Enfermements - Yves Rebouillat

La réclusion forcée est propice à l’émergence des souvenirs enfouis. Les histoires d’amour tragique reviennent à l’esprit avec précision, se nouent et se dénouent une dernière fois… Une nouvelle d’Yves Rebouillat.

  

  

Enfermements

  

Prologue

 

L’arrivé du printemps n’a pas été célébrée dans l’effervescence qui prévalait les années précédentes.

Il fait beau, les températures sont douces. Les pluies ont arrosé les terres aux bons moments. Le vent éloigne les pollutions. Les incendies sommeillent. La mer est calme. Sur les routes, plus que de coutume, des animaux paressent.

Les autos, les bateaux, les avions font une longue pause. Les entreprises, les administrations, les écoles aussi. Les services publics et privés vitaux veillent. Consciencieusement, héroïquement.

Notre maison est grande, le jardin vaste. Les précipitations nous ont laissé une herbe abondante, les premières fleurs embaument l’air à la ronde, les oliviers promettent et les frondaisons des chênes préparent l’ombre indispensable à l’été qui s’annonce.

Marie et moi avons plus de place qu’il en faut pour bouger, travailler, rêver, lire, écouter de la musique, nous reposer. Nous en avons suffisamment pour recevoir du monde, mais cette fonction éminemment humaine est provisoirement interrompue.

À la campagne, les congélateurs sont toujours pleins, nous n’avons jamais eu peur. Mais nous devons faire des courses à peu près tous les dix jours.

Il ne nous viendrait pas à l’esprit de nous plaindre. Trop de malades, de morts, de souffrances. Un constat qui pouvait s’énoncer tous les jours avant ce premier semestre 2020. Mais, cette fois, la séquence tragique est singulière. Les victimes sont partout, dans nos villes nos villages, nos hameaux, nos hôpitaux, nos maisons de retraite. Des voisins, des amis, des parents sont touchés, meurtris, fauchés. La pandémie est massive, effroyablement destructrice.

Nous n’avons pas le sentiment d’être en vacances. Il y manque trop d’ingrédients : le monde, les enfants, les petits-enfants, le bruit. La joie partagée, les parties de plancha, la Festa di l'Oliu Novu de Sainte-Lucie de Tallano.

À l’unisson avec la plupart des habitants de la planète, nous sommes, sous d’équivalentes injonctions étatiques, confinés.

Une expérience spéciale, sans doute majoritairement insupportable aux populations. Plutôt "confortable" pour nous deux. Le confinement ne nous tue pas. Nous échappons au Covid-19.

Souvent, je me demande ce j’aurais fait de ma vie sans Marie.

Chaque jour qui passe, je me réjouis de l’avoir rencontrée, d’avoir été séduit, qu’elle m’ait permis de l’aimer. Et d’avoir construit avec moi cette relation qui dure.

M’abandonner à ses charmes me fut un bonheur inconnu auparavant. J’avais été davantage dans l’embarras au moment de fuir une relation dans laquelle, la probabilité était grande que je m’enlisasse et me perdisse.

Elle a les pieds sur terre. Ne se laisse pas embarquer dans des projets périlleux. Elle en formule de réalistes et mêmes d’ambitieux. Raisonne bien et vite. J’envie ses racines corses. Je n’en ai aucune. Mes parents ne tenaient pas en place.

Sans Marie, j’imagine que j’aurais très mal vécu le confinement. Là, dans l’Alta Rocca, retranché avec elle, tout va bien. Pour tout dire, à ses côtés, je me sens vivant, utile et perfectible.

Ce confinement tranquille me fait songer à d’autres enfermements. J’en ai connu de sévères.

Ils ne soumettaient pas seulement les gens.

 

- I -

 

Je me souviens.

De l’île de La Réunion. De ses plages, du sommet du Piton de la Fournaise, de ses villes, où j’avais ressenti l’angoissante coupure d’avec le monde.

De couples fermés, repliés sur eux-mêmes, quoi qu’il en coûtât à l’un ou à l’autre de ses membres.

Des individus bouclés dans la prison de leurs habitudes et de leurs tourments.

D’un groupe autarcique de professeurs.

De villes époustouflantes enserrées dans des anti-écrins, isolées de la multitude.

De mers aux eaux troubles, fermées, asphyxiées.

Le phénomène du confinement était moins connu avant ce début d’année 2020, l’emploi du mot, moins "populaire". Peu de monde s’intéressait à ses possibles effets sur les personnes qui pourraient y être soumises. Jamais nous n’avions imaginé une mise en quarantaine planétaire telle que celle que nous subissons.

