Môme Sublime - Jacques Mondoloni

Jacques Mondoloni offre une nouvelle noire dans le milieu du porno au temps du confinement.

  

  

Môme Sublime

 

La Môme Sublime – pas de nouvelles - qu’est-ce qu’elle fout ? – encore branchée sur le divin désir – chez elle – pas le droit de traîner dans les lieux de débauche avec le confinement — ses rendez-vous de chantage avec les hommes en vue, tous ceux tombés dans ses filets – jour et nuit à pêcher les gros poissons de la politique, son frisson, sa vengeance — maintenant interdites la drague sur le tabouret du Georges V et les parties dans les chambres du Royal Monceau…

D’habitude, elle répond – elle n’oublie pas que je l’ai lancée dans la carrière – pornostar à 23 ans – tout de suite très demandée, film sur film jusqu’au moment où l’industrie du X s’est effondrée – personne ne voulait plus payer — gonzo ! gonzo ! à plein tube sur internet – mes créatures au chômage, et pas question de les faire passer pour des travailleuses intermittentes du spectacle – les acteurs, les hardeurs, pareil, pas un rond, j’ai organisé une quête – toujours un bol de soupe chez moi pour les plus à plaindre, les insouciants qui croyaient s’amuser et bien vivre jusqu’à la fin des temps !

 Qu’est-ce qu’ils branlent en ce moment entre leurs quatre murs ? – même pas un métier de rechange – que de la jeunesse, de la fougue, de l’appétence pour la chose – pas facile de les recaser – ne représentent pas un beau parti, les filles à marier se détournent quand elles apprennent la vérité – aventurier ! obsédé ! forcément infidèle !

Les filles, mes créatures, elles ont des débouchés, dans le même temps ou après leur passage dans l’Industrie – elles font des exhibitions sur le web devant leur skype, à poil avec leur gode : activité facile, un peu routinière, aucun contact – le danger peut venir du taulier qui entre dans la pièce après le boulot ou pendant les pauses – réclame une gâterie, on m’a raconté – est-ce vraiment du télétravail ? — le cochon de payant lui aussi confiné a-t-il envie de payer pour celle illusion ? – le porno, ce rêve couleur chair.

Il y a celles qui font de l’escort : difficile, dangereux – l’accompagnement de patrons du Cac 40 n’est pas une garantie de propreté, ni d’honnêteté — les salauds, les porcs qui se font éponger en regardant la télé, ou qui pètent au lit, et qui partent sans régler la note du palace.

Avec le confinement, plus question de se faire escorter – plaisir solitaire pour le m’as-tu-vu, le nanti qui a couché sa rombière, l’abonné des premières, tous les frimeurs à leur bras une miss cocardière – « La classe hein ? »

La Môme, elle y a touché, mais ce n’est pas sa spécialité – ça ne rapporte pas gros, d’abord – d’accord un bijou, un voyage à Acapulco, mais les nababs qu’il faut se cogner, des incultes arrogants et avares, et qui ont des exigences ! – ils croient avoir des compétences d’amants au bout de leurs dollars puants ! – Cupidon sans ailes, leur flèche s’est brisée.

 La spécialité de la Môme, c’est maintenant la drague des politiques — ils ont tous un site, sur la toile facile de les dénicher, à l’écoute soi-disant des citoyens, de leurs électeurs, camés aux réseaux sociaux, leur cote de popularité heure par heure – donc pas à l’abri des manœuvres des aventurières – les hommes puissants, ministre, sénateur, chefs de parti, impunité faible jugeote, sont faciles à prendre – le sexe, ils n’ont que ça pour frétiller – ils ont affaire souvent à des folles fascinées par la notoriété de leur cible.

Faut dire que la Môme, dès qu’on reçoit sa photo sur WhatsApp, on tombe à la renverse – tout chez elle respire la bonne santé, la plénitude de la chair, seins bien dessinés, harmonieux, pas la bimbo siliconée, un petit côté baigneuse de Renoir, une brune piquante, le regard pénétrable, qui pourtant vous ausculte : « idiot, tu vas céder ? », cheveux taillés ceinturon romain de péplum, et cette douceur de la cuisse sur mes doigts envoûtés.

C’est moi qui lui ai trouvé son pseudo. Elle s’était présentée au casting, carrément, à Budapest, au siège de la prod, les beaux quartiers de Var hegy, venant de Ville-d’Avray, famille bourgeoise, un peu cureton – le porno c’était pour son émancipation et faire chier son frère.

Bien sûr, à son audition, je n’ai pas eu besoin de l’interprète, mon poisson-pilote pour accueillir mes créatures : les sindy, les sweet, les cory, les dream, les love, les moon-quelque-chose… pseudos dans cette activité pas très variés, je vous l’accorde – je les appellerais bien toutes slutty mais elles comprennent l’anglais.

