Le bracelet bleu - Pierre-Jean Giannesini

Pierre-Jean Giannesini trouve l’inspiration dans un simple bracelet bleu, de Paris à Vizzavona.

  

  

 

Le bracelet bleu  

 

 

« Au fond des prisons, le rêve est sans limites,

la réalité ne freine rien. »

L’Homme révolté,  Albert Camus.

 

 

       Ce n’était pas un jour ordinaire. Il l’avait pressenti le matin même, dès qu’un bruit anormal s’était rajouté au ronronnement habituel de la voiture. Quelque chose de saccadé, l’entrechoquement à peine perceptible entre deux pièces du moteur.

       Il avait mis ça sur le compte de sa fatigue, et d’une mauvaise nuit à essayer de dénombrer les moutons d’un troupeau démesuré. Le plus important était de ne pas tomber en panne, en pleine montagne encore couvertes de neige et toujours sans réseau. Il avait tout son temps. Cent cinquante kilomètres avant d’arriver à Bastia, cela devrait se faire sans problème dans la matinée.

       Il était parti tôt, pour le plaisir de voir les premières lueurs de l’aube éclairer les sommets du Renosu et du Monte d’Oru. Pour celui aussi d’entendre sous les ponts le grondement des torrents dévalant la montagne dans le silence du matin. Des rares moments où il laissait son esprit vagabonder dans les méandres de son imagination.

        La route sinueuse grimpait vers le col de Vizzavona. Il la voyait chaque fois comme un long serpent gris glissant vers les sommets. Il en connaissait toutes les courbures, leur succession et les panoramas qu’elles offraient de manière fugace. Les derniers virages avant d’arriver au col étaient les plus ardus. Ce matin-là pourtant, ils semblaient dérouler une rectitude singulière, lui faisant se demander bêtement s’il ne s’était pas trompé de chemin. Bêtement, car en fait, c’était l’unique route pour accéder là-haut.

       Le bruit étrange sous le capot persistant, il avait décidé alors d’une courte halte au col pour mettre au clair cette affaire bizarre. L’arrivée sur son replat désert l’avait rasséréné. Le décor montagneux avait gardé ses immuables points de vue. Comme toujours en ce début de printemps, des vents glacés effilochaient les bancs de brouillard, les étiraient le long des parois rocheuses et des hautes cimes de laricios. Un paysage pétrifié soumis au rythme des saisons.

       C’est en ralentissant devant un groupe de cochons traversant la route, qu’il avait entrevu, adossée au tronc d’un hêtre, une silhouette s’avancer soudainement sur la chaussée et faire du stop. Vêtue d’une longue cape flottant au vent, elle était aussi fantomatique que la forêt brumeuse d’où elle avait surgi. Que faisait-elle là, seule dans la froidure matinale, et sans un véhicule à proximité qui l’aurait menée ici ?

       Ghjuvan’ avait freiné in extrémis, et attendu que le personnage vienne s’expliquer. Mais aucune explication n’était venue. Il avait simplement entendu la porte arrière de la voiture s’ouvrir et constaté que quelqu’un avait d’autorité pris place derrière le siège passager. Une main s’était posée à son côté, accompagnée d’un bref commentaire :

« Je ne vais qu’à quelques kilomètres de là. Je vous dirai où m’arrêter. »

       Une voix féminine, qui apparemment, n’autorisait pas l’objection. Ghjuvan’ avait eu le temps d’entrevoir, entourant un délicat poignet, un curieux bracelet fait de perles d’un bleu profond. Il s’était dit, après avoir repris la route, que c’était le seul élément qui rendrait la passagère identifiable, car il ne voyait d’elle dans le rétroviseur qu’une cape recouvrant un visage abaissé.

       Elle ne disait mot. Un silence pesant régnait dans l’habitacle. Ghjuvan’ commençait à se demander s’il n’était pas entré dans ses rares phases de divagation où se mêlaient réalités et chimères, quand la femme l’avait interpellé brusquement peu après être montée :

« C’est ici que je descends. Je vous remercie. »

       Il s’était arrêté brutalement. La porte avait claqué et la silhouette avait disparu rapidement dans un vallon plongé dans la pénombre. Un vrai « nulle part » perdu au cœur de la hêtraie. Il avait mis plusieurs minutes à reprendre ses esprits, et s’était demandé s’il n’avait pas rêvé. Pour se rassurer, il avait sorti son portable et vérifié que les réseaux fonctionnaient. Se savoir connecté était pour lui un garant de tranquillité.