 

- II –

 

J’avais connu Berlin-Ouest, grande île au milieu d’une plaine hideuse, hostile. Inaccessible aux citoyens séquestrés à l’Est dont les tentatives d’évasion se soldaient par la mort. Une ville confinée derrière des barbelés ouverts sur des points de contrôle ignominieux, accessible par d’hermétiques corridors, autoroutiers, aériens et navals. Surveillée par la soldatesque.

Arriver à Berlin n’était pas une expérience anodine. Son centre, ses pourtours et l’Est de la ville tentaculaire visible des hauteurs, étaient encore corrompus par les destructions commises en temps de guerre.

Je devais y tenir un cycle de conférences sur la littérature française pendant toute une année universitaire.

"Le Mur" y était l’élément symbolique et opérationnel du confinement.

Pour contrecarrer l’isolement, compenser la limitation imposée à sa liberté, la jeunesse berlinoise, augmentée des jeunes hommes ouest-allemands venus là afin de se soustraire à l’obligation de service militaire, faisait de Berlin-Ouest un îlot accueillant, place forte de la contestation de l’ordre mondial. Inventait chaque soir des échappées au moyen de fêtes privées et publiques, intimes ou grandioses. Organisait de fréquentes manifestations de rue, des débats autour de thèmes "anti-autoritaires".

J’avais dû fuir l’oppressante Paris d’où il était si difficile de s’extraire de courts instants pour respirer, suivre un cours d’eau qui ne fût pas la Seine, naviguer sur une embarcation, un lac qui ne fussent ni un hideux bateau mouche ni un cloaque malodorant, entendre des oiseaux, ni moineaux gris, ni pigeons surabondants. Paris, île-musée, encerclée, piégée par sa banlieue francilienne, grouillante, cent fois plus vaste qu’elle, menacée par la laideur de son environnement, disait sa souffrance de vivre recluse.

Cette année-là, je m’étais, avec beaucoup de précipitation, installé en Occitanie en juillet et arrivai à Berlin en septembre. Elsa, m’y avait encouragé. Notre relation se dégradait depuis longtemps et nous ne parvenions plus à exprimer ce que nous souhaitions. Partir ne nous interdisait rien. Poursuivre ou rompre. Je devais réfléchir, elle aussi. Je n’avais pas renoncé à elle qui m’aimait moins et que j’aimais de manière incertaine. Elle voulait un enfant. Moins qu’avant. Je n’en souhaitais plus. Elle aurait pu m’accompagner dans le midi, elle préférait rester à Paris. Je voulais être seul à Berlin. Nous devions prendre des décisions, dès mon retour. L’expatriation devait m’y aider. Le salut n’était pas dans un huis clos à deux.

 

- III –

 

Le premier trimestre de l’année universitaire s’achevait dans l’hiver qui s’installait quand je fus invité par un "ancien", enseignant du département de "littérature contemporaine", à un long week-end entre collègues. Trois jours de réjouissances, de détente, de balades et de jeux.

Les festivités se déroulaient sous le patronage de Wolfgang, le plus âgé d’entre nous, dans sa maison entourée d'un parc. J’avais souvent eu affaire à lui pour résoudre des questions relevant de l’administration. Le courant était passé, nous nous entendions bien.

Elles commencèrent, pour moi, par le tour du propriétaire. Wolfgang me fit découvrir le bassin alimenté par une fontaine romantique, vidé de ses poissons rouges, éliminés par les chats, ses érables, ses topiaires de buis et ses rosiers. Il se piquait d'en bouturer et même d'en créer. Il les collectionnait, les choyait.

Dans le petit groupe je ne tardai pas à repérer une femme tout de blanc vêtue dont la jupe de lin et le chemisier, agités le vent, attiraient bien des regards sur sa jolie personne. Une première alarme intérieure retentit.

Des invités se hissaient aux cordes ou se balançaient dans les nacelles accrochées à un portique, jouaient avec un ballon. Une sono faisait entendre une succession aléatoire de morceaux de rock et de jazz, des convives remuaient leur carcasse debout sur la pierre lisse de la terrasse, ou étaient assis sur des bancs de pierre, des chaises de jardin, jouaient aux échecs, discutaient, sirotaient des boissons colorées, s’allongeaient sur l’herbe.

La soirée fût agréable, l'alcool et quelques substances eurent raison du caractère initialement retenu d’une surprise-partie qui avait timidement commencé. On parla beaucoup de l'amitié entre les peuples allemand et français. de la forte présence de familles d'origine française dans la capitale allemande, du recul de la pratique dans ces deux pays de la langue de l'autre, de la chance des Français d'être entourés de mers et de pays de soleil, l’Italie et l’Espagne. De la Méditerranée et de ses îles somptueuses. Du statut, source de stress et d’angoisses, de Berlin-Ouest, ceinturé d’un mur et d’un no man’s land truffé de mines et parsemé de chevaux de frise.

