée, la nature sauvage reprenait ses droits. Les deux jeunes femmes se retrouvaient entourées d’un cirque minéral et végétal impressionnant. Les sommets de Punta di Furcone, de Punta di Campolleli, et l’Alta Rocca dans le fond, imposaient leur puissance aux deux aventurières. Au-dessus d’elles, un couple de milans royaux faisait de grands cercles en lançant quelques sifflements caractéristiques. Stella s’immobilisa et observa les rapaces dessiner leurs volutes célestes.

« Ghjulia, là nous sommes en train de pénétrer dans un autre monde ! 

- Pas du tout ! Je sais très bien où nous sommes.

- Je ne te parle pas de géographie mais d’esprit des lieux.

- Tu es devenue mystique, maintenant ?

- Je te dis simplement ce que je ressens et il y a quelque chose de fort qui vient de cet endroit.

- Je crois que tu as trop d’imagination. Il n’y a pas plus d’esprit ici qu’ailleurs. On peut continuer à avancer, tu veux bien ? »

Stella n’insista pas. Cependant, elle avait appris qu’il existait bel et bien un esprit des lieux. Elle ne pouvait pas l’expliquer à son amie, mais elle savait qu’ignorer et pénétrer dans de tels endroits sans leur rendre hommage, c’était leur faire offense.

Une heure plus tard, le sentier quitta le lit de la rivière et bifurqua en direction du hameau de Bilzese.

« C’est ici que les choses se compliquent, on dirait.

- Pourquoi ? On continue à suivre l’Ortolu.

- Mais, Ghjú, il n’y a plus de chemin !

- Je sais bien, on n’est pas des chochottes, non ?

- D’accord, mais si nous suivons la rivière notre progression va devenir beaucoup plus difficile.

- Peut-être, mais je suis certaine que nos bergers préhistoriques suivaient leur troupeau et que leurs bêtes, elles, suivaient le fil de l’eau.

- Très bien, c’est toi la spécialiste ! »

Les deux jeunes femmes commencèrent leur chaotique randonnée le long de la rivière.

 

Bientôt, les automatismes de leurs explorations d’enfants revinrent et leur déambulation prit la forme d’un jeu. Il faisait presque frais à l’ombre des grands aulnes et les deux amies auraient bien aimé continuer à évoluer entre les rochers, les fougères et le ruisseau. Mais le cours d’eau se fit de plus en plus large et les obligea à se rabattre sur les berges. Leur progression devint laborieuse, les ronces qui envahissaient les bords de la rivière se révélèrent impénétrables. Les deux jeunes femmes se retrouvaient accrochées par leurs cheveux ou leurs vêtements et gagner quelques mètres leur demandait des efforts démesurés :

« Ghjú, on ne va pas y arriver en continuant comme ça !

- Tu as raison, c’est horrible !

- J’ai peut-être une idée. »

Stella se déshabilla, mit ses vêtements dans son sac à dos qu’elle posa sur sa tête et pénétra dans l’eau.

« Quand la terre se ferme, on passe par l’eau ! »

D’abord surprise, Ghjulia l’imita aussitôt et les exploratrices avancèrent dans la rivière, leur corps immergé jusqu’à la poitrine. Elles remonteraient le fiume*, coûte que coûte. Elles essayaient de repérer et d’anticiper les zones les plus profondes pour ne pas risquer de perdre pied. Cependant, l’eau sombre rendait leur progression hasardeuse et quelquefois, elles furent obligées de nager en portant leur sac à bout de bras. Leur déplacement était bien moins douloureux que le parcours dans les ronces mais au bout de plusieurs heures d’efforts, elles étaient épuisées. Elles arrivèrent, finalement, sur les bords d’une magnifique vasque peu profonde. Elles décidèrent de s’accorder une pause bien méritée. L’endroit était idyllique. Le vert émeraude de la végétation, l’éclat évanescent des reflets sur l’eau et le murmure de l’onde qui jouait sur les galets donnait au lieu une atmosphère presque irréelle. Pendant que Ghjulia, exténuée, sortait de son sac de quoi se restaurer, Stella, contemplait des libellules qui volaient au-dessus du ruisseau. Leur vol se mariait au chant de la rivière et leur danse hypnotique plongea la biologiste dans un état de conscience semblable à un songe éveillé. Nimbées de lumière, les libellules volaient de plus en plus près de la jeune femme qui ne put s’empêcher de tendre les bras et d’ouvrir ses mains. Quelques secondes plus tard, une première libellule vint se poser sur ses doigts. La deuxième continua à voler devant son visage, puis se posa sur son épaule. La troisième ne tarda pas à venir sur l’autre main.