       Sitôt reparti, il avait essayé d’oublier cette étrange rencontre. Mais à nouveau, le bruit dans le moteur s’était accentué, présageant une panne qu’aucune de ses maigres connaissances en mécanique n’arriverait à résoudre. Il sentait bien que des évènements étranges venaient peupler ce voyage d’ordinaire sans histoires. Ce n’était qu’une intuition, mais cette fois-ci, la certitude commençait à l’assaillir.

       C’est plus bas, à la sortie du village de Vivariu, blotti au pied du Rotondu, qu’il avait compris que sa folle journée ne faisait que commencer. Assise sur un muret, une jeune femme avait levé le pouce à son approche, avec dans l’autre main un panneau indiquant son désir de se rendre à Corti. Sac à dos, jean, k-way chandail et grosses chaussures indiquaient une randonneuse de montagne. Un large sourire avait éclairé son visage, encourageant le conducteur à s’arrêter.

       Ghjuvan’ lui avait ouvert la portière avant, mais la femme s’était installée d’office à l’arrière, à la même place que l’auto-stoppeuse précédente, sans un mot. À ce moment, il avait pris conscience qu’il franchissait une énigmatique frontière, entre la raison et les créations de son esprit. Il pouvait cette fois-ci dévisager sa nouvelle passagère. Elle était jolie, de cette beauté qui n’éblouit pas, mais qui laisse de subtiles traces dans la mémoire.

       Il avait tenté de lancer un début de conversation, de la questionner, du style « où, quand, comment ? », histoire de peupler ce covoiturage improvisé. Mais le mutisme était resté de mise, jusqu’au moment où elle avait pointé du doigt un vieux pont génois enjambant la route :

« C’est là-bas que je descends. »

       Peu après, il s’était donc arrêté en espérant avoir des précisions sur cette randonneuse aussi loquace qu’une carpe. Quelques mots avaient fait office de réponse :

« Je vous remercie. Bonne route. »

       Elle avait pris aussitôt un sentier grimpant dans le maquis, d’un pas léger témoignant de sa bonne forme physique. Sur le moment, il n’avait pas pensé à lui demander comment elle comptait arriver à Corte, encore à trente kilomètres de là.

       Puis soudain, son sang s’était glacé. Avait-il rêvé ? Au poignet de la femme, il avait cru distinguer le fin bracelet qu’il avait déjà vu, fait de perles bleues !

« Impossible, impossible ! s’était-il écrié. Je dois me tromper ! »

       Il ne se savait pas sujet aux hallucinations, mais il était certain qu’en cet instant, il venait d’en vivre une. Était-ce suite à sa mauvaise nuit passée, ou alors à son imagination débordante ? Dans tous les cas, il voyait maintenant la suite de son voyage entachée par ces intrusions aussi incongrues que fantasques.

       Lors de la descente sur Corti, il avait conduit de manière machinale, avec la sensation étrange d’une présence installée sur le siège arrière. Il jetait discrètement un œil dans le rétroviseur, se rassurait en le voyant inoccupé, puis renouvelait ce manège, convaincu de sa nécessité. Ayant réalisé l’absurdité de son comportement, il avait décidé de faire une pause en ville pour trouver le temps de se raisonner, et repartir d’un bon pied.

« Repartir où ? », s’était-il soudain questionné.

       Durant un bref moment, il s’était inquiété de s’être posé cette question. Puis il s’était dit que cela faisait partie des étrangetés de ce jour. Il n’en était pas à une de plus depuis ce matin, tout en ignorant que la suite lui en réserverait encore bien d’autres !

       Cela avait été d’abord les sommets enneigés qui se coloraient de rose, signe d’un crépuscule déjà bien avancé. Qu’était-il donc advenu dans cette journée pour que le temps se soit ainsi accéléré sans qu’il en ait eu conscience ? Un vide de plusieurs heures qu’avait rempli une soudaine amnésie.

       Ensuite, il avait constaté que son moteur tournait normalement. L’anomalie avait disparu. Peut-être un garagiste invisible s’en était-il occupé ? Une autre question qui restera sans réponse, s’était-il dit, résigné.

       Et surtout, à la sortie de la ville, quelqu’un lui avait fait signe d’arrêter. Il avait immédiatement compris que la femme était de retour. Il devait s’y attendre inconsciemment, car il lui avait ouvert la portière arrière. Elle s’était alors installée d’emblée à la place prévue, en lui demandant où il allait.

       Après une courte hésitation, il s’était entendu dire, au comble de la stupéfaction :

« Je ne sais pas !

- Moi, c’est à Bastia », lui avait-elle répondu d’un ton enjoué.