Le temps passait, je finis par m'ennuyer, et pris congé pour aller dormir.

Le lendemain, nous nous rendîmes en petit comité et en petit avion à Gdansk. Pour une visite de la ville, reconstruite à l'identique des architectures originelles, après que les bombardements intervenus lors de la seconde guerre mondiale l'eurent rasée.

Un petit voyage le long de la côte balte, de la "Riviera polonaise", mit fin au séjour. Mes compagnons en profitèrent pour acheter d'impressionnantes quantités de "vodkas" de toutes sortes de couleurs, transparentes ou brunes, vertes et rouges.

Je retrouvais la femme en blanc, cette fois vêtue d’un pantalon fuseau de toile et d’une chemise de soie, le tout, bleu pastel. Mon attention se porta d'emblée sur elle et je dus faire bien des efforts pour m’en détourner. Il me revint à l’esprit qu’elle m'avait salué à l'aérodrome où nous nous étions donné rendez-vous. Elle s’appelait Émilie et fut notre guide. J’avais ressenti une deuxième piqûre. Parisienne expatriée, elle enseignait l’architecture. Je donnais mes cours dans un autre établissement de la ville.

L'humeur était joyeuse et concentrée sur le discours de la belle conférencière qui nous narrait l'histoire de la reconstruction de Gdansk (l’ancienne Dantzig, "ville libre", mais enclavée, confinée) et les difficultés initiales du projet nées de la disparition des archives de la ville, parties en fumée. L’appel, urbi et orbi, des autorités polonaises permit de rassembler photographies, plans, publics et privés, disséminés dans le pays et en Allemagne qui aidèrent à la réédification fidèle du cœur historique de la ville.

Notre guide parlait en allemand – que je pratiquais – à l’attention du groupe et en français, de temps en temps, par égard pour moi. Je notais qu'elle s'adressait plus fréquemment à moi qu'aux autres. Elle parlait sans notes, montrant d'un bras et d’un doigt tendus, une façade, un toit, une porte, un détail, ou de moulinets des deux bras, un bloc de maisons, une rue pavée et des boutiques, au cours d’une sorte de danse solitaire, sobre et élégante. Je n’étais pas le seul à la voir et à sourire aux anges.

Elle portait ses cheveux courts, blond paille. Sa nuque était dégagée. Son port de tête, gracieux, léger. Assez grande, le corps harmonieux, elle fascinait.

L’année était loin d’être terminée mais je pensais déjà à mon retour, à ma prochaine affectation à Toulouse. À l’avenir de ma relation avec Elsa.

La reconstruction de Gdansk ne me passionnait pas. Notre guide, en dépit de son éblouissante présence, ne me détournait pas de mes préoccupations. Mais le ver était dans le fruit.

 

- IV -

 

Le soir venu nous nous sommes retrouvés autour d'une table du restaurant de l'hôtel, à dîner de poissons fumés et de charcuterie, à boire du vin blanc hongrois, à moins qu’il ne fût du Rhin. Émilie restait sobrement vêtue, jupe et polo noirs. Son goût pour des tenues unicolores ne faiblissait pas. Elle n'avait rien perdu de son charme. Le noir mettait littéralement en lumière son visage pâle. Elle me faisait face. J’avais la tête ailleurs. Enfin, pas tant que cela. Je voulais m’abstenir de tout flirt tant qu’Elsa et moi serions incertains.

Je m’efforçais à l’indifférence. Je ne suivais plus les conversations où il était question de carrière, de collègues absents, d’alcool, de bouffe et d’aventures extraconjugales. Je rongeais mon frein.

Vers la fin du repas, Émilie m'apostropha sur la terrasse où je prenais l’air.

- Pourquoi détournes-tu le regard lorsque le mien te cherche. Tu fais semblant d’être ailleurs. Ne pourrais-tu pas me regarder quand je te regarde !

- Où vas-tu chercher cela ?

- Ton d’indifférence à mon égard me fait mal.

- Je ne comprends pas...

Elle tourna les talons et disparut. À mon retour, elle n'était plus à table.

Je rejoignis le groupe.

Wolfgang me demanda :

- Que se passe-t-il ? Émilie semble accablée …

Je ne répondis pas.

Il reprit.