Les filles de l’Est sont les plus belles filles du monde mais elles arrivent mal attifées, maquillées comme des manches, il faut tout leur expliquer, mot à mot, surtout leur faire comprendre qu’elles ne sont pas là pour enfiler des perles – compris ? beleértve, rozumel, understand ? –

Pourquoi elles viennent se faire souiller, enfiler par une bande de lascars, couvertes de sperme ? – pour quel argent ? quelle notoriété ? Elles attendent quoi, un extra, îles tropicales, voyages, luxe ? les paillettes de la caméra, et pourquoi pas vedettes sur le tapis rouge du festival de Cannes ?

En tout cas elles comprennent que si elles passent le bout d’essai avec succès ça sera mieux que leur boulot de caissière – le fameux beurre aux épinards – une motivation exprimée très répandue chez les « étudiantes » en quête d’une bourse pour régler leurs « études »… en réalité pour s’acheter une fringue.

Rares sont celles qui se considèrent comme des prostituées, et c’est vrai : nous formons une famille, on travaille ensemble, entre copains, le client est virtuel, et elles s’en foutent qu’on les traite de putes pendant le tournage d’une scène, après tout c’est peut-être écrit sur le script du réalisateur. Il y a un scénario, hein ? ce sont les dialogues ? Et elles se comportent comme des actrices : « J’étais dans le champ ? dans le ton ? j’étais bonne ? » – Quand on tournait des films pornographiques avec une intrigue, et non pas ces gonzos basés sur la gymnastique, elles pouvaient même se dire comédiennes… On les bichonnait comme des vraies, des attentions, des compliments, elles avaient leur chaise pliante avec leur nom dessus, et à côté un radiateur électrique. Entre deux prises, on papotait, ça va ton père ? ton petit ami ? certaines même, les plus matures, tricotaient un chandail pour un fiston ou une filleule…

 Quand même, vingt ans que je suis dans l’Industrie, et je me demande toujours ce qu’elles ont dans la tête. Peut-être que nos images servent de miroir à l’Humanité : déprime rose, roman noir. Le Créateur n’avait pas à nous donner ces organes qui nous rendent dingos ! on pouvait organiser la reproduction autrement !

 

La Môme Sublime, elle se prénommait Madeleine, vite devenu Mado, quand elle a débarqué dans mes studios. Oui, j’ai flashé, elle incarnait la bonne santé, avec ses bonnes joues de bébé, publicité pour confitures, et la sensualité de sa démarche, cette façon de s’asseoir – ce moment furtif : découverte de sa cuisse.

À l’époque, il y a dix ans, je ne sautais déjà plus mes créatures – la raison : à l’image j’apparaissais de plus en plus comme un gros dégueulasse, – le photographe de mode play-boy, dans le sillage des people, au ventre plat, tout ses cheveux, n’était qu’un lointain souvenir — j’avais un retour-clients défavorable, alors je me suis contenté de filmer des sortes d’effeuillages avec objets – les vidéos atterrissent sur les sites internet et dans les agences de l’Industrie – en fait je suis un passage obligé pour les futures starlettes, le messager, le chorégraphe du bal des débutantes – c’est après le banc d’essai que le milieu du porno les contacte et vogue la galère !

Je ne sautais plus personne, car blasé et marié (tardivement, j’avais plus de 40 ans) et la présidente, comme je l’appelle, référence au divin marquis, l’avait défendu, c’était dans notre contrat, le pacte moral avenant au mariage – presque respecté, et j’avais intérêt à le respecter : elle apportait le pognon, et puis elle avait cette force de conviction qui me manquait, c’est elle qui m’a poussé à avoir de l’ambition, le désir de réaliser un vrai film —j’ai écrit un scénario sur la vie du marquis de Sade, c’est dans mon registre, je me suis fait appeler Donatien, et depuis deux ans je cherche à monter la production – dire que les Majors du cinéma m’ouvrent leur porte serait un peu prétentieux – le porno vous colle à la réputation mais je n’abandonne pas le projet, j’ai obtenu l’accord de principe de quelques têtes d’affiche, d’où l’ouverture de financements dès que l’affaire sera enclenchée. J’attends.

Je n’ai pas sauté Mado ce jour-là, j’ai dirigé sa prestation, ébloui, sans un mot (je parle pendant les prises de vue pour émoustiller le chaland) et soyons franc, la présidente était dans les bureaux (à la comptabilité ).

On a pris du temps pour choisir son pseudo, je l’ai même étiré, le temps, – là, l’un près de l’autre, je pouvais la respirer, me laisser bercer par sa voix fondante, la frôler, ah ! son genou irradiant – en fait j’avais envie de tomber amoureux, et je suis tombé amoureux, une combustion d’amour, un coup de manivelle au moteur, elle a mis le feu, pas de pompiers, et les Canadairs ont brûlé.

    — Vous avez l’idée d’un pseudo ? en général les filles en prennent un en anglais, elle croient que c’est plus glamour !

    — Non.