Ghjulia, qui jusqu’à présent, observait la scène d’un œil distrait, n’en revenait pas. Elle n’osait rien dire de crainte de rompre le charme de ce spectacle incroyable.

Elle vit son amie se lever avec les libellules toujours sur ses mains, dire quelques mots inaudibles, écarter les bras et sourire aux demoiselles* qui s’envolèrent. La jeune archéologue, stupéfaite, eut du mal à s’exprimer :

« C’était quoi ça, Stella ?

- Ça ? C’étaient les fées de l’Ortolu.

- Comme c’est amusant de se moquer. J’apprécie, crois-moi !

- Mais, c’est plutôt à toi de me croire. »

Ghjulia scruta son amie pour chercher une trace d’ironie dans ses yeux ou sur ses lèvres, mais Stella la fixait tranquillement, de son regard qui traversait les choses et les gens. Elle semblait observer le souffle du vent sur les branches des grands arbres.

«  Ok, explique-toi s’il-te-plaît !

- Il n’y a pas d’explication, Ghjù. Il n’y a qu’une sensation, intime et profonde, d’être connectée à une autre réalité.

- Ça y est, tu redeviens mystique !

- Il n’y a rien de mystique, c’est juste un sens naturel et nous l’avons peut-être oublié.

- Ce n’est pas vrai, mon amie d’enfance est une gourou ! »

Stella esquissa un sourire, sortit sa gourde de son sac, but une longue gorgée d’eau, prit une profonde inspiration et déclara :

« Bon, on peut continuer ? On n’est pas là pour faire une conférence, non ? »

Ghjulia, décontenancée, rangea ses affaires et suivit son amie qui était repartie le long du cours d’eau, sautant de rocher en rocher.

Les heures suivantes défilèrent au rythme des immersions dans les vasques et des passages le long de la forêt. Plusieurs fois, les deux jeunes femmes s’arrêtèrent sur la berge, épuisées, mais jamais l’idée de renoncer ne les effleura. Elles étaient libres et heureuses.

Quand le soleil disparut derrière les montagnes, l’obscurité gagna peu à peu la rivière et la vallée. Les deux exploratrices progressèrent quelques temps dans la pénombre. Puis, elles furent contraintes d’utiliser leurs lampes frontales pour se diriger.

L’ambiance devint aussi sombre que le paysage, le pâle halo de leur lampe éclairant à peine les mètres qui précédaient leurs pas. Désormais, le manque de sentier se faisait cruellement sentir.

Les deux jeunes femmes trébuchaient sans cesse, multipliaient les circonvolutions le long du cours d’eau et finirent par être totalement exténuées. L’obscurité avait très fortement éprouvé leurs organismes, physiquement comme mentalement. Stella aperçut, un peu en amont du ruisseau, un énorme rocher posé sur la berge. Le bloc de granit, tel un géant roulé en boule, contrastait avec tous les autres rochers et semblait offrir une protection aux voyageuses égarées.

 « Ghjú, on va finir par se blesser en continuant. Je te propose de passer la nuit contre ce rocher. Ça te va ?

- Bonne idée ! De toute manière, je suis incapable d’aller plus loin. »

Une demi-heure plus tard, tout était prêt. Stella avait étudié le sol pour choisir le site le plus confortable et le plus sûr et Ghjulia avait allumé son réchaud à gaz pour faire du thé. La lueur de la flamme éclairait faiblement le géant de pierre et invitait à lever les yeux  vers le ciel étoilé. Finalement, les deux amies s’étaient allongées sur leurs matelas et contemplaient la voie lactée qui s’étirait juste au-dessus d’elles.

« Ghjulia, les hommes et les femmes de la préhistoire observaient-ils les étoiles ?

- Très certainement. On suppose, d’après les rites des civilisations anciennes*, que l’espèce humaine a toujours cherché des réponses aux questions qu’elle se posait dans la course des astres et des planètes.

- Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Par ces choses se font les miracles d’une seule chose.

- Je n’en crois mes oreilles ! Tu as lu la Table d’Emeraude*, Stella ?

- La Table d’Emeraude ? Non, c’est un ami berger qui a prononcé cette phrase il y a peu de temps, et je viens, à l’instant, de comprendre le sens de ses paroles.