- J’observe les gens que j’apprécie, les écoute. Parfois je devine leurs tourments... ceux de la chair et des sentiments. Tu fuis Émilie alors qu'elle t’éblouit tandis qu’elle, irrésistiblement attirée par toi, se sent rejetée et méprisée.

- Elle m’a reproché de ne pas faire attention à elle.

- Pourquoi cette attitude avec Émilie.

- Je ne suis pas libre.

- Lui as-tu dit ?

- Non.

- Tu devrais lui parler.

Deux verres de vin plus tard, je me couchais. J’étais stupide de jouer cette comédie. Je me faisais violence afin de ne pas manifester mes sentiments. Je dissimulais le feu qu'elle déclenchait en moi, la violence que je m'imposais pour éviter l’embrasement général. Je lui faisais payer le refoulement de mon désir pour elle. J'aurais pu lui parler, dire mon attirance et pourquoi je me détournais, elle aurait compris sans me blâmer. Mais un sombre calcul m’habitait.

En ne lui disant rien, je préservais mes chances de la séduire, en parlant je mettais fin à un avenir flatteur. Elle devait, elle-même, se découvrir, avancer, venir à moi. Me laisser le choix. Pour préserver une relation qui chancelait, je restais fidèle. C'était la première fois depuis mon long désir pour Elsa qu'une femme m’attirait. Que fallait-il retenir de ce désordre de la pensée et du comportement ? Que le salaud n’était pas loin.

Il y avait eu également l'impossibilité de transgresser le tabou de la fidélité, enclavé dans d’autres prescriptions subies et plus ou moins conscientes.

Où cette confusion allait-elle me conduire ? Je m'endormis difficilement. Le lendemain, j'étais prêt pour une ballade en automobile vers les plages et les dunes.

Un gros monospace nous attendait devant l'hôtel. Wilfried, enseignant en histoire médiévale, chauffeur-guide improvisé, nous accueillit. Pietro monta à l'avant, Wolfgang se précipita avec sa femme sur les sièges intermédiaires, Émilie et moi montâmes à l'arrière. Wolfgang voulait peser sur notre "destin".

Nous partîmes en direction de Sopot, station balnéaire courue par les Polonais et des Allemands de l’Ouest.

Pietro, volubile, professeur d’italien naturalisé allemand, ami fidèle et de longue date de Wolfgang, avait engagé la conversation avec Wilfried et à chaque annonce de celui-ci, posait de deux à trois questions, commentait.

J’ai retenu l’échange sur la pollution extrême dont souffre la mer Baltique, coincée entre de trop nombreux pays riverains, peu regardant pendant longtemps, sur la nature de ce qu’ils y déversaient.

Wolfgang et Anna-Lise se remémoraient ce que leurs parents avait vécu dans le corridor de Dantzig. À l’arrière, nous faisions semblant d'écouter les autres.

Puis, il fallut se décider à parler.

- Connais-tu cette région ? , commença-t-elle.

- Non, c'est pour cela que j'ai accepté l’invitation de Wolfgang.

- Je suis désolée pour hier soir.

Le contact semblait établi.

Nous roulions à faible allure au bord de la mer et des plages de sable fin que le vent soulevait comme un voile lors de courtes bourrasques. Notre chauffeur jugea préférable de reporter la promenade dans les dunes à plus tard et de revenir en ville.

Nous déjeunâmes encore de poissons et bûmes de l'eau et des sodas. Les conversations roulaient sur les événements en Europe de l'Est, les brèches qui s'ouvraient dans le rideau de fer. Tous disaient qu'à Berlin, la chute du mur se préparait. Que la Pologne de Solidarnosc, Walesa, Michnik avaient ébranlé le "glacis" soviétique, que Gorbatchev n'avait pas la volonté ni les moyens, non plus les complicités occidentales pour sauver les meubles, qu’Honecker n’était qu’une marionnette.

Mes compagnons allemands trouvaient que le président français manifestait peu d'enthousiasme pour le mouvement qui se dessinait. Ils le voyaient soutenir davantage la Glasnost russe que l'aspiration à l’unité allemande. À demi-mots ils évoquaient l'aveuglement politique, l'esprit munichois devant Moscou, la crainte, le refus d'une Allemagne réunifiée, puissante. Il aurait fallu enfermer le pays dans son statut de nain impuissant sur la scène politique mondiale.

Le vent s'était calmé, nous bûmes nos cafés en terrasse. Reprîmes la route de la côte et, arrivés loin des zones urbaines, nous entreprîmes de marcher dans le sable, escaladant et dévalant les dunes en direction de la plage. Nous nous mîmes d'accord sur un retour au véhicule deux heures plus tard.