Alors on a parlé de ses goûts, les livres, les films, la peinture, tels des gens qui font connaissance : comme elle évoquait une expo au Musée d’Art Moderne avec des mobiles qui l’avaient séduite je l’ai appelée d’abord Mobile, et ajouté Sublime en guise de gringue. Mais Mobile ne lui plaisait guère à la réflexion, et après discussion elle a choisi la Môme Sublime, me cachant que c’était une réminiscence provenant d’un livre de William Burroughs (Nova Express) avouée plus tard.

On a fait l’amour une fois quand elle m’a quitté pour l’Amérique : les studios Private la demandaient et les tarifs proposés n’avaient rien à voir avec les maigres rémunérations de chez nous. C’était ma récompense pour l’avoir propulsée au Hit parade de l’Industrie, d’avoir été son Pygmalion – je me suis senti vieux, ce jour-là.

Heureusement, on a gardé notre relation grâce à la technologie. Nos textos étaient tendres.

L’Amérique fut décevante : trop de concurrence, les louves du marché prêtes à la dévorer, et paumée dans une autre langue, elle a souffert d’être rejetée, bien seule dans sa villa de Miami, avec les autres pornstars qui donnaient des fêtes où elle était rarement invitée.

    — Dans le business, là-bas, comme chez l’opticien, il y a trop de lunettes qui vous regardent, mais personne ne vous voit, disait-elle.

Rentrée en France, elle a estimé qu’elle était trop vieille pour continuer sa carrière. Elle a jeté son dévolu sur les puissants, les gens en place pour leur extorquer de l’argent à travers le piège du sexe, les célèbres sexe-tapes qui vous coulent le statut social – elle est à l’origine de la descente aux enfers d’un ponte du gouvernement qui exhibait un peu trop ses attributs sur son portable : scandale, le tourbillon médiatique, les photos en boucle, Mado en couverture dans toute sa beauté, et le type par terre transformé en épave… Elle m’a dit que plein de magazines lui ont fait un pont d’or pour une interview. Il est même prévu qu’un nègre écrira son histoire, titre prévu : la Collectionneuse – racolage, je lui ai confié qu’elle pêchait en eaux troubles, les eaux troubles du pouvoir, et que j’avais peur pour elle. Mais il y a un type derrière, son mec, je l’ai deviné – cupidité, perversité, revanche qui les entraînent…

Pas de nouvelles, ce confinement contraint est une torture. Personne avec qui en discuter – La présidente, partie pour un safari, est bloquée au Kenya. Les anciennes « collègues » de Mado ? Elles ne se fréquentent plus depuis son départ pour les États-Unis, et avec le temps les copines se sont aussi recyclées ou bien elles se sont suicidées, ou sont devenues accros à la drogue – la fin des pornostars est pitoyable, leur seule porte de sortie, c’est d’animer des émissions de télé graveleuses, ou de conseils en sexologie !…

Ah ! Mado, rester confiné avec la femme qu’on aime ! Rejoins- moi et je te couvrirai de baisers, à tuer le virus !

En attendant, j’écoute mes messages – la banque a téléphoné, sujet : mon découvert – ces requins, ces rats qui grignotent mon capital – la faillite menace, le porno ne se vend plus, on pique mes films, mes castings apparaissent sur des sites russes, même les vintages, mes « collectors », aux couleurs délavées, véritables pièces de musée racontant l’histoire de la pornographie au XXe siècle sont visibles gratos sur internet. Tous les voleurs se servent, me dépouillent, me mangent le sang avant de me mener chez l’équarisseur…

J’ai envie de fuir, la clé sous la porte, tirer mes grègues, expression utilisée quand j’avais 20 ans en rébellion contre ma famille. Écrire mon testament avant : honte de rien, dans mes films, on jouissait en français, je devrais avoir une subvention de la Francophonie, et jamais les filles n’étaient présentées comme des esclaves, même lors des scènes de fétichisme (c’étaient plutôt mes acteurs qui léchaient le sol).

Le téléphone a sonné. À la voix, j’ai cru que c’était un journaliste, à la recherche de Mado.

C’était un flic :

    — Vous avez de ses nouvelles ?

    — Non, et vous ?

    — On attache les vaches par les cornes, et l’homme par la parole…

    — Ça veut dire ?

    — Je pourrais vous embrouiller mais…

    — Qu’est-ce qui est arrivé ?

    — Venez me rejoindre à mon bureau.

    — Et le confinement, l’amende… ?

    — J’envoie un collègue vous prendre.

    — J’exige un masque.

    — D’accord.

 

 

À la morgue, le casier 101 a glissé vers moi. Oui, c’était bien Mado, mon amour, dépoitraillée, la gorge entaillée, d’un trait bien net, et l’inspecteur, ce lourdingue, a avancé que ce n’était pas son petit ami l’assassin : il avait un alibi – je pouvais être mis parmi les suspects : mes sms retrouvés sur le portable de Mado l’accusaient de se dérober sous prétexte de confinement.

 

 

3 avril 2020

  

  
   

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