- Ton berger doit être aussi alchimiste. »

Les deux amies restèrent silencieuses un long moment, chacune méditant la phrase énigmatique à la lumière de sa propre expérience. Puis, la nuit se fit plus fraîche et elles se blottirent dans leur sac de couchage pour s’endormir paisiblement sous les étoiles. Elles étaient redevenues, à cet instant, deux enfants du ciel et de la terre, du soleil et de la lune. Leurs rêves étaient portés par l’eau du torrent et le souffle du vent. Cette nuit-là était une nuit hors du temps.

Au petit matin, Stella fut réveillée par de bruyantes exclamations :

« Ce n’est pas possible ! C’est incroyable ! Incroyable ! »

Ghjulia, perchée sur le rocher, s’agitait dans tous les sens en parlant toute seule comme une possédée.

« Stella ! Viens vite ! Prends mon appareil photo, c’est phénoménal ! 

- Calme-toi, Ghjú, j’arrive. »

La jeune biologiste grimpa sur le bloc de granit. Ghjulia était surexcitée et elle montrait la surface du rocher avec de grands gestes. Large et plat, le sol était entièrement gravé de centaines de symboles en formes d’étoiles et de croix. Une véritable fresque rupestre inscrite dans la pierre depuis la nuit des temps.

« C’est fantastique ! On a trouvé la sœur jumelle de Petra Frisgiata !

- Ghjulia, explique-moi, on a trouvé quoi, là ?

- Ce rocher ressemble comme deux gouttes d’eau à la dalle gravée qui a été découverte en Haute-Corse et, qui me semble, comporte des symboles identiques. Les gravures de la Petra Frisgiata dateraient de 2000 ans avant Jésus-Christ.

- Alors, toutes ces inscriptions ont été faites à la préhistoire ?

- Certainement et cela confirme mon hypothèse. Ceux qui ont sculpté les stantari* de Cauria utilisaient la vallée de l’Ortolu pour leur transhumance et ils accomplissaient aussi des rites en chemin.

- Des rites ? Ils représentent quoi, ces symboles ?

- À première vue, on dirait un ciel étoilé.

- Tu as peut-être raison, on devine même certaines constellations ! Regarde ici, ces sept étoiles groupées, cela ressemble aux pléiades.

- Magnifique ! On a peut-être découvert un site d’observation céleste vieux de 4000 ans !

- Toujours aussi incrédule, Ghjù ?

- Cela n’a rien avoir avec la croyance, Stella, c’est de la science, là !

- Tu veux dire que nous avons choisi de nous arrêter à côté de ce rocher hier, dans l’obscurité, par démarche scientifique ?

- D’accord, on a eu aussi beaucoup de chance.

- Ghjú, tu sais bien que la chance n’existe pas, il n’y a que des rendez-vous.

- C’est encore une maxime de ton berger ?

- Tu as deviné. D’ailleurs, il me semble que l’étoile à huit branches plus grandes que les autres, juste là, je l’ai déjà vue sur une petite coupelle en bois qui ne le quitte jamais.

- Ça c’est l’étoile des bergers, Stella. C’est un symbole très ancien. »

 

***

 

Joakim but dans sa petite coupelle de bois sur laquelle était gravée l’étoile symbolique. Ils étaient partis à l’aube et ne s’étaient plus arrêtés jusqu’à ce qu’ils soient arrivés à la source. Les bêtes avaient besoin de se désaltérer et les hommes en profitèrent aussi pour remplir leurs zucche*. Une fois leurs calebasses remplies, Koriu interrogea son ami :

« Pourquoi bois-tu une seconde fois avec cette coupe ?

- Je bois à la zucca* pour mon corps et dans la cascica* pour mon âme. Les deux ont besoin de l’eau cette source, Koriu.

- Que représente le symbole gravé sur ta coupelle ?

- L’astre de la Déesse. L’étoile qui illumine le ciel du soir et celui du matin.

- Quelquefois, je me demande lequel est le plus proche de nos divinités, notre prêtre ou notre pastore ?