Au cours de cette marche, je racontais des bribes de ma vie à Émilie. Elle et moi étions séparés du groupe à dessein.

Nous trébuchions en nous enfonçant dans le sable meuble qui entrait dans nos chaussures.

- Tu m’as reproché de ne pas te regarder. Je m’y efforçais.

- Je n'ai rien vu !

- J'ai beaucoup aimé une femme, Elsa. Je ne sais pas ce qu’il reste de ce sentiment. Et puis je t’ai vue, entendue. Je n'ai pas voulu céder à mon penchant.

- Euh... Tout cela est-il vrai ?

- Non, c'est le début d’un roman que j’ai envie d’écrire.

Un court silence s’installa rompu par le double éclat de rire qui vint nous délivrer de la tension.

Elle me raconta un bout de son histoire.

 

- V –

 

Émilie avait connu Erich. Bel homme, la quarantaine élégante et finissante, en bonne forme physique et, disait-on, sexuelle. Brillant professeur de sociologie, dont elle suivait un cours optionnel. Marxiste, passionné de la théorie de la valeur, il expliquait les points de contacts entre l’économie, la sociologie, la psychologie et la politique. Il racontait des histoires vraies et folles de transgression symbolique des lois du marché à l’occasion de manifestations violentes, de pillages et d’irruptions massives dans des salles de concerts payants. L’amphithéâtre où ses shows se déroulaient était toujours comble, les étudiants s’asseyaient partout, sur les sièges, les pupitres, le sol et la scène. Le contenu de ses cours étonnait, un vent nouveau soufflait sur le campus. Les garçons l’admiraient et tentaient de l’imiter au sortir de la "Leçon". Les filles lui vouaient un culte et cherchaient à obtenir un rendez-vous.

Sûr de lui, il se rapprocha de la jeune et envoûtée professeure, jeta ses rets sur elle et les referma.

Ils eurent une belle histoire pendant presque deux années, avec des alertes. Il était sincère et aimant, mais possessif, égocentrique. Petit à petit, la relation changea de nature. Elle devint inconfortable à Émilie. Ils fréquentaient moins leurs amis, sortaient moins fréquemment.

Erich gouvernait sa vie, décidait seul de ce qui était bon pour eux.

Il estimait qu’il lui avait "tout appris" à l'Université, que son rôle d'éducateur devait se poursuivre. Une différence d'âge de vingt ans donnait, à ses propres yeux, du crédit à sa prétention. Du point de vue de l’amante, elle disait la nécessité impérieuse, vitale, de partir.

Il gouvernait sa vie, décidait seul de ce qui était bon pour eux. Dans leur vie quotidienne, les propositions d’Émilie étaient systématiquement anéanties par les décisions finales d'Erich. Toujours, il s’appliquait à lui démontrer gentiment, qu'une autre option était meilleure que celle qu'elle formulait. La confiscation de sa vie, sa mise sous tutelle, s'étendaient à tous les choix possibles : loisirs, sorties, lieux de vacances, préparation des repas, équipement ménager... Il cherchait à la conduire sur le bon chemin qu'il était seul à connaître.

Parfois il validait une initiative formulée par elle à la manière d'un père gentil, consentant une faveur à son enfant. Sur les grands sujets théoriques et pratiques, il ne l’écoutait pas.

En cinq ans, il avait changé, tous ses étudiants et ses collègues le disaient. Il se laissait aller, son dos se voûtait, il maigrissait, ses cheveux se clairsemaient, ses cours ronronnaient. Gourou déchu, il ne cherchait plus à séduire. Au lit, il avait cessé de s'intéresser au corps de sa compagne. Il s’enfermait dans sa relation exclusive, s’engonçait dans sa maladie.

Elle avait attendu, puis de guerre lasse, l'amour et le désir l'ayant abandonnée, dans un sursaut de volonté de survie, elle était partie, sans rien dire, n’emportant que des affaires strictement personnelles.

Elle souhaitait retrouver un poste en France.

Lorsque je la rencontrai, leur relation avait pris fin. Émilie se désincarcérait.

 

- VI –

 

Nous eûmes de nombreuses belles journées. Nous sortions souvent. Toujours une balade à faire, des spectacles, des concerts auxquels assister. Seulement nous deux ou en bande.

Mais nous aimions nous donner du temps, confinés dans l’appartement de l’un ou de l’autre, à nous aimer, à lire, à travailler, à faire la cuisine...

Au fil du temps, de petits incidents qui se multipliaient, ma relation avec elle en fut affectée. Je n’inventais rien. Ne comprenais pas.