       Il avait acquiescé, se disant que c’était probablement là qu’il allait aussi. Malgré le délire mental dans lequel il se savait plongé, il essayait de trouver un peu de rationnel dans cette aventure. La femme était bien là, assise derrière lui. Il aurait pu la toucher, entendre sa voix, la questionner sur ce bracelet bleu omniprésent qu’elle portait en toute nonchalance, mais de manière ostentatoire. Lui demander pourquoi son obsédante compagnie, ce qu’elle attendait de lui.

       Bref, son manque de faconde, à la limite de l’impolitesse, avait fini par le faire renoncer. Il s’était dit que, somme toute, il n’avait rien décidé de ce scénario rocambolesque, que sûrement celui-ci aurait une fin, sans doute heureuse, sinon explicite.

       Une aventure dont on l’avait fait héros, malgré lui.

 

 

***

       Comme ses doubles, elle restait mutique, imposait à Ghjuvan’ par ce silence l’écoute des mots qu’il aurait voulu entendre, afin qu’il retrouve la liberté de les réinventer, comme il le faisait auparavant, les doigts suspendus au dessus du clavier d’ordinateur, le regard tourné au-delà des frontières, à bâtir un château de ses chimères. Elle le connaissait bien, ce Ghjuvan’-là, pour l’avoir entraîné bien des fois sur les sentiers tortueux de son imaginaire, à lui avoir fait tisser les fils du rêve dans ceux de la réalité.

       Elle avait jugé bon d’entrer en scène ce matin. Le col de Vizzavona se prêtait bien à cette intervention, à ce moment d’équilibre où la nuit et le jour se disputent ses arêtes rocheuses. Un simple bracelet en lapis-lazuli avait suffit à attirer son attention. Un petit « rien » dont elle savait qu’il en tirerait pleinement partie.

Un bijou qui lui raconterait

l’étrange aventure qu’il venait de vivre.

 

***

 

       Ghjuvan’ se dirige vers la fenêtre. C’est un matin ordinaire, comme celui d’hier, comme sera celui de demain, et ainsi de suite. Son regard balaye les toits en zinc qui se succèdent jusqu’au stade de France, dans le lointain, dans lequel ne retentissent plus depuis des semaines les cris des supporters.

       Où sont-ils tous passés, et que font-ils, les vieux, les jeunes, les riches et les pauvres, ceux que l’on aime ou déteste, ceux qui comme lui vivent ce Paris replié sur lui-même ?

       Rien n’émerge de cette monotonie quotidienne, si ce n’est la chape de silence qui recouvre la ville, et dans la rue plus bas, les cris des corbeaux qui se battent autour des poubelles. Rien n’éveille la fantaisie, ni l’envie de voler au-dessus des nuages, ni la feuille blanche qui attend les mots pour dire ce « rien ».

       Ghjuvan’ se retourne et voit, posé sur le chevet du lit, un bracelet de perles d’un bleu profond. Aucun souvenir ne se réveille à sa vue. Il le contemple d’un air dubitatif, se demande d’où il sort, qui l’a porté, quelle est son histoire.

       Oui, quelle est donc son histoire ? Cette question devient peu à peu  lancinante. Il la répète plusieurs fois, puis se dirige à nouveau vers la fenêtre. La ville a appris à se taire, et se terre entre les murs de ses peurs. Il sourit de cette homonymie si appropriée, puis interroge le paysage urbain.

       « Quelle peut être l’histoire de ce bracelet ? ». C’est plus à lui qu’il s’adresse qu’à ces existences qu’il devine blotties, comme la sienne, dans le tunnel de la réclusion.

       À ce moment, il entend un bruit discret qui se rapproche du boulevard. Le fil sonore d’une existence en déplacement, surgie dans les rues désertes et vidées de leur âme. Mais qui vient rompre cette quiétude forcée ? Une dérogation pour aller où, quand… et pourquoi ?

       Manifestement, ce n’est juste qu’un vieux moteur crachotant ses dernières ressources. Un petit « rien », comme tant d’autres pourtant, dans lesquels il sait que s’écrivent les bribes de la vie. Un éclair traverse soudain son esprit.

       Il se précipite vers son ordinateur, ouvre son « Word », reste un moment pensif, balaye la chambre de son regard, l’arrête longuement sur le chevet, hésite un instant, cherche un titre, puis pose ses doigts sur le clavier et commence à écrire :

 

Le bracelet bleu

 

« Ce n’était pas un jour ordinaire. Il  l’avait pressenti le matin même, dès qu’un bruit anormal s’était rajouté au ronronnement habituel de la voiture. »…

    

   

   

Pour lire un autre texte de l'auteur : La Dame de Bonifacio

  

  

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