Joakim se contenta de sourire et il souffla dans son cornu marinu* pour appeler les animaux qui s’étaient éloignés du troupeau. Le berger connaissait chaque bête de la banda*. Il pouvait les distinguer les unes des autres, grâce aux nombreux signes distinctifs qu’elles portaient, soit sur leurs poils, soit sur leurs cornes. Il y avait Merlata Rossa, la chèvre couleur fauve avec les joues plus claires, Raviata Nera, celle avec l’avant du corps noir, Ochjata Rossa, celle qui était rousse avec le contour des yeux de couleur clair,… De plus, chaque animal avait son caractère propre et Joakim savait parfaitement accompagner et anticiper leurs réactions. C’était l’essence même de sa tâche. Il observa ses bêtes un moment, elles avaient besoin de brouter davantage et les deux hommes s’accordèrent une pause, le temps de manger quelques fines tranches de misgiscia*. Puis le berger donna le signal aux animaux de se remettre en marche. La muntagnera* devait reprendre sa route vers les sommets.

Au soleil couchant, hommes et bêtes pénétrèrent dans le fond de la vallée, là où les montagnes se resserrent et l’air se fait plus lourd. Haut dans le ciel, planant dans les courants ascendants, un rapace siffla.

Joakim qui guettait un signe, sut que c’était le moment pour honorer le lieu et demander aux esprits leur droit de passage. Ils se dirigèrent vers le monticule qui dominait la rivière, au milieu du vallon. Une fois là haut, Joakim déposa des grains d’orge devant la pierre levée et récita quelques mots d’une prière à la Déesse :

« Mère Créatrice qui est source de lumière,

Arbre de Vie qui nourrit la terre,

En ce lieu sois vénérée,

En ce lieu sois remerciée. »

Ils avaient accompli le rite, comme l’avaient accompli, depuis la nuit des temps, tous ceux qui empruntaient ce sentier de transhumance. Ils rejoignirent le troupeau, reprirent leur chemin et ne tardèrent pas à atteindre une vaste prairie encerclée par les montagnes et la forêt. Deux gros rochers trônaient au milieu du champ. Le jeune berger connaissait bien cet endroit pour s’y être arrêté avec son père et ils décidèrent d’y passer la nuit. Pendant que Koriu ramassait du bois mort pour le feu, Joakim grimpa sur un des rochers, qui possédait à son sommet des cupules. Ces petites cuvettes naturelles étaient utilisées depuis des millénaires par les premières populations humaines pour le broyage des graminées sauvages. Le pastore y déposa l’orzu*, et commença à écraser les grains pour en faire une farine grossière à laquelle il ajouta quelques grains de sel pilés. Il mélangea ensuite cette semoule, à un peu d’eau et du lait de chèvre. Il avait fabriqué une pâte qu’il cuirait, plus tard, sur une pierre chauffée par les braises. Koriu, quant à lui, alla pêcher quelques truites à la rivière. Sa technique était simple : les truites, alertées par le bruit, se réfugiaient sous les pierres du ruisseau et il suffisait de les capturer en plongeant ses mains dans les cavités. Quelquefois, il sentait sous ses doigts la peau d’une grenouille mais le plus souvent, il pêchait rapidement assez de poissons pour se nourrir. Les truites étaient ensuite cuites, comme pour le pain, sur une pierre plate chauffée au préalable. Pour allumer le feu, Joakim prit l’esca* et gratta l’intérieur du champignon pour en récolter une petite boule cotonneuse. Elle servait de combustible quand le silex percutait la pierre à feu. Il tapa plusieurs coups précis et rapides. La pyrite laissa échapper de petites étincelles qui vinrent se nicher au creux du nid formé avec l’amadou. Le berger prit ensuite des brindilles avec lesquelles il recouvra délicatement cet embryon de feu, tout en soufflant dessus pour attiser la braise. Une belle flamme ne tarda pas à se créer et Joakim déposa le nid incandescent sur de petites branches de bois mort qui s’enflammèrent aussitôt. Koriu déposa ensuite les pierres plates dans le foyer pour qu’elles soient à la bonne température pour la cuisson du pain et des poissons. Les deux amis contemplèrent la danse des flammes et Joakim en profita pour prendre sa pirula* et jouer quelques notes de musique. Le son de la flûte de roseau s’envola, aussi clair que le chant du rossignol. Mais au bout d’un moment, le berger cessa de jouer sans avoir terminé son air.

« Quelque chose ne va, pas les chèvres sont nerveuses.

- Un renard qui rode aux alentours, peut-être ?

- Non, c’est autre chose, les bêtes l’ont senti.

- Alors, continue de jouer, je vais me cacher dans la forêt et faire le guet. »

Pendant que Joakim jouait une nouvelle mélodie, le jeune guerrier s’éclipsa discrètement, récupéra son arc et son carquois et fila à pas de loup entre les arbres.