Émilie traversait des phases de long silence pendant lesquelles elle paraissait triste et même accablée. Je lui ai souvent demandé s’il fallait que je sache quelque chose. Elle répondait que je me faisais des idées, qu’elle était fatiguée, qu’elle pensait à ses cours, à son organisation professionnelle.

Parfois, je l’attendais dans un lieu arrêté ensemble, elle arrivait en retard ou oubliait notre rendez-vous. Je ne cherchais pas d’explications. Questionner me semblait indigne. Mais je n’aimais pas et le lui disais.

Les moments heureux étaient plus nombreux que les phases de doute. Je l’aimais.

 

- VII -

 

Je ne revins en Haute-Garonne qu’à la fin du mois d’août. Après avoir passé un temps délicieux avec elle, échangé des promesses de retrouvailles, d’une vie à deux plus conventionnelle mais pas moins trépidante, aussitôt mon futur divorce prononcé et connu dans les détails, mon programme de rentrée. Je crois que je refoulais les tracasseries qu’Émilie m’avait causées.

Mais rien ne se passa comme convenu.

Elle me laissa sans nouvelles. Le numéro de son téléphone mobile avait été réattribué, mes mails n’aboutissaient pas. Puis, elle me fit savoir par Wolfgang, qu’elle quittait Berlin quelques mois pour réaliser un projet et que, somme toute, j’étais libre de faire comme bon me semblerait. Comme elle.

La fin d’un monde...

L’incrédulité, le sentiment d’avoir été mystifié, la colère contre elle qui m’avait fait la leçon avant de faire tomber mes dernières défenses, s’installèrent durablement.

Elle me manquait douloureusement.

Je frôlais la dépression mais ne m’y abîmais pas. Je n’avais plus ni désir ni place, pour aucune autre aventure. Si de semaine en semaine, je ressassais de moins en moins mon infortune, le besoin d’une autre histoire d’amour ne revenait pas.

L’enseignement, le sport, la lecture, les bavardages et les randonnées tranquilles avec mes amis, emplissaient mes journées. Mes proches n'avaient pas trop cherché à savoir ce qu’il se passait. Cependant, mes réponses évasives à leurs questions sur ma grande disponibilité et mon humeur noire des premières semaines n’avaient pas suffi à apaiser leurs inquiétudes. Amitié oblige, j'avais dû prononcer quelques mots : "J'aime une femme qui m'a quitté".

Nous n'avons plus jamais évoqué ce drame personnel et si j’étais invité plus souvent, personne n'avait pour moi ces attentions à l'égard d'un grand malade.

J’attendais que le temps fît son œuvre. Je voulais vieillir un peu.

 

- VIII –

 

Je me rappelle avec une absolue netteté ce jour où le soleil d'été inondait ma petite cuisine aux murs blancs, équipée de meubles jaune paille et bleu clair. Assis face à la fenêtre, je buvais un café et m’apprêtais à savourer le beurre doux de baratte et la confiture d'abricots que j’avais généreusement étalés sur des tartines de pain frais.

La cloche de l'église du quartier venait de sonner une huitième et dernière fois. Ma nuit avait été douce et tranquille. Je me sentais de grandes possibilités.

J’avais emménagé dans un quartier encore bucolique de Toulouse où ma fuite hors de Paris m’avait conduit. J’y avais des connaissances et même deux vieux amis.

La sonnette du portail retentit.

Je sortis sans hâte de la salle de bain où je me préparais pour une journée sans souci. Probablement sportive : courir une quinzaine de kilomètres, puis, l'après midi, disputer quelques balles de tennis avec des amis que j’aurais appelés.

Intrigué, je décrochais l'interphone, me demandant qui pouvait me rendre visite, un dimanche, si tôt.

- Adrien, c'est moi, Émilie.

Mes jambes flageolèrent

- J'arrive.

Mon cœur s’emballa. Surtout ne pas perdre pied.

Là, tout allait-il à nouveau basculer ?

Je la revis plus fascinante encore que lors de la première fois à Berlin.

- Bonjour, ça fait longtemps, dis-je sans inspiration.

- Oui....

- Qui t’a donné ma nouvelle adresse ?

- Wolfgang, je me doutais que tu étais resté en contact avec lui, il t’aime bien, tu l’appréciais.

- J’aurais pu ne pas être seul.

- Je vous savais divorcés... Wolfgang, encore.

- J’aurais pu ne pas être seul malgré cela.

Jamais le silence ne me parut aussi empli du tintamarre que nous retenions.

Elle se jeta à l'eau.

- Je t'ai fui en voulant t'épargner. Erich est mort. Je suis libre. Je n'éprouve pas de culpabilité. J'ai voulu l'aider. Ce n’était pas possible.

