[ Écrire pour JP Santini ] Alexia Angeli – Le cri des sirènes

   

Jean-Pierre Santini, l’écrivain-éditeur est emprisonné depuis le 10 octobre sous le régime de la détention « préventive ». Contre l’arbitraire et pour servir de chambre d’écho à l’émotion partagée par de très nombreux auteurs de Corse ou d’ailleurs, Le Nouveau Décaméron ouvre ses colonnes.

 

Le cri des sirènes

  

Sur les pourtours du cap de l’île, la houle ramène au socle minéral une infinité de détails organiques presque invisibles à l’œil nu. En ce climat automnal, les rivages sont redevenus des cimetières. L’aube se hisse timidement sur la plage de Giottani. Pas une âme ne chemine sur la barrière duveteuse des algues qui protègent le sable de l’inépuisable ballet des vagues. Ici, chaque nuit danse le petit peuple des disparus d’Imiza avant que leurs spectres ne regagnent, désarticulés et mutiques, la ligne de l’horizon. Un homme se lève. Il résiste encore. Depuis sa forteresse de schiste, édifiée de ses mains, il observe, au gré des couleurs et des saisons, cet espace-temps étirable semblable au fil de son écriture. Sur sa terre, il est comme un poisson ; sur l’eau, il est comme un homme. Personnage de chair et d’encre, il n’existe que sur le papier. Il entend les mots lui parler, crier, murmurer, supplier…  Il les entend toujours. Il entend même leur silence.

Un filet d’arabica coule. Le temps se suspend. Les rêves glissent sur une plaie béante par laquelle s’évade la lumière. Au loin, un sentier serpente le maquis dont les parfums enivrants remplissent ses poumons. Il est 6h. Aux fragrances iodées, à la dureté minérale, aux frémissements végétaux, une étrange pensée du bout de la nuit s’apprête à voir le jour. La tasse est pleine, la noirceur à son comble. Des portes claquent. Le chat miaule, le saule pleure, le stylo bave, les pages se froissent, la terre tremble, les pierres s’effritent, l’ordinateur s’éteint. Mains liées, yeux bandés, on assassine un poète. Sur sa bouche absente, Alice s’est tue emplissant tout à coup sa terre de silence. À la pointe de la Torricella, le vent tourne avec les éoliennes. Les pages se désagrègent. Trou noir, trauma tout autour… L’endroit devient un non-lieu. Feu l’auteur est raflé par le cri des sirènes. Il plonge, à mille lieues de sa Giraglia. Son encre est son tuba. Polo, Julien, Andria… ? Il ne sait plus qui il est. Alors, il se dit qu’il n’est plus personne. Personne… Nimu ! Il déserte. Île morte…

…Son cahier est resté ouvert. Il relate chaque jour son odyssée sombre. Dans ses jardins suspendus sur la mer, ses songes poursuivent leur route. L’herbe du bonheur continue de pousser, le chat joue autour d’un papillon et les vergers dorment paisiblement en attendant le temps des cerises. Des liens indéfectibles se nouent et se resserrent autour de lui. Déployant ses ailes au-dessus des bleus changeants de l’eau, il reviendra l’albatros en terre promise. Il reviendra…

  

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