Aussi furtif qu’une ombre, Koriu fit le tour de la lisière et arriva sur l’arrière du campement. Il s’accroupit et patienta quelques instants pour habituer ses yeux à la pénombre du sous-bois.

Soudainement, il aperçut une forme tapie devant lui. Il prit lentement une flèche dans son carquois, arma son arc et avança silencieusement sur quelques pas. Il ajusta sa cible.

« Si tu fais le moindre geste, ma flèche te transpercera le cœur ! »

La silhouette, surprise, se figea.

« Redresse-toi et marche lentement vers le campement ! »

L’individu était vêtu d’un pilonu* qui lui couvrait le corps comme la tête. Il s’exécuta et avança dans la clairière. Ils arrivèrent près du feu où Joakim les attendait debout, son bâton bien en main.

« Qui es-tu ? Et pourquoi, nous observes-tu, caché dans la forêt ? »

Découvrant sa tête en rabattant la capuche de son manteau, la jeune femme regarda pour la première fois Koriu qui avait son arc tendu sur elle.

« Mon nom est Mila du clan de Foce ! »

Les deux hommes étaient figés de surprise et ne réussirent pas à prononcer le moindre mot. Elle parla de nouveau pour rompre l’étrange silence qui s’était installé :

« Je me suis enfuie. »

Joakim fut le premier à retrouver l’usage de la parole :

« Tu t’es enfuie, mais pourquoi ?

- Notre chef est mort emporté par la fièvre et je suis la plus jeune de ses épouses. Je devais être sacrifiée pour le rejoindre dans la tombe. Pendant les préparatifs, j’étais terrorisée et j’ai pris la fuite. La honte est maintenant sur ma famille.

- Mila, je suis Joakim et celui qui vient juste d’abaisser son arc c’est Koriu. Nous sommes du clan de Cauria et nous cheminons vers les hautes montagnes. Si tu le veux, tu peux rester cette nuit avec nous et partager notre repas. Demain, nous continuerons notre route. D’ici là, la nuit nous portera à tous conseil.

- Que la Déesse vous accompagne, vous êtes ma seule lueur d’espoir !

- Allons, mangeons maintenant. Les truites vont être trop cuites et l’odeur du pain d’orzu chatouille mes narines. »

Cet évènement n’avait pas coupé l’appétit du jeune guerrier et il invita Mila à s’asseoir et à manger. Joakim et Koriu la regardaient discrètement. Les flammes illuminaient l’ovale de son visage et donnaient à sa longue chevelure des reflets cuivrés. Ils étaient subjugués par tant de délicatesse. Tout respirait chez elle la grâce et la douceur. Sacrifier la jeune femme dans ce rite funéraire semblait découler d’une cruelle absurdité et ils ne la laisseraient pas seule face au danger, ils se le juraient..

 

Bien avant l’aube, quand seule brille l’étoile du matin, Joakim et Koriu avaient rassemblé leurs affaires et le troupeau.

Ils expliquèrent leur plan à Mila : ils feraient route vers Casteddu di Cucuruzzu. Elle pourrait rester cachée dans ce village le temps qu’il fallait pour que l’histoire de sa fuite soit moins vive. Les deux clans étaient alliés. D’ici là, ils chemineraient ensemble comme trois bergers sur le chemin de la muntagnera*. Il leur fallait être discret et éviter les autres villages. Mila accepta la proposition et les deux jeunes hommes admirèrent, pour la première fois, son beau sourire teinté de mélancolie.

Les jeunes gens marchèrent sans répit, et s’octroyèrent seulement le droit de s’arrêter quand le troupeau peinait, ou pour se désaltérer aux sources qu’ils rencontraient. Humains et animaux étaient en route pour une aventure qui dépassait leurs propres vies. Une quête qui les reliait les uns aux autres. Une histoire commune avec le pire, qu’ils redoutaient, mais aussi le meilleur qu’ils espéraient découvrir.

La journée se déroula sans encombre, rythmée paisiblement par la marche du troupeau. Tout au long du périple, Joakim, comme tout bon berger, observait soigneusement ses bêtes. Il était attentif aux moindres signes de fatigue ou d’épuisement. Il scrutait également le ciel en cherchant les traces d’un éventuel risque d’orage et prêtait attention au vol des oiseaux. Cela, ce n’était pas son père qui le lui avait appris mais Usil, le devin. Pour le mage, le ciel et la terre se parlaient continuellement. Seuls ceux qui avaient reçu l’enseignement pouvaient comprendre ce langage et connaître le cours de la destinée. Ce savoir ancestral s’effectuait grâce à l’interprétation des signes. Le vol des oiseaux, l’aspect du foie d’un animal sacrifié ou la course des étoiles faisaient partie des augures* à déchiffrer.