- Je ne t'attendais plus, je laissais le temps faire son œuvre.

- Tu sors ?

- Oui.

Je n'avais pas l’envie de la retrouver dans la chambre.

- J'allais courir... Tu viens ? Nous marcherons le long des berges de la Garonne

Au cours de cette promenade elle raconta.

Je venais d’arriver en France, quand Erich reprit contact avec elle au prétexte qu’ils avaient acquis ensemble du patrimoine et qu’il fallait le répartir. Ils firent le nécessaire. Il s’était bien tenu. Elle accepta de le revoir de temps en temps. Ils se rapprochèrent. Il l'avait mise en situation de le prendre en pitié. Émilie était obsessionnellement fidèle à ses amitiés. Elle estimait que ses rencontres lui avaient permis de se construire, éprouvait de la reconnaissante envers tous ceux qui lui avaient appris quelque chose, donné du plaisir. Elle ne devait vraiment rompre les amarres qu’une fois. Une dernière.

Elle avait compris, peu après leur reconnexion, qu'il l’avait suivie, épiée du temps où nous sortions tous les deux. Elle prit peur. Pas tant pour elle que pour moi. Erich n'avait jamais exercé aucune violence physique sur elle ni sur quiconque l’ayant approchée mais il était psychologiquement fragile, malade et qui sait dans quel délire il pouvait sombrer en détruisant en même temps que lui – triste Pygmalion – quelqu'un qui aurait usurpé sa place auprès de sa "créature".

Pendant trois mois, il y eut des rencontres. Elle avait très fermement décliné sa demande hallucinée de reprendre une vie commune, de s'installer chez lui. Elle ne s'y rendit jamais plus. Sorties, concerts, théâtre, déjeuners et dîners en ville, elle avait accepté déjà trop de compromis. Mais elle ne renonçait pas à être elle-même. Ne limitait pas son quotidien à ces séances de "thérapies" au bénéfice d’Erich, à quoi, selon elle, le don d'une partie de son temps pouvait servir.

Puis, elle s’arracha une nouvelle fois à l’emprise de cet homme.

Pour se donner une chance de réussir définitivement cette séparation, elle fit également sien le projet qu’un responsable du département "Architecture " de l’Université lui avait exposé. Lui et son ami éditeur de beaux livres, souhaitaient réaliser un ouvrage d’art et didactique sur la ville de Chicago et ses gratte-ciel. Une ville suffisamment éloignée de Berlin qui pouvait la protéger de la démence d’Erich.

Elle nous aurait placés, elle et moi, à l'abri. Sauf qu'en ne me disant rien de son plan ni de ses motivations, elle me mettait en péril et détruisait notre relation. J’eus du mal à croire à ce scrupule.

Elle se rendit dans l’Illinois, prit des photos, interviewa des architectes, le maire de la cité et son directeur de l’urbanisme, rassembla des copies d’archives, glana des éléments d’histoire, prépara des textes auxquels devaient s’ajouter ceux des initiateurs du projet. Elle faisait son travail, donnait peu de nouvelles.

Encore sous influence au moment du départ, elle n’eut pas la force de refuser à Erich communication de sa future adresse. Il lui écrivit souvent. Sa folle passion, le manque, les appels au secours, la mélancolie, il exprima beaucoup de confusion et de fièvre, rien ne manquait à l'expression de son aliénation.

Puis les courriers cessèrent, deux semaines pendant lesquelles Émilie se mit à espérer une délivrance. Un internement plus qu'une guérison miraculeuse.

 

- IX –

 

Un jour, elle reçut d’Allemagne, une lettre émanant d'une femme se présentant comme la sœur d’Erich.

Je retrace ce qu’elle me raconta. Je ne posai aucune question, je n’avais pas à connaître les ténébreux détails de cette vilaine histoire.

Émilie se rappelait avec précision, qu'à la lecture des premiers mots, elle trembla de colère, s’imaginant, en fermant les yeux quelques secondes, avant de les rouvrir sur le texte, un stratagème, qu'Erich appelait à la rescousse, mobilisait des soutiens à sa cause afin qu'ils la convainquissent de se rendre à ses côtés.

Elle reprit très vite sa lecture en sautant quelques mots... "ne pouvait vivre dans la dépendance à votre égard. Il en est mort. Il s'est tué il y a trois jours. Il m'a demandé dans une lettre qu'il a laissée auprès de lui de vous tenir informée". La lettre s'achevait sans fioriture, sans proposition de contact, ni communication d'une date d'obsèques. La sœur exécutait une dernière volonté.

Son tourmenteur avait fini par abandonner l’Université, vivre cloîtré dans son appartement situé à proximité de Tempelhof et s’était déconfiné en se défenestrant.

Émilie ne se sentait aucune culpabilité telle que celle qu'il voulait vraisemblablement faire naître chez elle. Elle fut, bien au contraire, libérée. Elle rentra dès qu'elle le pût.

Prit soigneusement les derniers clichés de son programme de travail, griffonna en quelques jours une multitude de notes repères et rentra en France où, après le douanier, le policier des frontières et le chauffeur de taxi, je fus son quatrième contact.

Au terme une longue balade, nous dînâmes au centre de Toulouse où elle dut se résigner à prendre seule, une chambre d’hôtel. Je venais de décider que la mienne lui serait à jamais fermée.

Erich l’avait profondément blessée. Il lui avait, me semblait-il, comme inoculé son venin. Elle perdait la maîtrise de sa vie. Je voyais dans ses voltefaces, ses foucades, la mauvaise influence de son ancien compagnon, la contagion infligée par Erich. Je redoutais, en renouvelant l’expérience avec elle, des lendemains insupportables. Je pressentais qu’elle pût précipiter le saccage de ma vie.

Ma décision survint plus par réaction chimique brutale que par lente décantation.

Pas question de rechuter. Sa beauté, sa voix, son allure, formaient un seul et puissant virus. Qui avait, en un rien de temps, atteint mon regard et s’était propagé dans mon cœur, mon esprit, mon âme, mes bronches, qui troublait ma respiration, faisait trembler mes jambes, bégayer ma voix... Mes anticorps étaient faibles, à durée de vie limitée. Il n’y avait pas de traitement curatif, ni vaccin disponible contre cette ancestrale maladie. Mais il fallait faire face, ne pas abandonner la lutte.

Bien sûr, dire cela, m’embête un peu. Je n’ai jamais perçu Émilie comme une ennemie. Son allure, sa grâce ne lui était pas "imputables", elle en avait hérité, le hasard avait frappé et créé une anomalie biologique dans un monde, au mieux, ordinaire. Mais elle était, sûrement à son corps défendant, toxique. Son comportement avec moi, sa longue et chaotique liaison avec Erich me dissuadaient de prendre le moindre risque.

L’année prochaine ou la suivante, je ferai une demande de mutation pour la Corse. Je verrai si je pourrais y être détaché dès cette année. Je renonçais à une carrière universitaire. J’éprouvais le besoin de brouiller les pistes. Je ne voulais pas qu’Émilie me relance. Je l’avais aimée, désormais je m’en méfiais, me protégeais, érigeais des barrières.

Je coupai les ponts avec Wolfgang.

 

- Épilogue –

 

Aujourd’hui et depuis trente ans, j’enseigne la littérature au Lycée Lætitia Bonaparte à Ajaccio. Je ne sais toujours rien faire d’autre. J’apprends à faire cours à distance.

Avant la crise sanitaire, sur cette île, proche de la Provence et de l’Italie, jumelée à la géante Sardaigne, je n’avais jamais éprouvé la moindre impression d’isolement, le malaise qui m’affectait sur d’autres îles. J’imagine que la Méditerranée, la montagne, le maquis, les tours génoises, font barrage à tous les fantômes issus de mon monde d’avant. Aurais-je trouvé en Corse, une protection contre les aléas auxquels hier, ma vie m’exposait ? Cette île est un havre. J’y ai jeté l’ancre. L’insularité a vraiment du bon. Enfin, ça dépend, elle produit aussi des dépendances.

Pendant mes heures de liberté, selon la saison et le temps, je fais de la randonnée, du trekking, de l’escale, du ski, de la voile. Je me suis lié d’amitié avec des femmes et des hommes de tous âges, de tous milieux, de toutes idéologies (presque) et de parti-pris variés. Ma compagne est originaire de l’Alta Rocca où nous nous rendons dès que nous le pouvons. Depuis plusieurs semaines nous y sommes consignés. En ville, nous aurions détesté l’expérience. Nous attendons notre bon de sortie. Nous irions volontiers à Paris ou à Rome.

À Berlin, le mur avait, depuis longtemps été abattu et j’avais fini par apprendre qu’Émilie avait rejoint, par une voie semblable, son mauvais génie. J’espère être étranger à cette fin tragique. Qui me hante.

 

vendredi 24 avril 2020

  

  

Pour lire d'autres textes de l'auteur :

Un Sosie à Zo(n)za ou "La jeune femme endormie"

Cher éditeur en Méditerranée

  

  

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