Le prêtre avait initié secrètement Joakim car il avait décelé en lui une sensibilité propice à la divination. Seulement, il n’était qu’un fils de berger. Il ne venait pas d’une longue lignée de devins comme lui et ne pouvait donc pas devenir mage. Cependant, contrairement aux usages et à la tradition, Usil lui avait enseigné l’art de lire le vol des oiseaux. Un jour, peut-être, lui enseignerait-il la lecture des étoiles et des astres.

Le troupeau longeait toujours la rivière quand ils arrivèrent face à un rocher très particulier, sur la berge.

Koriu et Mila, qui ne connaissaient pas le site, avaient commencé à en faire le tour. Le jeune guerrier, intrigué par l’aspect de ce géant de pierre, interrogea du regard son ami. Mais ce dernier maintint le mystère :

« D’abord, nous nous installons, ensuite je te révèlerai le secret de ce rocher.»

Pendant que le soleil plongeait derrière les montagnes en embrasant le ciel de ses plus belles couleurs, tous s’activaient. En peu de temps, le feu crépita, les chèvres furent mises en sécurité et la nourriture cuisait sur de chauds galets.

 

Koriu avait hâte de connaître le secret de cette roche. Il se tenait debout, prêt à écouter. Joakim se délectait de l’impatience de son ami et, pour piquer d’avantage sa curiosité, il s’adressa à Mila :

« Cette pierre est le rocher des mages et des bergers. Les pastori, viennent ici pour aider les prochaines générations à guider leurs bêtes. Les devins, eux, y viennent pour guider les hommes.

- Voilà que tu parles de plus en plus par allégories maintenant. On croirait entendre notre prêtre. Sois plus clair !

- Grimpez et vous comprendrez ! »

Ils se hissèrent tous les trois sur la cime du rocher. À son sommet, sur le sol de pierre, entre les mousses et les lichens, des centaines d’étoiles minérales étaient gravées pour l’éternité. Constellations, planètes, voie lactée, tout le ciel nocturne était représenté. Koriu fit glisser ses doigts sur les gravures, il s’attarda un moment sur les sept sœurs de la constellation du taureau. Il était ému par tout le travail accompli par des générations de graveurs. Des centaines d’années durant, ils s’étaient rendus dans ce lieu reculé pour réaliser leur œuvre. Absorbés dans leur contemplation, ils ne remarquèrent pas tout de suite que le jour avait décliné et que la nuit s’était discrètement installée. Au moment où il leur fut impossible de distinguer les astres gravés sur le rocher, Joakim, qui s’était allongé pour faire face au ciel étoilé, les invita à l’imiter :

« Maintenant, étendez-vous et contemplez ! »

Dans le ciel de cette mystérieuse nuit d’été, près de Sirius et d’Orion, les sept pléiades s’étaient mises à briller.

 

 

GLOSSAIRE

Augures : Signes par lesquels les prêtres et les mages de l’antiquité prévoyaient l’avenir.

A cascica : Petite coupelle en bois qu’utilisaient les bergers pour boire. Cet objet était traditionnellement décoré de symboles.

A banda : Le troupeau.

U cornu marinu : La conque marine, un coquillage avec lequel les bergers sonnaient le rassemblement du troupeau ou communiquaient entre eux.

Demoiselles : Nom commun des odonates et des libellules.

U fiume : Le fleuve, la rivière.

L’esca : L’amadou. Champignon qui sert de combustible depuis la préhistoire.

A misgiscia : La viande séchée

A muntagnera : La transhumance du littoral vers la montagne.

L’orzu : l’orge.

U pilonu : Le manteau en poil de chèvre, traditionnel des bergers corses.

A pirula : La flûte traditionnelle des bergers corses.

I stantari : Les statues-menhirs.

La Table d’Émeraude : Texte parmi les plus célèbres de la littérature alchimique. Selon la légende, il aurait été écrit par Hermès Trimégiste, fondateur mythique de la science hermétique. Le texte aurait été retrouvé dans son tombeau, gravée sur une tablette d’émeraude.

A zucca , e zucche : La (les) calebasse(s), l’ancêtre de la gourde.

 

Lire les chapitres précédents :

Chapitre I : L'ancien chemin

Chapitre 2 : A muntagnera

 

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